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Antisémitisme
Antisémitisme arabo-musulman

Après Tripoli, par Pierre Dabosville
30/03/2013

 

 

[Suite à la reprise, sur ce site, de l'article intitulé Le calamiteux dialogue islamo-chrétien sous Paul VI, Sr Marie-Thérèse Martin, de la congrégation religieuse des Petites Sœurs de Jésus, m'adresse le texte ci-dessous qui jette une lumière complémentaire intéressante sur le "Séminaire islamo chrétien" qui a eu lieu à Tripoli en 1976. Qu'elle en soit remerciée. (Menahem Macina).]

 

Le 11 novembre 1975 une résolution, tristement célèbre, de l'Assemblée générale de l'O.N.U.  osait, sans la moindre vergogne, qualifier le sionisme d'idéologie « raciste et impérialiste », de forme « de racisme et de discrimination raciale ». C'est ainsi qu'une étrange « majorité » de nations, imposant sa volonté à l'organisme international, interdit que soit remplie la mission de dire le droit pour le triomphe de la justice et de la paix. Dès lors nous pouvions craindre, à en juger déjà par la trop faible réaction de l'opinion en Europe, que ce langage pervers n'éveille ailleurs d'autres échos. Nous ne nous attendions pas cependant à ce que le premier prolongement de cette déclaration malfaisante se produise par le truchement d'un colloque entre une importante représentation de l'Islam et une délégation officielle de l'Eglise catholique.

Rappelons les faits en essayant de regrouper les renseignements divers – et parfois divergents - que la presse nous a rapportés.

 

Au début du mois de février 1976, on apprenait avec un certain étonnement qu'à l'initiative du colonel Kadhafi, le gouvernement libyen accueillait pour un « séminaire sur le dialogue islamo – chrétien » des délégations des deux communautés venues de plus de soixante pays du monde entier. Devant cet aréopage d'intellectuels, d'universitaires, de prêtres, deux groupes de théologiens allaient débattre des thèmes suivants : Comment éliminer les préjugés et les sources de méfiance entre les deux religions ? La religion peut-elle servir d'idéologie pour la vie ? La justice sociale est-elle le fruit de la foi en D.ieu ? Islam et Catholicisme sont-ils en mesure d'affronter les défis du monde moderne ? (Cf. Le Monde,9.2.1976 ; La Croix, 7.2.1976 ; L'Osservatore Romano, 13.2.1976).

Notre premier étonnement n'allait pas tarder à faire place à l'inquiétude. Car à quelles intentions pouvait correspondre l'invitation du chef de l'Etat libyen ? N'avait-il pas révélé naguère, et à Paris même, les ressorts de sa philosophie politique ? Du fait de la Libye, il n'existe d'ailleurs pas entre cet Etat et le Vatican de relations diplomatiques.

Pourtant la délégation romaine était imposante. A sa tête, le cardinal Pignedoli, président du secrétariat pour les religions non-chrétiennes, accompagné de Mgr Rossano, secrétaire, et d'un prélat important de la Secrétairerie d'Etat. Rien que cela dit assez et l'importance attachée par le Saint-Siège à la rencontre, et l'espérance de rapprochement qu'on croyait pouvoir fonder sur elle. Quant au chef de la délégation musulmane, il n'était autre que le ministre libyen de l'éducation nationale, M. Ahmed El Chérif.

Le dialogue, en réalité, six jours durant, semble avoir été difficile. Rien de plus ardu, rien de plus aigu, ne le savons-nous pas, que le débat théologique, à plus forte raison quand des siècles de mauvais souvenirs surgissent de part et d'autre à la mémoire et viennent empoisonner l'atmosphère. Cependant, et non sans que l'assemblée ait pu vivre, nous assure un témoin, « des temps forts d'amitié et de prière » (La Croix, 10.2.1976), les ombres ont paru se dissiper. A quel prix ? Nous ne pouvions nous sentir rassurés en apprenant qu'un théologien catholique, tout en demandant publiquement pardon aux musulmans, avait voulu marquer du moins qu'il était injuste d'accuser le christianisme d'être « l'inspirateur de l'impérialisme et du sionisme » (La Croix, 7.2). Pas de collusion avec Israël, n'est-ce pas ? Mais le colloque voulait se hâter de produire une déclaration commune « au nom du Dieu clément et miséricordieux ». Sur les  péripéties de cette démarche finale, les informations sont fragmentaires et sujettes à caution. Le texte du moins a été publié par L'Osservatore Romano (13.2.1976). La version française comprend un prologue et vingt-quatre articles. Le journal romain ne reproduit pas les articles 20 et 21. Voici pourquoi.

