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Nous ne sommes pas encore sortis de Turquie, par Shraga Blum
10/04/2013

 

 

Pessah', fête de la « libération », est derrière nous, Yom Haatsmaout est à proximité, mais force est de constater que nous ne sommes toujours pas véritablement sortis de nos comportements forgés par des siècles de condition de minorité obligée de s'agenouiller pour obtenir les faveurs du suzerain.

Au lendemain des excuses présentées par le Premier ministre israélien à son homologue turc, l'édition du « Maariv » publiait pas moins de dix articles et commentaires relatant ce développement dramatique. Comme à l'unisson, les journalistes abondaient dans le même sens : Netanyahou avait fini par prendre la décision qui s'imposait et avait fait ce qu'il aurait dû faire depuis longtemps en accédant aux exigences d'Erdogan, tout ceci bien entendu « le cœur lourd mais dans l'intérêt d'Israël ». Tout comme le seraient « les douloureuses concessions qu'Israël devrait faire pour obtenir la paix ». Et il ne fait pas l'ombre d'un doute que les autres grands quotidiens nationaux étaient sur la même longueur d'ondes.

Chacun des journalistes et chroniqueurs dans son style expliquait doctement « que les réalités géopolitiques devaient passer par-dessus l'honneur national », « que cette crise aurait dû être réglée depuis longtemps » et « qu'à part le ministre des Affaires étrangères, Avigdor Lieberman, et la droite dure israélienne, tout le monde en Israël – Tsahal en tête – préconisait depuis longtemps la normalisation des rapports avec Ankara ». L'argument choc assené par tous, Premier ministre inclus, était « que la situation délétère en Syrie et les risques d'utilisation d'armes chimiques exigeaient que la Turquie et Israël, deux voisins directs de la Syrie, mettent de côté leur différend afin de pouvoir collaborer sur le plan stratégique le cas échéant ». Soit. Le fil d'Ariane de tous ces raisonnements était « que la raison devait prendre le dessus sur l'aspect émotif des choses ». 

A première vue, cette manière d'aborder un problème d'ordre international semble logique et acceptable. Mais est-on, en l'occurrence, véritablement dans un scénario privilégiant « le cerveau sur les tripes », et le moyen ou long terme sur le court terme ? La réponse aurait été affirmative si le scénario imposé par Barack Obama juste avant de quitter Israël avait été équilibré et bilatéral. Or ce qui s'est passé lors de cette courte conversation téléphonique entre Netanyahou et Erdogan ne fut rien d'autre qu'une reddition israélienne aux exigences d'Erdogan selon un schéma islamique traditionnel du dhimmi face au dominant. Ce dernier ne doit jamais d'excuses. Si le Premier ministre turc a pris soin d'enregistrer sa conversation avec Binyamin Netanyahou, c'est qu'elle n'a pas inclus ne serait-ce que le moindre regret face à ses innombrables vociférations antisémites depuis un certain nombre d'années.

Tous ceux qui en Israël – politiques et médias confondus - réclamaient depuis longtemps « la mise de côté de l'honneur national au profit de la ‘realpolitik' » ne pensaient en fait qu'à mettre au placard celui du peuple juif, bafoué et piétiné par celui qui se rêve sultan d'un nouvel empire ottoman.

Sans parler de l'aspect de provocation délibérée de l'expédition du « Marmara », la moindre des contreparties qu'auraient dû exiger d'Erdogan Obama et Netanyahou est celle d'excuses officielles de sa part pour ses harangues d'une rare virulence antisémite, mais aussi pour avoir laissé se développer en Turquie un climat hostile à Israël et aux juifs, jusque dans les médias ainsi que les productions télévisuelles et cinématographiques, qui ont fixé sur les rives du Bosphore l'image d'un juif tueur d'enfants et assoiffé de sang.

