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Antisémitisme arabo-musulman

Les peuples arabes se réfugient dans des mythes, Interview d'Albert Memmi par Elias Levy
12/05/2013

 

Albert Memmi

Le célèbre écrivain Albert Memmi a été le Maître à penser de plusieurs générations de militants pour la liberté des peuples, d'universitaires, d'intellectuels. Né à Tunis, dans une famille sépharade de langue maternelle arabe, ce penseur iconoclaste est l'auteur d'une oeuvre littéraire imposante, constituée d'une quarantaine d'essais, de romans et de nouvelles, traduite en une cinquantaine de langues. À 91 ans, cet humaniste atypique doublé d'un laïc soucieux de son environnement et de son temps a très affablement accepté de nous livrer ses impressions et analyses sur des sujets d'une brûlante actualité au cours d'une entrevue exclusive qu'il a accordée au Canadian Jewish News. 


Quel regard l'auteur du Portrait du Colonisé porte-t-il sur le “Printemps arabe”?

Pour avoir remis en question les prétendus “Printemps arabes” et “Révolutions arabes”, je me suis fait incendier par des journalistes et des intellectuels parisiens dans une émission de la chaîne de télévision France 5, raconte Albert Memmi. Parler de “Printemps” signifie que celui-ci est suivi d'un été. Jusqu'ici, hélas, cet été tarde à venir. Bien entendu, les révoltes qui ont secoué et secouent encore le monde arabo-musulman sont très importantes car il s'agit pour ces peuples arabes de la reconquête de leur liberté d'expres­sion. Mais il s'agit de révoltes et non de Révolutions. Si les concepts ont encore un sens, “Révolution” signifie un changement complet des moeurs. Or, jusqu'ici, les victoires des intégristes dans les pays arabo-musulmans où les populations se sont révoltées n'augurent rien de bon.

Albert Memmi envisage-t-il avec optimisme ou scepticisme les change­ments politiques majeurs qui se sont produits en Tunisie, son pays natal, au cours de la dernière année?

Je ne suis pas optimiste. Je ne vois pas les “changements politiques majeurs” qui se seraient produits en Tunisie depuis la chute du régime du Président Ben Ali. Il me semble même que la période bourguibiste (en référence au règne de 30 ans du Président Habib Bourguiba) à laquelle j'ai un peu participé [puisque] j'ai dirigé les pages culturelles du premier hebdomadaire de langue française tunisien, n'a pas été suivie de Réformes du même acabit. La Tunisie a vécu sur l'héritage de Habib Bourguiba, notamment en ce qui a trait à la condition féminine, au statut des minorités, à la corruption, etc.

La recrudescence de l'anti­sémi­tisme dans la Tunisie post-Ben Ali, rapportée ces derniers mois par les correspondants de plusieurs médias étrangers dans ce pays maghrébin, l'inquiète-t-il ?

En Tunisie, il n'y a pas de recrudescence de l'antisémitisme mais un antisémitisme permanent, constate Albert Memmi. Les incidents et les violences contre les Juifs abondent. Simplement, nous nous sommes demandés s'il ne valait pas mieux de ne pas insister sur ce fléau pour ne pas “jeter de l'huile sur le feu”.

En 2005, 50 ans après la parution de son livre culte, Portrait du Colonisé, Albert Memmi a publié un essai remarquable, audacieux et fort visionnaire, Portrait du décolonisé arabo-musulman et de quelques autres (Éditions Gallimard). Dans ce livre décapant, ce fin connaisseur des civilisations arabes brosse un bilan bien sombre de la situation politique et socio-économique qui sévit dans le monde arabo-musulman depuis la fin de la décolonisation des pays du Tiers-Monde. Lorsqu'on relit aujourd'hui ce brillant essai, on constate que les ana­lyses, sévères mais très rigou­reuses, étayées par Albert Memmi auguraient les Révolutions qui ont révulsé en 2011 des pays arabo-musulmans.

Merci de votre appréciation pour ce livre. En effet, je pense avoir énuméré dans celui-ci les références nécessaires pour une transformation véritable de l'univers arabo-musulman. Cet essai a été sévèrement reçu par la plupart des pays arabo-musulmans, et pour cause.”

