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Culture

Une «innovation philologique» calamiteuse d'Odon Vallet, à «C dans l'air»
16/03/2013

 

14 mars 2012


Odon Vallet est une personnalité attachante, fascinante même. Outre sa générosité – dont témoigne sa Fondation (1) –, nombreux sont les téléspectateurs qu'impressionnent ses remarques, précises et souvent érudites, à l'occasion d'interviews et d'émissions télévisées.

Aussi ai-je été plus que surpris d'entendre, au cours de l'émission « C dans l'air » (2), du 14 mars, intitulée "Un pape sympa", la curieuse (et inédite) « innovation philologique » dont il a gratifié les téléspectateurs.

Elle figure dans le bref mais dense exposé qu'il a consacré à l'« habileté » dont il crédite, aussi généreusement que présomptueusement, les jésuites, en général, et le nouveau pape, en particulier. Je le transcris ici verbatim (3):

« C'est un pape jésuite, donc hypocrite. »

[Tollé des participants. Mais il en faut plus pour en imposer au spécialiste, qui poursuit, avec un brin d'agacement et sur un ton doctoral :]

« C'est le sens premier du terme grec hupokritès : ce qui est en dessous de la crise et qui évite la crise. C'est cela l'hypocrisis, c'est-à dire une habileté qui permet d'éviter la crise. Or l'Eglise est en crise aujourd'hui et je pense que les cardinaux ont choisi un homme suffisamment habile pour être hupocrisis [sic], en deçà de la crise, et les premières mesures qu'il a prises, les premiers témoignages qu'il donne montrent qu'il va être très habile pour réformer sans trop tout casser… »

Il n'est pas nécessaire d'être un expert en grec (classique ou néotestamentaire) pour savoir que, contrairement à ce qu'affirme O. Vallet, le terme grec « hupokrisis » ne signifie pas « en dessous de la crise ». Si « hupo-» signifie bien « sous », « en-dessous », au sens physique, spatial, voire métaphorique du terme, « krisis », lui, n'a rien à voir avec le "faux-ami" français « crise », mais connote un « choix », une « décision », un « jugement », etc.

Quant à « hupokrisis » – souvent traduit abusivement par « hypocrisie » (qui est plus une transcription qu'une traduction) – c'est un terme de rhétorique ancienne, qui signifie « jouer un rôle », « faire semblant », et plus généralement « affecter d'être ». C'était la qualité essentielle du comédien et du rhéteur qui, pour convaincre, « entraient dans la peau » du personnage (4) dont ils tenaient le rôle, pour en faire l'éloge, l'accuser, le défendre, bref le rendre sympathique ou antipathique à leur auditoire, non seulement par leur discours, mais également par leurs mimiques et expressions corporelles.

C'est certainement ce sens qu'avait le mot « hypocrite », au temps de Jésus, qui l'employait de manière polémique à l'encontre de certains docteurs de la Loi et pharisiens, auxquels il reprochait de se donner en spectacle en exagérant leurs pratiques de piété, et en affectant un comportement vertueux pour être remarqués et loués par leur entourage.

A ce propos, je me permets de suggérer aux traducteurs biblistes chrétiens qui s'inscrivent dans l'esprit du « nouveau regard » que l'Eglise affirme vouloir porter sur les juifs depuis le Concile Vatican II (1965) (5), de remplacer par « comédien » la traduction « hypocrite » de cette invective de Jésus, reprise dans son sens péjoratif courant par les antisémites de tout poil au fil des siècles, et qui a coûté tant de souffrances au peuple juif.

Quant à la paraphrase aventureuse du terme « hupocrisis » à laquelle se risque Odon Vallet, il est à prévoir que la compétence et la notoriété de son auteur en matière d'histoire des religions lui épargneront le ridicule qu'elle mérite, la plus grande compréhension étant de mise à l'égard d'impérities de langage et de pensée des notables, qui vaudraient les lazzis au citoyen lambda qui aurait l'impudence de les commettre (6).

 

© Menahem Macina

 

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(1) Voir l'article que consacre Wikipedia à Odon Vallet.

(2) Sur cette émission voir l'article de Wikipedia.

(3) A 51'15 à 51'43 de la vidéo.

(4) En grec, « prosopon ». Ce n'est certainement pas un hasard si l'équivalent syriaque (araméen) d'« hypocritès » est « nasab b'ap », littéralement « qui prend le visage de », ou « revêt le personnage de », « joue le rôle de », qui renvoie à la « prosopolèpsis» grecque.

(5) Voir en particulier la Déclaration « Nostra Aetate », 4.

(6) Le Livre de Ben Sira exprime une idée semblable en ces termes : « Quand le riche parle, tous font silence et l'on porte aux nues son intelligence. Quand l'homme ordinaire parle, on dit: "D'où il sort celui-là?" Et s'il achoppe on l'expulse.» (Si 13, 23). (Ma traduction d'après le texte hébreu).