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Antisionisme chrétien

Marcel Dubois, « Nostalgie d'Israël », une régression théologique, par Nicolas Baguelin
19/06/2013

 

 

[En son temps j'ai omis de faire écho à cet article important. Je répare aujourd'hui cette omission regrettable. Pour donner une idée du revirement de ce dominicain, rappelons qu'il fut, durant des décennies, un soutien inconditionnel de l'Etat d'Israël, qui lui décerna en 1996 l'une de ses plus hautes distinctions : le « Prix d'Israël », et dont il demanda et obtint la nationalité. Il est d'autant plus pénible et choquant de lire ces quelques lignes diffamatoires extraites de l'ouvrage dont il est question  :

« Comme chrétien, je me suis réjoui à la pensée que le peuple de la Bible retrouve la terre de la Bible, mais la tragédie actuelle réside en l'infidélité de ceux qui conduisent le destin d'Israël vers un destin terrestre de réussite, de violence et de conquête! [...] Je crois que mon amour pour Israël est encore plus grand parce que je vois toutes les inconséquences, toutes les erreurs qui peuvent se glisser dans le soutien au nationalisme israélien. Je comprends qu'il existe, parce qu'on ne peut désirer la reconstitution d'un peuple, son retour sur sa terre sans souligner son aspect nationaliste, mais en fait c'est devenu exclusif, égoïste et, par conséquent, s'il y a un changement, ce n'est pas du tout du côté de l'amour d'Israël, c'est du côté de l'aspect terrestre, engagé, égoïste d'un peuple qui cherche à se reconstituer. » (Menahem Macina).]

Nota: L'auteur est décédé le 14 juin 2007 à Jérusalem.

 

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Sur le Blog de l'auteur, 9 mai 2007 (http://catholiquehebraique.wordpress.com/2007/05/09/marcel-dubois-nostalgie-d'israel-une-regression-theologique/)

 

J'ai entendu toutes sortes d'opinions sur le dernier livre de Marcel-Jacques Dubois : « Nostalgie d'Israël, entretiens avec Olivier-Thomas Venard » [1]. J'ai croisé, l'été dernier, Jacques Fontaine chez les clarisses de Jérusalem, et j'ai vu sur son visage la profonde tristesse qui l'habitait à propos de son frère Marcel Dubois. N'ont-ils pas collaboré ensemble à la Maison Saint-Isaïe ? A l'inverse, certains de mes amis m'ont fait part de leur approbation des positions "équilibrées" développées dans le livre… J'en suis donc venu à le lire moi-même pour m'en faire une idée, et comme je n'ai pas lu de critique sur le livre qui corresponde à ce que j'en ai perçu, j'ai décidé d'écrire cet article. Car le fond du problème est à mon avis beaucoup plus grave qu'un simple changement d'attitude vis-à-vis du conflit israélo-palestinien.

Je n'ai pas lu tous les ouvrages antérieurs de Marcel Dubois pour pouvoir exposer comment ce dernier livre s'inscrit dans sa pensée, et en quoi il y a changement ou continuité. Les seules remarques de cet ordre que je pourrai faire sont tirées du livre lui-même, dans les passages où des textes antérieurs du père sont évoqués ou cités.

 

Le sionisme violent par nature

D'emblée, on est frappé par les premières pages introductives du livre : Marcel Dubois reconnaît qu'il s'est « trompé » en emboîtant le pas au sionisme. Je ne sais pas exactement à quel point Marcel Dubois a pu dans le passé adopter une attitude de soutien inconditionnel au sionisme, cependant, il est frappant de constater sa désolidarisation totale actuelle d'avec le sionisme. Sans étayer beaucoup son propos, il présente le sionisme comme intrinsèquement violent, ce qui contredit une approche historique équilibrée de ce mouvement politique, couramment considéré comme un mouvement nationaliste s'inscrivant dans le cadre des réveils nationalistes du XIXe siècle.

 On a vraiment le sentiment qu'il emploie le mot « sionisme » au sens où le fait le Hamas. Les mots « violent » et « violence » sont écrits plusieurs fois dans le livre de Marcel Dubois, laissant plus de place à l'imagination et à l'a priori du lecteur qu'à une description des dits faits violents. A aucun instant ces faits de violence – plutôt récents dans l'histoire du sionisme – que sont la guerre des six jours et la colonisation, ne sont évoqués en les replaçant dans leur contexte, en particulier dans une présentation équilibrée et factuelle du conflit : quid des violences palestiniennes qui existent depuis avant la création de l'Etat d'Israël et de l'antisémitisme fondamental des arabes musulmans (voire chrétiens) ?

