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Éditorialistes
Menahem Macina

On parle de vous, mais on ne vous cause pas, Menahem Macina
04/03/2013

 

Le Soir, Bruxelles, 22 avril 1995 (p. 2)

 

(C'est à l'occasion de la rédaction d'un nouveau livre [1] que j'ai retrouvé (grâce à Google !) ce mien article ancien que je croyais perdu. J'ai jugé qu'il était éclairant dans le contexte actuel de regain d'antijudaïsme, voire d'antisémitisme, sur fond d'antisionisme, d'où la reprise que j'en fais aujourd'hui. Menahem Macina.)

 

Imaginez le « reality-show » suivant. Vous êtes Juif de confession [2], Français depuis des générations, marié et établi depuis longtemps en Belgique, bien intégré, heureux de vivre dans ce « plat pays » qui est devenu un peu le vôtre. Et soudain, c'est le cauchemar. Un de vos amis catholiques vous signale que, depuis quelques mois, circule une Bible à grande diffusion - de surcroît munie de l'Imprimatur - qui parle durement de votre peuple. Vérification faite, il s'avère qu'on y tourne en dérision vos coutumes, qu'on relate votre histoire de manière blessante. Quant au génocide dont vos ancêtres furent l'objet, on reconnaît, de mauvaise grâce, que cela fait désordre, mais on suggère qu'au fond, vous ne l'avez pas volé : après tout, le déicide, c'est quand même pas les chrétiens qui l'ont commis, non !

Alors, vous prenez feu. Comment vous demandez-vous, un tel scandale est-il possible, en cette fin de XXe siècle, et après le Concile Vatican II, qui marquait un tournant si radical en l'espèce du « nouveau regard » que l'Église entendait dorénavant porter sur le peuple juif ? Vous frappez à la porte des autorités religieuses qui ont imprudemment cautionné cet ouvrage, et là - heureuse surprise ! - on vous écoute favorablement. Enquête faite, on retire le blanc-seing religieux accordé à ce livre. Vous voilà soulagé. Ainsi, pensez-vous, les catholiques et l'ensemble des chrétiens seront avertis que cette Bible est discréditée, tant qu'elle n'aura pas été amendée. En attendant, elle sera retirée.

Erreur. Tout d'abord, l'éditeur - institut religieux catholique puissant ayant sa maison généralice à Rome - refuse de s'incliner. Les mises en garde émanant d'évêques et même d'une Commission romaine n'y font rien. Pire, l'éditeur proteste publiquement, accusant ceux et celles que votre prose venimeuse a fallacieusement séduits et qui ont adhéré à votre action, de mener une campagne démesurée. Les ventes continueront.

Entre temps, l'affaire a, bien entendu, défrayé la chronique, des clans se sont formés. On est farouchement pour ou contre cette Bible. Et - ne soyons pas hypocrites ! - comme au sinistre temps de l'« affaire Dreyfus », l'estime ou la mésestime que l'on éprouve envers les Juifs pèse d'un poids déterminant dans le choix du parti auquel on se range, plus irrationnellement donc qu'à la suite d'une examen soigneux et objectif des faits.

Il est clair qu'à ce stade, votre modeste personne est nettement dépassée. La Ligue contre l'antisémitisme et le racisme (Licra) s'en mêle. Une action en référé est intentée. Elle obtient partiellement gain de cause : la Bible des Communautés Chrétiennes - c'est son nom - sera momentanément retirée du marché jusqu'à la modification de deux passages incriminés.

Bien, vous dites-vous, voilà une bataille remportée, mais cela ne signifie pas que nous ayons gagné la guerre. Vous préparez donc la phase suivante, qui sera rude : l'action sur le fond. Et pour cela, vous entreprenez, en bâillant par avance, la lecture des trente-quatre pages des conclusions de l'avocat de l'éditeur. Et là stupeur ! vous y lisez :

Que vous n'avez pas à vous approprier les prises de position de l'Église... pour en faire une sorte de contrat qui aurait été passé avec les Juifs et dont ceux-ci pourraient se prévaloir.

Que le fait que l'Église, soucieuse d'éviter un scandale, ait préféré satisfaire les demandes des Juifs et dégager sa responsabilité est une « volte-face » qui procède de considérations « politiques ».

Que votre plainte en justice trahit une intolérance extrême, qu'elle constitue un genre d'autodafé parfaitement scandaleux, alors que les chrétiens, eux, n'ont pas demandé au juge d'arrêter la diffusion du Talmud.

Que cette reculade inattendue de la hiérarchie catholique n'est pas partagée par tous les catholiques, et que c'est un débat purement interne à l'Église.

A ce stade de mon « reality-show » cauchemardesque, je réalise que la réalité dépasse la fiction, et je m'exclame :

- Mais je suis concerné ! Dans les commentaires de votre Bible, il est dit que mes ancêtres ont tué Dieu. Que nos observances folkloriques de circoncision et de chapeau sont dépassées. Que le fanatisme de notre peuple est patent. Sans parler d'autres calomnies ou contre-vérités du même acabit.

La réponse me parvient clairement et je réalise que je ne rêve pas :

- Désolé ! Tout ceci constitue une dispute théologique entre catholiques. Ayez l'élégance de le comprendre !

Autrement dit : On parle de vous, mais on ne vous cause pas !

 

Menahem Macina

 

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Notes de l'auteur


[1] Intitulé L'itinéraire spirituel interdit, il est en cours d'achèvement, mais figure déjà en accès libre sur le Net ; voir le chapitre « L'université et les médias: L'affaire de la “Bible des Communautés Chrétiennes” ».

[2] On m'a reproché depuis d'avoir omis de signaler que je n'étais pas Juif de naissance mais devenu tel par conversion. Bien que la chose relève de la sphère privée et que rien ne m'oblige à en faire état, rétrospectivement, je regrette de n'avoir pas cru utile de le préciser. En effet, je voulais que les lecteurs perçoivent l'état d'esprit d'un Juif (qu'il le soit de naissance, ou par conversion), qui se voit ainsi mis au pilori dans une bible, au nom de vieux poncifs anti-judaïques, et ce quelques décennies seulement après la Déclaration Nostra Aetate, promulguée, en 1965, au terme du Concile Vatican II, considérée comme ouvrant une nouvelle ère, empreinte de respect mutuel, dans les relations entre Chrétiens et Juifs. Attirer l'attention sur mon cas particulier eût déforcé mon combat qui visait à attirer l'attention des autorités ecclésiales sur la persistance d'un antijudaïsme rampant, sournois, et toujours vivace, chez nombre de clercs et de laïcs chrétiens. Malheureusement, plus tard et dans un tout autre contexte, des médisants m'ont accusé d'avoir caché la nature particulière de mon identité juive, pour me faire admettre comme enseignant dans des universités catholiques, ce qui est d'autant plus mensonger que je n'ai jamais caché ma double identité, juive et chrétienne, tant en privé que publiquement en certaines occasions. (Note rédigée le 4 mars 2013).