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Christianisme

Alliance et mission : une déclaration ambiguë, voire erronée, Cardinal Avery Dulles
30/03/2013

 


Traduit de l'anglais par Paul Poitevin

Voici la traduction de l'article publié par la revue hebdomadaire America dans sa livraison du 21 octobre 2002 (p. 8–11). L'auteur, le cardinal Avery Dulles, s. j., est professeur de Religion et Société à l'Université Fordham de New York.

 

[J'emprunte ce texte au site Kephas (octobre-décembre 2003), pour le verser au difficile dossier théologique de la nécessité ou non, pour les juifs, de croire au Christ Jésus.]

 

Le 12 août 2002, la Conférence des évêques catholiques des États-Unis a diffusé sur son site WEB une information signalant que le Comité épiscopal pour les affaires œcuméniques et interreligieuses en dialogue avec le Conseil national des synagogues, venait de publier un document intitulé « Réflexions sur l'Alliance et la Mission », déclarant que « viser la conversion des juifs au christianisme » n'est « désormais plus théologiquement acceptable dans l'Église catholique ».

Les rapports de presse furent, on s'en doute, très simplistes. Le Boston Globe du 13 août publia en première page : « L'évangélisation des juifs, écartée par les catholiques ». Le Washington Post du 17 août publia en gros titres : « Les évêques catholiques des États-Unis désavouent tout effort pour convertir les juifs ». La manchette WEB de Christianity Today de la semaine du 12 août déclara : « Les juifs sont déjà sauvés, disent les évêques catholiques des États-Unis ».

Les premières réactions vinrent des évangélistes, elles furent en majorité critiques. Ainsi Richard J. Mouw, président du Fuller Theological Seminary de Pasadena (Calif.) objecta que lui et d'autres évangélistes croient que « nous avons une obligation de proposer la cause du Christ aux non-chrétiens ». Nos amis juifs, ajoutait-il, « ne peuvent exiger que nous pensions et agissions comme les protestants libéraux ou les catholiques ». Le président du Southern Baptist Theological Seminary de Lexington (Ky.), A. Albert Mohler Jr., parlant lors du Phil Donohue Show, fut même plus brutal par son insistance sur le besoin de conversion des juifs. Et Jim Sibley, coordinateur de la mission auprès des juifs de la Southern Baptist Convention, se plaignit que la Déclaration catholico-juive singularisait les juifs en les excluant de la réception de la proclamation de l'Évangile.

Des critiques de la déclaration issue de ce dialogue vinrent aussi du côté catholique. Deal Hudson, directeur de CRISIS, déclara que « le comité épiscopal a publié un document déconcertant et très partial à un moment où la confiance accordée à de tels comités est au plus bas... Ce texte ne présente absolument aucune autorité... Il ne s'agit que des cogitations du sous-comité d'un comité d'une faible portion de l'épiscopat mondial ». Scott Hahn, professeur de théologie de la Franciscan University de Steubenville (Ohio), souligna que la déclaration allait au-delà des récentes affirmations romaines sur le judaïsme en paraissant professer que les juifs puissent être sauvés sans la foi en Jésus et sans leur conversion... Le Révérend John Echert, professeur à St Thomas University de St Paul (Minn.) déclara sur le site WEB de EWTN que le document « embarrasse, il est dénué de toute autorité enseignante » et pourrait manifester que l'apostasie finale approche.

Dans une certaine mesure, ces réactions négatives sont parties d'une information imprécise. Contrairement au rapport initial publié par le U.S.C.C.B. Communication Office, la déclaration ne provenait pas de la conférence ni d'aucun de ses comités. Elle tirait son origine d'une consultation d'experts nommés par le Comité épiscopal pour les affaires œcuméniques et inter-religieuses et le Conseil national des Synagogues. Le cardinal William H. Keeler de Baltimore, co-président catholique du groupe de dialogue, expliqua le 16 août que le document ne présentait pas de caractère officiel et n'a été publié que dans le but d'encourager des réflexions approfondies sur les questions traitées dans les deux communautés concernées. Alliance et Mission comporte deux parties, incorporant les réflexions de chacun des deux groupes sur ce thème. Les deux parties sont mal assorties, puisque la partie catholique est totalement centrée sur le judaïsme, tandis que la partie juive ne dit rien du christianisme.

Les réflexions catholiques – dont traite notre article – sont évidemment conçues pour apaiser la sensibilité juive trop vivement pénétrée des polémiques et des persécutions des siècles passés. Elles reposent principalement sur une allocution du cardinal Walter Kasper, président du Conseil pontifical pour promouvoir l'unité chrétienne, donnée à un groupe de liaison juif-catholique à New York le 1er mai 2001 (America, 9/17/01), allocution dans laquelle le cardinal s'efforçait de calmer la colère provoquée par plusieurs incidents récents. La déclaration issue du présent dialogue présente donc la doctrine catholique d'une manière très irénique. En ajustant leurs propos au public particulier concerné, les auteurs donnèrent malheureusement lieu aux rapports de presse que j'ai cités. La déclaration est ambiguë voire erronée, dans sa manière de traiter de questions comme l'évangélisation, la mission, l'alliance et le dialogue.