Peut-être que les services de Renseignement israéliens et turcs reprendront une certaine collaboration face à la situation en Syrie, on peut même imaginer des opérations militaires ponctuelles et coordonnées face à des dérapages dangereux, mais cela n'efface pas les dégâts réels pour Israël, à long terme. Ils sont dans l'énorme pierre apportée par Erdogan à l'entreprise internationale de délégitimation d'Israël et pour laquelle il n'a pas été sommé de rendre des comptes. Bien au contraire, dès la diffusion de la nouvelle, des immenses panneaux publicitaires ont été placés dans les grandes villes de Turquie montrant un Erdogan triomphant dominant un Netanyahou penaud. Et pour bien illustrer l'aspect unilatéral de cette démarche, il n'a pas fallu plus de quelques jours pour qu'en Israël on se dise déjà « déçu de la lenteur affichée pas Ankara à remettre sur les rails ne serait-ce qu'un semblant de normalisation ». Après avoir forcé la main à Netanyahou, l'Administration américaine, par la voix de John Kerry lors de sa visite à Ankara, s'est empressée de dire « qu'elle ne s'immiscera pas dans le processus de normalisation car c'est aux parties de fixer son ampleur et le rythme des étapes ». Là aussi, c'est Ankara qui fixera les règles du jeu. Et alors que l'accord stipule qu'aucune action pénale ne serait intentée par la Turquie à l'encontre des soldats de Tsahal, l'IHH [1] et les familles des neuf terroristes tués indiquent déjà qu'elles font fi de cet accord et entendent bien ester devant les tribunaux internationaux et réclamer des indemnisations personnelles aux dépens des soldats et officiers de Tsahal.  

Les messages émis en direction des Turcs comme des autres ennemis d'Israël par ces excuses, et la manière dont ce processus s'est déroulé, sont hautement dommageables pour Israël : l'Etat juif s'est mis à genoux face à un Etat musulman qui avait sciemment provoqué une crise. En s'excusant, Israël a implicitement reconnu la culpabilité des soldats de la « Shayetet 13 » et mis à mal ses appels à la lutte internationale contre le terrorisme. Plus grave encore, Israël a passé sous silence plusieurs années de déferlement antisémite sans exiger le moindre mot de regret de la part d'Erdogan. On peut s'attaquer aux juifs, ils sont d'une magnanimité à toute épreuve.  Oubliée l'humiliation publique faite à Shimon Pérès au Forum de Davos, oubliée l'accusation d'« épuration ethnique » ; oubliée la comparaison des juifs avec les nazis ; oubliée la qualification du sionisme en tant que crime contre l'humanité ; oubliée la phrase « Tu ne tueras pas », prononcée en hébreu devant une foule remplie de haine. 

La réaction de la députée Hanin Zouabi, qui était sur le « Marmara » aux côtés des terroristes, est tout à fait symptomatique de la manière dont cet acte de faiblesse a été perçu dans la sphère culturelle musulmane : « Ces excuses sont de loin insuffisantes », a–t-elle déclaré, « et il faut créer une commission d'enquête internationale afin de condamner les responsables militaires et politiques pour crimes de guerre ». Les dirigeants américains et israéliens ont une nouvelle fois mésestimé l'importance des facteurs culturels et religieux dans les relations entre Etats, accordant la victoire à ceux qui considèrent des excuses comme une preuve de faiblesse. Or, dans les relations internationales, ceux qui montrent de la faiblesse ne sont pas respectés, encore moins au Proche-Orient.

Aucun des avantages tactiques ou stratégiques hypothétiques obtenus par Israël ne pourra enlever l'énorme pierre que la Turquie a ajoutée au mur de l'hostilité qui se construit autour d'Israël. Passer par « pertes et profits » tant de discours, écrits et films antisémites constitue une énorme erreur de calcul commise par Binyamin Netanyahou, alors qu'Israël et le peuple juif font face à une offensive antisémite sans précédent depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale. Une fois de plus, Israël a donné sans rien recevoir en retour.

Le jour où les dirigeants turcs estimeront qu'il est de leur intérêt de reprendre leur « croisade » anti-israélienne ils n'hésiteront pas un instant. Et de Jérusalem montera une nouvelle fois la sempiternelle complainte : « Nous avions pourtant espéré que... » !

 

© Shraga Blum


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Note de debriefing


[1] IHH = İnsani Yardım Vakfı (IHH), ONG humanitaire turque, acteur de référence dans le domaine de l'action humanitaire, elle mène des actions pour venir en aide aux personnes en difficulté en Turquie et à l'étranger. D'après Wikipedia.