Il semble d'abord que le texte préférentiellement retenu, au moins comme base de discussion, ait été celui que la délégation musulmane avait préparé. Nous aurons sans doute plus tard l'occasion de mesurer sa portée proprement religieuse. Retenons seulement que les paragraphes 20 et 21, tout en restant dans les perspectives communes aux deux religions « révélées », s'avançaient jusqu'à mobiliser ensemble les deux confessions pour la lutte dans le conflit israélo-arabe. Il nous faut les citer intégralement, tant le glissement et l'amalgame apparaissent incroyables.

Art. 20 :

« Les deux parties considèrent les religions révélées avec respect. Par conséquent, elles distinguent entre le judaïsme et le sionisme, considérant le sionisme comme un mouvement raciste, agressif, étranger à la Palestine et à toute la région de l'Orient. »

Art. 21 :

« Le respect des droits et de la justice et le souci de la paix, ainsi que la foi dans les droits des peuples à l'autodétermination portent les deux parties à affirmer les droits nationaux du peuple palestinien et son droit à retourner sur ses terres, à affirmer le caractère arabe de Jérusalem, à rejeter les projets de judaïsation et d'internationalisation de Jérusalem, à dénoncer toute atteinte au caractère sacré des Lieux Saints. Les deux parties réclament la mise en liberté de tous les détenus en Palestine occupée et, en premier lieu, des oulémas musulmans et des hommes d'Eglise chrétiens. Elles réclament aussi la libération de tous les territoires occupés et invitent à constituer une Commission permanente pour enquêter sur les tentatives de changer l'aspect des Lieux Saints islamiques et chrétiens. »


Comment de telles assertions avaient-elles pu être signées par la délégation chrétienne ?

En fait, elles ne semblent pas l'avoir été. Il paraît certain cependant qu'elles ont été acceptées, voire paraphées, par des collaborateurs du cardinal Pignedoli, que toute la déclaration a été solennellement lue devant l'assemblée générale, tout de même assez déconcertée (Le Monde, 9.2.1976). Il est non moins certain que le Cardinal, quand il a été informé de la teneur exacte des articles incriminés, a refusé de signer, qu'il en a appelé au Saint-Siège, et que de retour à Rome, il a fait état de l'impossibilité de les accepter « non seulement comme représentant du saint-Siège mais comme chrétien » (Le Monde,10.2.1976). Qui sont les auteurs ou les complices de la manœuvre ? Il n'est pas croyable que tout puisse être imputé au seul colonel Kadhafi. Le pire, après tout, a pu être évité de justesse. Il ne restait au Saint-Siège qu'à désavouer les textes contestés qu'on avait pris soin de soumettre à son approbation. C'est ce qu'il a fait par un communiqué du 12 février 1976 :

« La délégation chrétienne au séminaire de Tripoli pour le dialogue islamo-chrétien a transmis aux autorités compétentes, selon l'entente intervenue avec la délégation islamique, les paragraphes 20 et 21 du texte de la déclaration conclusive rédigée par les experts des deux délégations. Ces paragraphes ayant été examinés, le Saint-Siège a déclaré ne pas pouvoir les accepter, dans la mesure où leur contenu ne correspond pas, sur des points substantiels, à ses positions, que tout le monde connaît bien. »

Le désaveu est formel. L'aventure semble sans précédent. Explications et rumeurs, même officieusement véhiculées par L'Osservatore Romano qui veut nous faire croire que « le temps a manqué pour une discussion approfondie des points finaux », ne démystifient rien. De même nous croirons difficilement à la naïveté politique des chrétiens. Mais nous ne serons pas aveuglés au point de nier l'importance d'une telle rencontre, ni l'authenticité du climat religieux qui a pu régner à certains moments, ni davantage la signification d'une confrontation entre des hommes de foi. Nous n'insisterons pas sur la redoutable ambiguïté qui peut aussi entacher le meilleur ou le plus noble et préparer de mauvais réveils. Quelle initiative apostolique ne court un tel risque ? Mais nous ne nous rassurerons pas en invoquant quelques fatalités : les experts catholiques à Tripoli, trop proches, par leur travail même, des musulmans et du monde arabe en partageraient nécessairement toutes les options, comme « les experts catholiques du judaïsme sont enclins à partager les thèses juives » (Le Monde,13.2). Ainsi penserait-on à Rome.  Ce serait faire feu de tout bois.