Cependant, les aspects politiques sont assez peu développés dans le livre. Il s'agit essentiellement d'une réflexion qui se veut théologique sur les rapports entre les catholiques et Israël, au sens global de religion plus que d'état.

 

Une théologie fermée sur elle-même

L'impression générale qui domine est une sorte de régression parmi les avancées théologiques récentes au niveau de la conscience qu'a l'Eglise de son propre mystère. A l'heure où Nostra Aetate invite l'Eglise à revenir sur certaines affirmations ou formulations – quitte à laisser certaines questions en suspens – Marcel Dubois fait un retour à une théologie "classique" qui veut tout expliquer et ne laisse place à aucune question, aucune contradiction. Est-ce là une tentation purement dominicaine d'un néo-thomisme normatif et exclusif qui voudrait enfermer tout phénomène dans un système de formules et de concepts dogmatiques auquel rien n'échappe et où tout se tient ? On pourrait dire que Marcel Dubois préfère se fabriquer un Israël qui correspond à sa vision théologique au lieu d'accepter cette dissonance entre un peuple juif qui reste toujours élu, et un salut en Jésus Christ qui dissoudrait toute spécificité au nom d'une universalité.

A ce point, je ne peux m'empêcher de citer quelques extraits de la conclusion du livre de Jean Dujardin « l'Eglise catholique et le peuple juif – un autre regard » (pages 380 et 381) :

 - « si le peuple juif était exclu du dessein du Salut, le chrétien pourrait s'accommoder d'une altérité qui ne le dérange plus ou, comme cela a été si fréquent dans l'histoire, vouloir intégrer le Juif de force dans l'Eglise. »

 - et citant le père Dominique Cerbelaud : « ayant nié l'identité juive, la tradition chrétienne s'est aveuglée sur toute autre forme d'altérité. […] Si je ne fais que me projeter sur l'autre, je n'ai nul besoin de lui parler. Ou, pour mieux dire, je n'en ai même pas la possibilité. »

C'est finalement toute une vision de l'universalité chrétienne et de la vocation de l'Eglise qui est en jeu. Alors que le concile Vatican II semble ouvrir des brèches et s'interroge sur le salut des non-catholiques, la vision de Marcel Dubois semble nous ramener à la formule « Hors de l'Eglise point de salut », comprise dans son sens le plus restrictif.

Ce constat général d'une théologie d'un retour en arrière dans la vision chrétienne du judaïsme peut se détailler en plusieurs points :

 - Une présentation négative du judaïsme,

 - Un judaïsme sans écrits rabbiniques,

 - L'opposition Ancien-Nouveau Testament pour une substitution de l'Eglise à Israël.

 

Une présentation négative du judaïsme

Marcel Dubois fait une présentation négative du judaïsme dans des clichés réducteurs et traditionnalistes : religion ritualiste, obéissance servile aux commandements sans âme, religion charnelle et non spirituelle.

Marcel Dubois commet des contresens d'interprétation, par exemple sur le concept du נעשה ונשמע (nous ferons et nous écouterons) : il le présente comme la preuve d'une obéissance servile qui ne cherche pas à comprendre. Les juifs seraient des ritualistes qui accomplissent des formalités pour s'acquitter de leur devoir sans chercher à comprendre la Torah ! Quand on pense aux heures consacrées à l'étude par les juifs orthodoxes et moins orthodoxes, on ne peut s'empêcher de penser que ce jugement est une déformation de la réalité.

Mais Marcel Dubois s'est-il intéressé à ce que les juifs étudient ?

 

Un judaïsme sans écrits rabbiniques

On est frappé en lisant le livre de constater que Marcel Dubois réduit le judaïsme à l'unique « Ancien Testament » et qu'il n'y a aucune référence aux écrits rabbiniques et propres au judaïsme : Talmud, Mishna, Midrash, Kabbale, etc. Il y a peut-être là une clé de compréhension du phénomène de l'apparent "reniement" de Marcel Dubois : la maison Saint-Isaïe a certes promu l'étude de l'Ancien Testament dans sa langue originale, l'hébreu, mais les sources juives ont-elles vraiment été prises au sérieux ? Peut-on vraiment connaître le judaïsme tel qu'il est sans une connaissance approfondie de ces sources, de ces méthodes, et même si c'est le cas, quand on a l'arrière-pensée permanente de vouloir faire des parallèles plus ou moins réussis entre judaïsme et christianisme dans le but de valoriser ce dernier ?

Le judaïsme actuel, qu'il soit religieux ou laïc, se définit en effet par référence à la Bible, mais comprise à travers les sources juives.

