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Contentieux palestino-israélien

« La Palestine, pays de Jésus » ?, par Nicolas Baguelin
27/05/2013

 

[Je reprends ici cet article mis en ligne par l'auteur le 12 mars 2008 et qui figure aujourd'hui sur Le Blog de Nicolas Baguelin. Je ne saurais trop en recommander la lecture aux chrétiens, d'autant que l'auteur est un catholique pratiquant, spécialisé dans les études rabbiniques. (Menahem Macina).]

 

Comme tous les enfants français catholiques de ma génération, j'ai fait du catéchisme, et on y apprenait et on y apprend encore : la Palestine, pays de Jésus [1]. Toute mon enfance, je me rappelle ces sermons mentionnant « Jésus sur les routes de Palestine », « la Palestine occupée par les Romains ». Autant d'expressions d'apparence banale qui, pour fausses qu'elles soient d'un point de vue historique, contribuent finalement à créer des réflexes théologiques et politiques sur tout ce qui touche au conflit dit « israélo-palestinien ».

Lorsque je me suis rendu pour la première fois en Israël, je faisais peu de cas de la politique et, pour être très franc, je n'y connaissais rien. Connaissant trois mots d'hébreu, je cherchais à communiquer dans la langue du Tanakh [Ecritures] avec n'importe qui, y compris des Arabes. Une fois, une partie du groupe de pèlerins, dont j'étais, s'est perdue du côté du Mont des Béatitudes et mon hébreu m'a permis de dialoguer avec un paysan arabe catholique qui nous a remis sur le droit chemin. A Jéricho, les bédouins me regardaient de travers lorsque passant près de leur tente je leur lançais un « layla tov » (bonne nuit) très sonore, et je ne comprenais pas bien pourquoi.

Je peux maintenant analyser qu'il existait en moi une espèce d'aimantation pour le souk arabe que tout pèlerin recherche inconsciemment comme la marque de l'authenticité du pays de Jésus. Je ne me rendais pas compte à l'époque que nous visitions essentiellement des zones d'habitation arabe et non juive : Bethléem, Jérusalem-est, Nazareth. Je me suis surpris à prendre récemment un itinéraire d'un « pèlerinage en Terre Sainte » classique, et presqu'aucun lieu visité ne se trouve en zone juive. Cette constatation est très étonnante : aurions-nous inconsciemment en tête réalisé l'association suivante : Jésus habitait un pays arabe ? Nos livres de caté sont parsemés de Jésus et d'apôtres portant djellabah, turbans et keffieh, et nos cartes de la Bible de Jérusalem indiquent « Palestine de l'Ancien Testament ».

Un jour, mon vénérable père était en discussion avec une collègue de travail libanaise à propos du conflit israélo-arabe et cette dernière était persuadée que le mot « Palestine » figurait dans la Bible, et plus particulièrement dans l'Evangile.

En effet, on ne trouve ce nom de « Palestine » dans aucun livre de la Bible. Une petite recherche biblique sur l'expression « Terre d'Israël » (en hébreu eretz israel ארץ ישראל) est à cet égard très instructive, car c'est en effet par cette expression que la Terre donnée par Dieu au peuple juif est appelée.

La première occurrence de l'expression est dans le livre d'Ezéchiel : « Je vous donnerai la terre d'Israël » (Ez 11, 17, puis Ez 12, 19 ; 25,3 ; 25,6 ; 38,18). Pour ce qui est du nouveau testament, on trouve deux passages intéressants dans l'évangile selon Matthieu :

« Lève-toi, prends le petit enfant et sa mère, et va dans la terre d'Israël, car ceux qui en voulaient à la vie du petit enfant sont morts. Joseph se leva, prit le petit enfant et sa mère, et alla dans la terre d'Israël. » (Mt 2,20-21). Cette expression est souvent traduite par « pays d'Israël », mais en grec "gen" [accusatif du mot Gè] signifie bien « terre » et il s'agit donc clairement d'un calque de l'expression hébraïque « eretz israel ».