Dans ce livre, Albert Memmi dresse une radioscopie lugubre des nations arabo-musulmanes. Incapable de faire face à des réalités très hideuses, le monde arabe a préféré se réfugier dans deux mythes compensateurs et de revendication.

D'après Albert Memmi, le premier de ces mythes est que si les Arabes s'unifiaient ils pourraient redevenir une puissance comparable sinon supérieure à celle de leurs Empires du passé. Le Président égyptien Gamal Abdel Nasser avait repris ce mythe à son compte.

“Réhabiliter la grandeur des Empires glorieux médiévaux de Bagdad et d'Andalousie. Chaque fois que vous parlez avec un intellectuel Arabe, il vous cite Averroès, phi­lo­sophe Arabe du XIIe siècle! C'est une manière d'esquiver la réalité et la modernité.”

Le deuxième mythe, corrélatif du premier: l'État d'Israël est une masse cancéreuse dans le corps de la nation arabe. Une entité gangréneuse qui empêche son unification. La destruc­tion de l'État d'Israël serait donc la condition préalable de la stratégie unitaire forgée par le panarabisme arabe.

D'après Albert Memmi, ces deux mythes de compensation et de revendication sont toujours très vivaces chez les peuples arabes car ils sont tactiquement entretenus pas des gouvernants autocrates et corrompus.

Dans Portrait du décolonisé arabo-musulman et de quelques autres, l'écrivain déplore que le conflit israélo-palestinien soit toujours “un mythe trop commode” pour les Arabes.

“L'État d'Israël n'est pas une entité coloniale, qu'il serait donc légitime de détruire, ce que tentent de faire accréditer les États arabes. Hormis la domination des Palestiniens, ce qui est déjà inacceptable, Israël n'a aucune des caractéristiques d'un régime colonial, rappelle Albert Memmi dans cet essai. Israël n'est pas un Royaume croisé, une excroissance religieuse de l'Europe, destiné tôt ou tard à être effacé de la carte, à la suite de la lassitude de la chrétienté. Israël, comme la Palestine pour les Palestiniens, est un fait national, qui ré­pond à une condition difficile à vivre et à une aspiration collective, avec son imaginaire propre, qui le rattache, à tort ou à raison, à cette Terre.

C'est ainsi que l'ont compris les Nations Unies, qui ont décidé la constitution de deux États souverains. Ne possédant pas de Métropole derrière lui, pour en venir à bout de l'État hébreu il faudrait le détruire. Israël se dé­fen­drait alors le dos au mur, et sa destruction coûterait horriblement cher à tous les partenaires. Son éventuel anéantissement mériterait-il un tel cataclysme? Sans compter la honte indélébile dans l'Histoire des Arabes, à l'instar du génocide nazi dans l'Histoire des Allemands ou du génocide arménien dans l'Histoire turque.”

Albert Memmi a toujours milité avec beaucoup d'entrain pour l'instauration d'une paix équitable entre Israël et le monde arabe. Lui arrive-t-il de désespérer quand il observe l'état des relations, très acrimonieuses, qui prévaut aujourd'hui entre Israël et les Palestiniens ?

“C'est vrai que je me suis donné beaucoup de mal depuis de nombreuses années pour l'instauration d'une paix véritable entre Israël et le monde arabe, dit-il. Mais, je crains qu'aujourd'hui personne ne souhaite véritablement cette paix, pour des raisons qu'il serait trop long à décrire. Cela ne nous empêche pas de continuer à rechercher cette paix. Je précise que dans mon livre Juifs et Arabes, paru en 1974 aux Éditions Gallimard, j'avais montré qu'il fallait agir non seulement sur la relation entre Israël et les Palestiniens, mais aussi sur l'ensemble du monde arabo-musulman et sa xénophobie. De même, je demandais aux Sio­nistes, dont je fus et demeure, de faire un examen de conscience.”

L'intégrisme religieux horripile ce laïc invétéré. Albert Memmi consi­dère-t-il toujours que “religion” et “modération” sont deux notions totalement antinomiques?

“Que vous dire sur l'intégrisme? Il me paraît difficile en effet de concilier une philosophie absolutiste et basée sur des mythes, ce que sont toutes les religions, avec la notion de “modération”. Que signifie la “mo­dé­ra­tion” dans ce cas? Je l'ai assez écrit. La seule solution est évidemment l'instauration d'Institutions laïques. Les laïcs, dont je suis, ne chercheront nullement à empêcher des croyants de vivre leur religion, mais ils ne veulent pas non plus que ces derniers leur exigent de se soumettre à celle-ci.”