L'évangélisation

Les auteurs ne nient point que l'évangélisation concerne tous les peuples, y compris les chrétiens et les catholiques. Mais ils en proposent une définition extrêmement large, ils en arrivent à faire du mot « évangélisation » un synonyme de service du royaume de Dieu, de libération du mal en général. Faire de l'évangélisation l'équivalent de la proclamation, disent-ils, « est une interprétation très restrictive, car ce n'est que l'un des nombreux aspects de la « mission évangélisatrice de l'Église. » Évangélisation, observent-ils, inclut « engagement au développement social et à la libération sociale » aussi bien que les dialogues par lesquels les participants partagent leurs dons sans « aucune intention d'inviter leurs partenaires au baptême ».

Cette manière de concevoir l'évangélisation est difficile à concilier avec l'enseignement des récents papes. Paul VI déclara en 1975 dans son exhortation apostolique Evangelii Nuntiandi que « il n'y a pas véritable évangélisation si le nom, l'enseignement, la vie, les promesses, le Royaume, et le mystère de Jésus de Nazareth, le Fils de Dieu, ne sont pas proclamés » (no 22). Il ajoutait : « L'évangélisation contiendra aussi toujours – comme le fondement, le centre et en même temps le sommet de son dynamisme – une proclamation claire que, en Jésus-Christ, le salut est offert à tous les hommes, comme un don de la grâce et de la miséricorde de Dieu » (no 27). Jean-Paul II cite et approuve cet enseignement dans son encyclique Redemptoris Missio (no 44) en 1990. Et dans Ecclesia in America, exhortation apostolique publiée en 1999 après l'Assemblée spéciale du Synode des évêques sur l'Amérique, le pape, se référant à nouveau à Paul VI, écrit : « Le nœud vital de la nouvelle évangélisation doit être la proclamation claire et sans équivoque de la personne de Jésus-Christ » (no 66). Alliance et Mission propose un concept d'évangélisation dans lequel ce nœud vital est facultatif. À la différence des papes, il paraît dire que les chrétiens peuvent évangéliser sans prononcer le nom de Jésus.

La mission

Seconde question : la mission. L'Église a-t-elle une mission concernant les juifs ? Les Réflexions catholiques avancent une réponse négative. Ils citent le cardinal Kasper disant : « Le terme mission, au sens propre, se réfère à la conversion d'adeptes de faux dieux et d'idoles au Dieu unique et vrai » et donc ne s'applique pas aux juifs qui croient déjà au Dieu unique et vrai.

« Mission », avec les termes apparentés dans le Nouveau Testament et dans l'usage catholique traditionnel, s'applique pourtant aussi bien aux juifs qu'aux gentils, et pas seulement à ces derniers, bien que des différences soient bien sûr reconnues entre ces deux groupes (Act 3, 26 ; Gal 2, 8 et ailleurs). Même si, avec le cardinal Kasper, l'on devait limiter la « mission » à l'apostolat des gentils, l'Église ne serait pas quitte de sa responsabilité, donnée par Dieu, de proclamer le Christ au monde entier. Pierre, le dimanche de la Pentecôte, déclara que toute la maison d'Israël doit tenir pour certain que Jésus est Seigneur et Messie et que chacun de ceux qui l'écoutent doit être baptisés au nom de Jésus (Act 2, 38). Paul a consacré la majeure partie de son ministère à annoncer l'Évangile aux juifs de la Diaspora. Accablé par leur incrédulité, il était prêt à désirer être lui-même damné pour obtenir leur conversion (Rm 9, 3). Pierre, Paul et les autres auteurs du Nouveau Testament seraient frappés d'étonnement en découvrant que les présentes Réflexions, après s'être interrogées pour savoir si les chrétiens devaient inviter les juifs au baptême, laissent la question ouverte et sans réponse.

Jean-Paul II n'est pas hésitant

Le pape déclare en effet que « l'évangélisation missionnaire est le principal service que l'Église peut rendre à chaque personne et à toute l'humanité de ce monde moderne » (Redemptoris Missio, no 2). L'appel à la conversion, dit le pape, ne doit pas être écarté comme constituant un « prosélytisme » au sens péjoratif du mot, puisqu'il correspond au droit de chaque personne d'entendre la bonne nouvelle du Dieu qui se donne dans le Christ. La conversion au Christ, remarque-t-il, est intrinsèquement liée au baptême, sacrement de la régénération (no 47). Bien qu'il ne « vise » pas spécialement la conversion des juifs, il ne fait aucune exception pour eux. Il admet simplement, comme tout chrétien doit le faire, que si le Christ est le Rédempteur du monde, toute langue doit le confesser. Puisque Jésus offre à travers les sacrements de participer à sa vie divine, tous les hommes et toutes les femmes, y compris les juifs, sont invités à ce banquet.

Quant au mot « Alliance », le traitement qui en est fait par les Réflexions est, à mon avis, aussi contestable. « Suivant l'enseignement catholique romain », déclare le document, « l'Église tout comme le peuple juif demeurent en alliance avec Dieu ». Alors qu'elle vit par sa foi au Christ, l'Église catholique « reconnaît que les juifs demeurent déjà dans une alliance salutaire avec Dieu ». Cette déclaration, qui paraît impliquer que les juifs ne sont pas obligés de prendre connaissance de la Nouvelle Alliance, doit être confrontée avec les affirmations du Nouveau Testament.