Pour ce qui est des sources rabbiniques, « eretz israel » est une expression fort commune puisque sur le moteur de recherche http://hebrew-treasures.huji.ac.il/ on en trouve quelque 1536 occurrences dans des manuscrits allant du premier siècle à l'époque médiévale. Il y aurait lieu d'exposer en détails quelle théologie de la Terre d'Israël les rabbins ont développée. Mais, n'est-il pas suffisant, pour des chrétiens, de remarquer que cette expression existe déjà dans l'Evangile ? Et ce, pour désigner ce que nous appelons improprement « Palestine ». Rien de plus naturel d'ailleurs puisque le mot Palestine est forgé en 131, par les Romains, après la seconde révolte juive, celle de Bar Kokhba. A l'occasion, ils avaient aussi changé Jérusalem en Aelia Capitolina. Motif : effacer ces références aux juifs rétifs qui avaient nécessité l'emploi de douze légions, soit près de la moitié de l'armée romaine ! Une célèbre pièce de monnaie frappée pour l'occasion mentionne « Judea Capta, prise de la Judée. Preuve, s'il en fût, que le terme Palestine n'était pas encore né.

Il est intéressant de comprendre aussi ce qu'il y a traditionnellement derrière le mot « Israël ». A l'origine, il désigne le patriarche Jacob dont Dieu a changé le nom en Israël après une nuit de combat contre l'Ange : « Dieu combat », ou bien « qui combat avec Dieu ». Puis, ce terme désigne par extension tous les Fils de l'Alliance définitivement scellée au Sinaï par Moïse. Ainsi, lorsque Théodore Herzl a théorisé le concept moderne d'un Etat pour les Juifs sur leur terre ancestrale, il a appelé cet Etat « l'Etat pour les Juifs » et non comme on l'entend souvent « l'Etat juif ». Comme l'analyse Emmanuel Halperin dans une conférence très intéressante sur la déclaration d'indépendance de l'Etat d'Israël (je recommande fortement), le nom complet de l'Etat des Juifs est « Etat d'Israël », ce qui se traduit en français par « Etat des Juifs ». Il est fort dommage que la rétrospective d'Emmanuel Halperin ne remonte pas au-delà d'Herzl car il met en valeur les hésitations des fondateurs modernes de l'Etat d'Israël pour donner un nom à cet Etat : Heber, Sion, etc., alors qu'en regardant en arrière, jusqu'aux rabbins auteurs du Talmud, et même jusqu'à l'évangéliste Matthieu qui écrit pour un milieu juif, on se rend compte qu'il existe ce concept de Terre d'Israël, qui n'est pas un concept avant tout politique, mais national et religieux.

Dans ces conditions, on peut se demander pourquoi nous, chrétiens, persistons à employer ce terme de « Palestine » bien qu'il soit parfois remplacé par le terme, prétendument plus neutre, de « Terre Sainte ». En effet, la Bible, et particulièrement l'Evangile, parlent de cette Terre comme de la Terre d'Israël, de façon très naturelle, tout comme la Syrie, la Perse, l'Egypte et l'Arabie sont appelées par leur nom.

L'expression « Terre d'Israël » tout comme le terme moderne « Etat d'Israël » raccourci souvent en « Israël » et malheureusement déformé trop souvent en « Etat juif » ou « Etat hébreu » renvoie finalement à la notion théologique d'Israël que nous avons brièvement expliquée.

Il serait de bon ton que les chrétiens s'interrogent précisément sur cette filiation théologique de l'Etat d'Israël moderne avec les lieux et les personnes que nous côtoyons dans la Bible. Pour ma part, j'analyse les réflexes d'emploi des expressions « Palestine » et « Terre Sainte » comme des résidus d'une théologie antijuive qui reposait sur le principe suivant : pour démontrer la Vérité du Christianisme, il fallait se servir du Judaïsme comme d'un repoussoir et le présenter comme imparfait et caduc. Dans ce contexte, l'idée des Juifs chassés loin de leur terre et dispersés en diaspora était interprétée comme une conséquence de leur refus de Jésus (ce qui est historiquement anachronique puisque la diaspora date d'avant Jésus). L'idée de diaspora et de destruction du Temple comme châtiment divin faisait en plus écho à la littérature prophétique qui présente les choses de cette façon. Ainsi, la théologie chrétienne antijuive a tout naturellement adopté l'attitude d'effacement de toute trace juive de cette terre.

A l'heure où nombre de ceux qui s'approprient l'héritage et l'identité du concept romain de Palestine, en se définissant comme Palestiniens, semblent plus préoccupés par l'effacement symbolique et physique de la présence juive sur cette terre que par la création d'un Etat, cette considération sur l'emploi du mot Palestine en milieu chrétien devrait nous poser question. En effet, elle ne désigne ni la réalité du temps de Jésus, ni la réalité actuelle (il n'existe pas de Palestine actuellement, seulement des personnes s'identifiant comme Palestiniens) et au regard de l'histoire du mot comme de l'histoire présente, cette réalité ne semble pas souhaitable d'un point de vue chrétien tant qu'elle consiste à être une concurrence voire une substitution de la réalité théologique d'Israël présent sur Terre.