        Memmi Cj News @ 5 3 2005

redaction

Les peuples arabes se réfugient dans des mythes, Interview d'Albert Memmi

Auteur d'une imposante oeuvre littéraire constituée d'une quarantaine d'essais, de romans et de nouvelles, traduite en 52 langues -du basque au japonais, en passant par l'hébreu et l'arabe-, l'écrivain Albert Memmi, âgé aujourd'hui de 84 ans, a toujours été un intellectuel iconoclaste et un humaniste atypique. Ses analyses décapantes et son franc parler continuent de susciter de vifs débats. Cinquante ans après la publication de son Portrait du colonisé, livre culte préfacé par Jean-Paul Sartre, Albert Memmi brosse dans un essai cinglant, Portrait du décolonisé arabo-musulman et de quelques autres (Éditions Gallimard), un bilan sombre et très sévère de la situation politique et socio-économique qui sévit dans le monde arabo-musulman depuis la fin de la décolonisation des pays du tiers-monde.

Un entretien avec celui qui a été le maître à penser de plusieurs générations de militants pour la liberté des peuples, d'universitaires, d'intellectuels.

 

Canadian Jewish News : Vous dressez dans votre livre un constat très alarmant de la situation politique et socio-économique qui prévaut aujourd'hui dans les pays arabo-musulmans.

Albert Memmi : Je ne suis ni économiste, ni prophète. Mais, je ne suis pas optimiste pour ce qui est des perspectives d'avenir des nations arabo-musulmanes. Celles-ci traversent une crise très profonde. Les sociétés arabes sont atteintes d'un grave syndrome dépressif.

Une dépression où l'on dénote les symptômes d'une névrose aiguë. Un névrosé est quelqu'un qui ne peut plus, pour des raisons inhérentes à son histoire personnelle, faire une analyse correcte de sa situation. Il se réfugie alors dans des mythes compensateurs. C'est ce que fait le monde arabe aujourd'hui.

C.J.N: Quels sont ces mythes?

A. Memmi: Pour expliquer la situation chaotique dans laquelle ils sont empêtrés depuis la fin de la décolonisation, les peuples arabes entretiennent deux mythes de compensation et de revendication.

Le premier de ces mythes est que si les Arabes s'unifiaient ils pourraient redevenir une puissance comparable sinon supérieure à celle de leurs empires du passé. Le président égyptien Nasser avait repris ce mythe à son compte. Réhabiliter la grandeur des empires glorieux médiévaux de Bagdad et d'Andalousie.

Chaque fois que vous parlez avec un intellectuel arabe, il vous cite Averroès, philosophe arabe du XIIe siècle! C'est une manière d'esquiver la réalité et la modernité.

Le deuxième mythe, corrélatif du premier, est que l'État d'Israël est une masse cancéreuse dans le corps de la nation arabe. Une entité gangréneuse qui empêche son unification. La destruction de l'État d'Israël serait donc la condition préalable de cette stratégie unitaire. Le roi du Maroc, feu Hassan II, disait que « le Sionisme et Israël sont l'aphrodisiaque des peuples arabes ».

Ces deux mythes de compensation et de revendication sont toujours très vivaces chez les peuples arabes car ils sont tactiquement entretenus pas leurs gouvernants autocrates et corrompus.

C.J.N.: L'État d'Israël est toujours considéré par ses adversaires comme une entité coloniale.

A. Memmi: Le contentieux israélo-palestinien est un mythe trop commode pour les Arabes. Mais, l'État d'Israël n'est pas une entité coloniale, qu'il serait donc légitime de détruire. Hormis la domination des Palestiniens, ce qui est déjà inacceptable, Israël n'a aucune des caractéristiques d'un régime colonial. Que les très nombreux détracteurs d'Israël se détrompent!

L'État juif n'est pas un nouveau royaume croisé, une excroissance religieuse de l'Europe, destiné tôt ou tard à être effacé de la carte du Moyen-Orient, à la suite de la lassitude de la chrétienté. À la différence des peuples colonisateurs, les Israéliens n'ont pas une Métropole à laquelle s'agripper. Israël, comme la Palestine pour les Palestiniens, est un fait national, qui répond à une condition difficile à vivre et à une aspiration collective, avec son imaginaire propre, qui le rattache, à tort ou à raison, à cette terre fort convoitée.