Le statut de l'Alliance du Sinaï apparaît de la manière la plus autorisée dans la Lettre aux Hébreux ; cette lettre souligne qu'en fonction de la Nouvelle Alliance promise par Dieu à travers le prophète Jérémie, la première Alliance est « vétuste » et « près de disparaître » « Le sacerdoce et la Loi ont changé. » (He 8, 13). Le Christ, nous dit-on, « abolit la première [Alliance] afin d'établir la seconde. » (He 10, 9)

Ces passages de la Lettre aux Hébreux n'empêchent pas Paul d'insister en s'adressant aux Romains : les promesses de Dieu à Israël restent valides. Les Écritures hébraïques, rapportant les promesses de Dieu, ont une valeur permanente, mais elles doivent être interprétées à la lumière de la venue du Christ qu'elles pressentent. Les élus ont obtenu ce qui était promis bien que le reste du peuple soit endurci (Rm 11, 7). « Et même ces derniers, s'ils ne persistent pas dans leur incrédulité, seront greffés » (Rm 11, 23). De fait Paul envisage un jour où tout Israël reconnaîtra le Christ et sera sauvé (11, 26). Il ne veut pas dire qu'Israël est déjà sauvé par sa « fidélité » à l'alliance du Sinaï. Mais en conséquence des promesses qu'il leur a faites, Dieu manifeste une providence spéciale sur Israël. Les juifs ont ainsi un statut distinct de celui des gentils.

Ce serait une erreur de lire ces passages de la Lettre aux Hébreux et de la Lettre aux Romains comme s'ils se contredisaient. Aucun auteur du Nouveau Testament ne peut être interprété comme s'il soutenait qu'il existe deux Alliances indépendantes, une pour les juifs et une autre pour les chrétiens, progressant sur des voies parallèles jusqu'à la fin de l'histoire. Quant au dialogue, il comporte aussi une ambiguïté. Le document cite le cardinal Kasper afin de montrer que le dialogue est « très éloigné de toute espèce de prosélytisme » mais constitue un processus d'apprentissage et d'enrichissement mutuel... Eugène J. Fisher, directeur associé du Secrétariat pour les affaires œcuméniques et interreligieuses de l'U.S.S.C.C.B., l'un des participants, a déclaré en 1999 dans la John Courtney Murray Lecture : « La dispute n'est pas le dialogue. Le dialogue doit connaître ce qui blesse l'autre afin de l'éviter » (America, 9/11/99). S'il est désirable d'éviter les tensions, la mise à l'écart des questions controversées peut facilement conduire à l'ambiguïté et à la dissimulation. Alliance et Mission paraît impliquer que la conversion au Christ, le baptême et l'adhésion à l'Église ne sont plus considérés comme importants pour les juifs.

Ici, à nouveau, le pape Jean-Paul II fournit un correctif de valeur. Bien qu'il soit toujours courtois et respectueux à l'égard des partenaires du dialogue, il insiste afin que ceux qui sont engagés dans le dialogue interreligieux « restent cohérents avec leurs convictions religieuses personnelles et leurs traditions... Il ne doit pas y avoir d'abandon de principes, ni de faux irénisme, mais au contraire un témoignage donné et reçu pour le progrès mutuel sur la route de la recherche et de l'expérience religieuse » (Redemptoris Missio, no 56). Du côté des chrétiens catholiques, « le dialogue doit être conduit et nourri dans la conviction que l'Église est la voie ordinaire de salut et qu'elle seule possède la plénitude des moyens de salut » (no 55). Ce qui ne veut pas dire, bien sûr, que nous devons désespérer du salut des non-chrétiens ou bien que l'on doit les contraindre à accepter notre foi. Au contraire, Vatican II a explicité clairement que Dieu offre la possibilité de salut à tous ceux qui luttent consciencieusement avec son aide pour chercher la vérité et faire sa volonté, et la foi chrétienne explicite, bien qu'elle constitue une insigne bénédiction, doit rester toujours libre et non contrainte.

On l'a bien dit : ceux qui se refusent à évangéliser affaiblissent leur propre foi. Si nous admettons qu'il existe certaines personnes pour qui il n'est pas important de reconnaître le Christ, d'être baptisées et de bénéficier des sacrements, nous mettons en question notre vie religieuse personnelle. Si nous sommes convaincus que le baptême nous incorpore au corps du Christ et que l'eucharistie nous nourrit de son corps et de son sang, nous devons désirer ardemment partager ces dons aussi largement que possible. Nos frères et nos sœurs juifs pourraient douter de notre sincérité si nous allions leur dire que les bénédictions de la Nouvelle Alliance ne sont pas nécessaires pour eux et ne les concernent pas. Le document Alliance et Mission ne présente pas droitement ce que je tiens être la position chrétienne sur la signification du Christ pour le judaïsme.

 

© Cardinal Avery Dulles