L'inassimilable résidu de toute cette affaire reste que des théologiens catholiques ou des militants qui se réclament de la foi chrétienne – on en trouverait beaucoup qui ne sont pas allés à Tripoli – entrent si aisément dans les catégories de la « majorité » onusienne, acceptent de traiter du sionisme avec une telle légèreté, emploient le vocabulaire pourri de la propagande politique et ne semblent pas mesurer que les discours, en certaines circonstances historiques, ont un poids meurtrier.

S'agirait-il pourtant d'autre chose que d'établir et de reconnaître des faits, de simples faits ? Quel théologien, se référant à quels historiens, à quelles enquêtes sociologiques, nous démontrera que le mouvement complexe qui porte le nom de sionisme, a engendré un Etat « raciste » ? Lequel stigmatisera, preuves concrètes à l'appui, de l'épithète « agressive » une population presque tout entière issue de réfugiés qui ont fui la mort et la ruine de tous les coins de l'Europe, de toutes les terres arabes, et qui reste menacée ?

Quel historien osera avancer que le peuple juif, sa culture, sa langue, sa civilisation, son passé sont « étrangers à la Palestine et à toute la région de l'Orient ? » Qui osera proclamer sans sourciller que Jérusalem n'est qu'une cité arabe ?

Si la vérité est ce que nous savons ce qu'elle est – et ce que nul, en réalité, n'ignore – ce n'est pas à une « certaine confusion » (La Croix,10.2.1976) que nous assistons, mais à une véritable perversion des valeurs. Aucun apostolat authentique ne se nourrit de telles trahisons. Aucune compréhension d'autrui ne tolère de telles concessions sur le dos de tiers, dont au surplus et bon gré mal gré l'histoire, en l'occurrence, est assez solidaire de celle de l'Eglise. Avant comme après toute intervention théologique, avant comme après tout discours religieux, l'honnêteté de la parole reste la valeur fondamentale pour établir la communication et le dialogue. D'évidence, l'Etat d'Israël  N'EST  PAS  raciste ou bien, et sans même invoquer les circonstances exceptionnelles de ces trois décennies,  tout Etat qui aurait à compter avec des différences ethniques et culturelles l'EST autant que lui. Contresigner l'assertion contraire est seulement un mensonge. Prier l'interlocuteur musulman de nous laver, nous chrétiens, de toute collusion avec l'impérialisme autant qu'avec le sionisme, comme on a osé le faire pour obtenir une meilleure audience, c'est simplement donner à croire qu'il s'agit là de qualificatifs infamants très légitimement appliqués à Israël et dont on entend, sans autre examen critique, à la fois se donner le droit de faire usage et la facilité de se laver les mains.

Laisser édifier enfin, sur de telles bases, au cours d'un colloque officiellement religieux, et s'exprimer dans le contexte d'une déclaration de théologiens, toute une vision de la Palestine dont les seules conséquences cohérentes ne sauraient être que le génocide ou l'assimilation (l'Etat laïc palestinien !), c'est cautionner, dans ce langage absolu et terrifiant dont les théologiens usent tout à leur aise, une entreprise fanatique et susciter des mouvements passionnels dont le Liban montrait assez, hier encore, l'inanité et l'horreur.

En toute vérité il ne s'agit plus de théologie, il ne s'agit que de morale. A plusieurs titres ceux qui parlent au monde, de D.ieu et au nom de D.ieu, musulmans, juifs ou chrétiens, nous doivent de s'y astreindre. Nous osons croire, nous continuons de croire, qu'aucun calcul, aucune complaisance ne viendra entamer en ce domaine l'autorité de ceux qui conseillent l'Eglise et collaborent à son gouvernement. L'accident de Tripoli ne peut qu'aviver de trop légitimes inquiétudes. Même après le démenti opposé par les autorités romaines, les questions profondes que nous pose ce faux pas demeurent. Il nous faudra bien y revenir et tenter de les éclairer.

 

Pierre Dabosville

 

© Sens *

 

* mars 1976, n°3, p.1-5.