Il y a quelques dimanches de cela, au début du Carême, nous avons lu l'évangile de la Samaritaine dans Jean au chapitre 4 : « Alors il quitta la Judée, et retourna en Galilée. Comme il fallait qu'il passe par la Samarie… » Qui prétendrait nous faire préférer le terme de « Cisjordanie » ? La réalité spirituelle et historique est pourtant là. N'est-ce pas dans le désert de Judée que les manuscrits du même nom (comprenant ceux de Qumran) ont été trouvés ? Ils n'étaient pas écrits en arabe palestinien, mais en hébreu et araméen principalement ; et d'ailleurs, les habitants juifs actuels de la Judée et de la Samarie sont pour la plupart capables de les lire comme s'ils lisaient leur journal !

Décidément, ce conflit est beaucoup plus une question de symbolisme religieux avec un enjeu spirituel mondial qu'un conflit territorial envenimé par une poignée d'extrémistes « des deux bords » (j'adore l'expression). En tout état de cause, j'espère que cet exposé de l'histoire des mots, qui est le fruit de ma recherche patiente vous aidera à entendre l'Evangile différemment et à mesurer le poids spirituel des mots que nous employons.

 

© Nicolas Baguelin

 

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[L'auteur m'a signalé, entre temps, les commentaires suivants de son article par l'abbé Michel Remaud, auteur de référence comme le savent ceux qui s'intéressent à la question. Ils sont très pertinents et nuancés, c'est pourquoi je les ajoute au présent article. (Menahem Macina).]

 

Remaud M. dit :

mars 14, 2008 à 9:58

 

(https://catholiquehebraique.wordpress.com/2008/03/12/la-palestine-pays-de-jesus/#comment-41)

 

Il y aurait beaucoup de choses à dire sur le sujet, surtout si on veut être nuancé.

Que le paysan arabe avec ses moutons donne une image plus proche du pays biblique qu'une gare de Egged ou l'aéroport Ben Gourion, et que l'on comprenne mieux la parabole de la brebis perdue sur les collines du désert de Juda que dans la rue Dizengoff, c'est l'évidence. Le chrétien ami d'Israël que je suis ne peut voir sans nostalgie le béton et l'asphalte israéliens gagner peu à peu sur la nature. J'espère que cet aveu ne me vaudra pas l'accusation d'antisémitisme inconscient.

Sur l'usage du terme de Palestine, je suis d'accord, à quelques nuances près : on trouve quand même huit fois dans la Bible le mot Peleshet, pour désigner le pays des Philistins, c'est-à-dire, en gros, l'actuelle bande de Gaza et la plaine côtière.

La citation de Matthieu est importante, non seulement comme témoignage de l'emploi de l'expression « Terre d'Israël », mais aussi théologiquement. Elle répond, à l'évidence, à l'expression de « terre d'Égypte » en Ex 4,19-20.
J'ai sous la main la Bible de Crampon dans une édition de 1939 et comportant huit cartes géographiques, dont trois de la « Palestine » : « Palestine (géographie physique) », « Palestine avec les divisions des 12 Tribus » (sic !) et « La Palestine au temps du Christ ». Lorsqu'on parlait alors de la Palestine, même à une époque beaucoup plus récente, le mot était politiquement neutre et beaucoup ne savaient même pas pourquoi le pays s'appelait comme ça ; en tous cas, on n'y mettait pas ce qu'y mettait [l'empereur Hadrien. Aujourd'hui encore, on trouve dans des publications scientifiques des expressions comme « targums palestiniens » et même « talmud palestinien ». Difficile d'aller fouiller dans l'inconscient des usagers de ces formules, mais il est évident que ces expressions sont désormais piégées, puisque « Palestine » est inséparable de « Palestinien », avec toutes les harmoniques de ce terme. Le problème, c'est que l'expression biblique de « Terre d'Israël », beaucoup plus juste à tous points de vue, est également politiquement piégée. Dira-t-on que Ramalla ou Naplouse sont en Terre d'Israël ? C'est certainement vrai du point de vue des prophètes, mais l'usage de cette expression aujourd'hui serait politiquement explosif. Finalement, l'expression de « Terre sainte », bien qu'elle ne soit pas rigoureuse, est encore ce qui recouvre le moins mal la zone géographique en question. Elle présente au moins l'avantage de dépolitiser la question.
En revanche, je ne vois pas pourquoi on hésiterait à parler de Judée et de Samarie, termes aussi neutres politiquement que ceux de Galilée ou de Néguev.
Cela dit, je pense qu'il est important de dénoncer l'anachronisme d'expressions comme « la Palestine au temps de Jésus », et d'expliquer pourquoi.