C.J.N.: D'après vous, il y a une surestimation du problème palestinien.

A. Memmi: Absolument. La dernière révolte palestinienne, l'Intifada al-Aqsa, qui retient l'attention des médias du monde entier, a déjà fait 2000 morts. C'est 2000 morts de trop et tout mort est un malheur. Mais il suffit de parcourir une collection de vieux journaux pour se rappeler, rien que pour ces dernières décennies, le million de morts du Biafra, les 500.000 morts du Rwanda, les massacres effroyables non chiffrés de l'Ouganda, du Congo, les 300.000 morts au Burundi, les 200.000 victimes en Colombie depuis 1964, l'éradication des communistes en Indonésie, évaluée à 500000 victimes, les terrifiants massacres des Khmers par les leurs.

Pour s'en tenir au monde arabe, combien de morts la décolonisation a-t-elle coûté à l'Algérie et à la France? Du côté algérien, 500.000 victimes de l'aveu des Français, 1 million d'après les Algériens. 70.000 jeunes soldats français y ont laissé leur vie. La petite guerre entre les deux mouvements de libération algériens, le FLN et le MNA de Messali Hadj, a fait 10.000 morts. Puis, le FLN, victorieux, a massacré au moins 50000 harkis -Algériens musulmans enrôlés dans l'armée française. On ne connaît pas le nombre de morts dans les guerres entre l'Égypte et la Libye, entre l'Algérie et le Maroc, entre le Tchad et la Libye.

Combien d'égorgés ou de mitraillés par les intégristes algériens ou au cours des meurtrières représailles de l'armée d'Alger? Saddam Hussein a gazé des dizaines de milliers de ses sujets. Au cours d'une émeute à Bombay, à propos d'une mosquée mal placée, les Indiens, qui se targuent d'être la plus grande démocratie au monde, et la plus tolérante, ont massacré en deux jours 2.000 Musulmans. L'équivalent de l'Intifada al-Aqsa en deux ans.

Le monde, et particulièrement les journalistes occidentaux, souffrent d'une amnésie qui est très sélective. Dans cette sinistre arithmétique, on a l'impression que les victimes palestiniennes sont les seules sur lesquelles on s'apitoie aujourd'hui.

C.J.N.: Vous militez avec entrain depuis de nombreuses années pour une paix équitable entre Israël et le monde arabe.

A. Memmi: Je ne suis pas suspect dans cette triste affaire. Il y a trente ans, j'ai été un des premiers intellectuels juifs de la Diaspora à écrire dans un petit livre, Juifs et Arabes, qu'il fallait que les Palestiniens aient au plus vite un État indépendant. Mes livres et mes articles sont traduits et lus dans le monde arabe. Ma langue maternelle est l'arabe. J'ai des relations d'amitié étroites avec beaucoup d'intellectuels et d'universitaires arabes -plusieurs d'entre eux ont été mes élèves. Je leur ai toujours parlé directement et avec franchise. Je ne cesse de leur répéter que, sans esprit critique, un être humain ne peut pas avoir la liberté de pensée, indispensable pour maîtriser sa destinée. Or, la critique est toujours interdite dans la majorité des pays arabes. C'est consternant!

C.J.N.: Très nombreux sont ceux qui considèrent que le colonialisme se perpétue aujourd'hui sous de nouvelles formes. Par exemple, on reproche aux Américains d'avoir des desseins néocolonialistes en Irak et au Moyen-Orient.

A. Memmi: Bien que les Américains n'aient pas envahi l'Irak pour des raisons altruistes, c'est une idiotie de les accuser de mener une croisade militaire néocolonialiste au Moyen-Orient. Les soldats américains devront bientôt quitter Bagdad car les Irakiens, qu'ils ont libérés, leur ont déjà fait savoir qu'ils sont des « alliés » non grata dans leur pays. L'époque du colonialisme hard et effronté est révolue.