M. R.

 

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Remaud M. dit :

mars 18, 2008 à 10:07

 

COMMENT NAISSENT LES VÉRITÉS : le point sur la "Palestine historique"

(https://catholiquehebraique.wordpress.com/2008/03/12/la-palestine-pays-de-jesus/#comment-47)

 

Les formules simples sont faciles à retenir. Puisqu'elles sont faciles à retenir, tout le monde les connaît et les répète. Et ce que tout le monde répète est forcément vrai, puisque tout le monde le dit. La propagande fait donc un grand usage de ces slogans, qui ont d'autant plus de portée que personne ne songe à en vérifier le bien-fondé. Ainsi en est-il du mythe de la « Palestine historique », qui revient régulièrement dans le discours palestinien : après s'être approprié 78 % de la «Palestine historique», les Juifs oppriment encore les Palestiniens dans les 22 % qui restent. Il ne s'agit pas ici de nier la situation dramatique dans laquelle sont plongés les Palestiniens des territoires, mais d'essayer de remonter à l'origine du slogan.

S'il y a un terme dont la signification a considérablement varié au cours des siècles, c'est bien celui de Palestine, comme le montre la simple consultation d'un atlas historique. La Philistie biblique correspondait grosso modo à l'actuelle bande de Gaza. La Palæstina, nom donné par les Romains à la Judée après la répression du soulèvement de 132-135, s'est étendue jusqu'au-delà du Jourdain, et la Palestine du mandat britannique comprenait aussi la Transjordanie. Ajoutons que les territoires des différentes « Palestine » de l'Antiquité étaient trop imprécis dans leurs contours pour qu'on puisse en évaluer aujourd'hui la superficie avec une précision mathématique absolue.
Qu'est-ce que la «Palestine historique» dans le discours palestinien ? Il s'agit du territoire constitué de l'Israël d'avant 1967, de la Cisjordanie et de la bande de Gaza, territoire délimité par la frontière libanaise au nord, la vallée du Jourdain et de la Arava à l'est, la frontière égyptienne au sud-ouest et la Méditerranée à l'ouest. Or, le territoire ainsi défini est né en 1922, lors du premier partage de la Palestine [...]. En bref, la fameuse « Palestine historique » n'a eu d'existence que de 1922 à 1948.

Qu'en est-il des chiffres, 78 % et 22 % ? À s'en tenir aux sources neutres, ils correspondent à peu de chose près à la réalité : 20 770 km 2 pour Israël, 6 236 pour les Territoires palestiniens (une source palestinienne donne 6257, ce qui ne change guère les proportions). À peu de chose près, puisqu'un simple calcul sur ces chiffres donne les proportions de 76,9 contre 23,1. Il serait mesquin, sans doute, de chicaner sur un peu plus de 2 % (1,1 % de plus d'un côté, 1,1 % de moins de l'autre). Encore peut-on souligner que l'erreur s'est produite dans ce sens et non dans l'autre. Un examen attentif de la carte et des chiffres révèle pourtant un tour de passe-passe : on peut arriver en effet, à une décimale près, aux proportions de 78 contre 22, à condition d'inclure dans la « Palestine historique »… le Golan, qui a failli faire partie de la Palestine britannique, mais qui a finalement été rattaché à la Syrie du mandat français, pour des raisons tout autres qu'historiques.

Dernière remarque : lorsque Ehud Barak et Shlomo ben Ami proposèrent à Yasser Arafat de céder à la Palestine 400 km2 de Néguev, Arafat repoussa l'offre en disant qu'il n'avait rien à faire d'un désert. Israël peut donc garder son Néguev, qui constitue à lui seul près de la moitié de la prétendue « Palestine historique ». L'autorité palestinienne n'en a que faire, et que ce désert soit israélien permet au contraire d'entretenir devant l'opinion mondiale le scandale de l'iniquité du partage.

La « Palestine historique » avait 26 ans en 1948. Par la vertu et pour les besoins de la propagande, elle est aujourd'hui une octogénaire promise à un bel avenir.

Michel Remaud

"Un écho d'Israël n° 6, mars 2003.

 

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