Le gouvernement de George Bush a menti depuis le début de la crise irakienne. Mais, le fait que la vérité sur cette affaire ait fini par être connue prouve bien que les États-Unis sont une grande démocratie. Une démocratie impériale qui a berné son peuple. Mais, finalement, en Amérique, tout finit par se savoir. Ce qui n'est pas le cas en France! Quelle nation n'a jamais trompé son peuple pour défendre ses intérêts économiques? La France, l'Angleterre, l'Allemagne. le font tous les jours!

Le régime tyrannique de Saddam Hussein bloquait toute transformation du Moyen-Orient. Il fallait, d'une manière ou d'une autre, en finir avec ce satrape sanguinaire. Si les Américains ne l'avaient pas fait, l'ONU aurait dû le faire, tôt ou tard. Je crois que la situation dans la région ne pourra pas être pire qu'avant.

C.J.N.: Vous vous définissez comme un homme attaché à plusieurs cultures. Quelle place occupe votre judéité dans votre identité culturelle plurielle?

A.Memmi: Je suis un homme porteur de plusieurs cultures. Mais ma culture originelle, mon identité juive, m'a toujours interpellé avec force. Je suis un Juif de condition, pas de conviction. Un Juif sociologique, mais critique. Je n'ai jamais pratiqué la religion juive. Par contre, je n'ai jamais récusé mon appartenance identitaire au judaïsme. Mais, je me suis toujours tenu à distance de cette appartenance car je crois qu'il vaut mieux considérer ses racines avec une certaine dose d'ironie.

Pendant quarante ans, les intellectuels juifs n'osaient pas parler de leur appartenance identitaire. Moi, j'ai été un des rares intellectuels juifs à en parler. J'ai même écrit plusieurs livres sur cette épineuse question, Portrait d'un Juif, La libération du Juif. J'ai toujours revendiqué avec force mon appartenance, tout en disant que je n'étais pas obligé de tomber dans les mythes. La glorification des racines identitaires nourrit l'intégrisme religieux.

C.J.N.: La pratique rigoriste d'une religion vous horripile.

A. Memmi: Oui. Aujourd'hui, la religion n'est plus qu'une partie de la culture, et non l'inverse, comme ce le fut longtemps. Elle est cette partie de la culture qui propose des réponses surnaturelles aux difficultés insolubles de notre existence. Surnaturelles et non simplement imaginaires, comme dans les arts. Chaque fois que le savoir est insuffisant, que le pouvoir est labile, la religion tente d'y suppléer par le renvoi à ces réponses. Pour moi, la religion est une littérature qui a trop bien réussi. C'est pourquoi l'étude de la littérature me semble une excellente clef pour comprendre le phénomène religieux.

C.J.N.: Pour vous, « religion » et « modération » sont deux notions totalement antinomiques.

A. Memmi: Oui. Il n'existe pas de religion modérée, pas plus chez les Juifs, que chez les Musulmans, que chez les Chrétiens. La modération en matière de religion, c'est une blague! La religion n'est qu'un système compensateur mythique. Et, le mythe est ce qu'il est! Personne chez les Juifs ne remet en question la circoncision, supposée sceller l'alliance avec Dieu, ou les mythes élémentaires mosaïques, censés rapprocher l'homme de la divinité.

Chez les Musulmans, personne ne se questionne sur le voyage de Mahomet au ciel sur son cheval. Chez les Chrétiens, personne ne remet en question la résurrection du Christ ni la virginité de sa mère, Marie. Le mythes sont ce qu'ils sont! La modération dans les mythes n'est qu'un leurre!

Par contre, je crois que les fidèles d'une religion monothéiste peuvent être modérés. Moi, je souhaite que les religions soient de moins en moins influentes. Je sais que c'est un voeu pieux, surtout à une époque où les intégrismes religieux tiennent le haut du pavé.

Tout en reconnaissant volontiers qu'un monde sans la providence serait trop dur pour les gens, je continue à croire que la religion n'est qu'une fiction commode. Si l'on a quelque souci de vérité, il faut distinguer entre les croyances religieuses, les productions culturelles et l'appartenance sociale. Mais, le lien entre la religion et la société est ancré dans les mentalités et l'inconscient de beaucoup de peuples, surtout dans le monde arabo-musulman.

Le jour où l'Islam séparera sa culture de la religion, il entrera enfin dans la modernité.

Propos recueillis par Elias Levy