On peut dire que cette vision du judaïsme sans Talmud est symptomatique de la fabrication d'un juif qui nous arrange, à l'encontre de la déclaration des évêques de France de 1973 qui stipule, à propos de la connaissance et de l'estime mutuelles :

« La première condition est que tous les Chrétiens aient toujours le respect du Juif, quelle que soit sa manière d'être juif. Qu'ils cherchent à le comprendre comme il se comprend lui-même au lieu de le juger selon leurs propres modes de pensées. »

 

L'opposition Ancien-Nouveau Testament pour une substitution de l'Eglise à Israël

Dans le livre de Marcel Dubois, on retrouve cette « traditionnelle » opposition entre Ancien et Nouveau Testament : une vision du judaïsme charnel sert de repoussoir pour exalter un christianisme spirituel et qui possède l'exclusivité de la véritable compréhension des textes bibliques, en l'occurrence spirituelle.

Marcel Dubois ne reconnaît pas aux juifs le droit à leur propre lecture de la Bible, notamment à propos de la Terre d'Israël qu'il admet comme un don de Dieu à son peuple mais dont les Ecritures « nous invitent à voir une signification plus haute que matérielle, sacramentelle presque ». Il spiritualise Jérusalem dans la formule haggadique « l'an prochain à Jérusalem » qui désigne pour un chrétien « pas seulement cette Jérusalem-ci » mais la « Jérusalem de l'éternité ». Cette signification « devrait être le cas pour un juif aussi, mais bien souvent c'est plus limité. Je crois qu'il faut pousser et expliquer les choses pour inviter le Juif à concevoir et à assimiler aussi cette vision spirituelle des choses » (p. 106).

Après avoir invité le juif à spiritualiser, il finit quelques pages plus loin par éliminer le sens biblique littéral de l'attachement à Sion : « pour être préservé, le sionisme aurait dû être baptisé » (p. 108). Même si Marcel Dubois précise que cette expression est osée, je pense qu'elle résume finalement bien le livre entier : impossibilité, pour lui, de concevoir que le judaïsme puisse avoir une valeur spirituelle si ce n'est dans la conversion du juif par le baptême.

En poursuivant la lecture, on est aussi choqué par cette théologie de la substitution, finement amenée en réveillant chez le lecteur la lecture spiritualisée de l'Ancien Testament :

« une fois inauguré le Royaume des Cieux, le don de la Terre au peuple n'est pas rendu caduc, mais il est relativisé » : « c'est en termes sacramentels qu'il faut interpréter le don de la terre au peuple ». (p. 112).

Voilà un dogme bien strict pour faire de l'exégèse !

A la page suivante, c'est le bouquet final, pour ceux qui auraient encore des doutes sur les intentions missionnaires et conquérantes de la théologie de Marcel Dubois :

 « On pourrait opposer le destin de l'Etat d'Israël actuel en termes de cupiditas, et la caritas qui est la vocation de l'Eglise » (p. 113).

C'est joliment dit, avec des mots latins – la langue du légionnaire romain – comme pour atténuer la force des mots et en même temps créer des résonnances bizarres en français : cupidité, charité… voilà qui n'est pas sans rappeler les juifs « perfides » (infidèles) de l'ancienne prière du Vendredi Saint.

 

Conclusion

D'aucuns m'accuseront d'avoir choisi les « meilleures » citations du livre et m'objecteront que, globalement, le livre présente de la bonne doctrine catholique sur les juifs, avec des intérêts réels pour mieux comprendre notre christianisme, assortie d'une vision bien « équilibrée » (cinquante / cinquante) du conflit israélo-palestinien.

Certes, Marcel Dubois ne présente pas que des propositions inintéressantes et les mises en parallèle qu'il fait entre judaïsme et sacrements, entre judaïsme et vie monastique sont parfois pertinentes et audacieuses.

Pourtant, je reste convaincu que le malaise est là : il s'agit d'un retour en arrière vers une théologie antéconciliaire, que l'on ne saurait vraiment qualifier d'antijuive, mais qui en porte les germes et les marques séculaires : il s'agit d'un catholicisme basé sur l'opposition au judaïsme, dans un souci d'auto-confortation de sa supériorité et dans un but clairement missionnaire, en ce sens qu'il entend persuader le monde, et en premier lieu les juifs réfractaires, qu'il possède l'ultime vérité.

Le symptôme majeur d'un dysfonctionnement dans l'approche du judaïsme est le rapport à la tradition juive : il est paradoxal que voisinent dans le même livre les assertions de Marcel Dubois, qui ne connaît pas la tradition talmudique, et l'article d'Olivier-Thomas Venard, qui n'a du judaïsme qu'une connaissance livresque et qui explique doctement que le judaïsme n'est pas une religion biblique. Se sont-ils vraiment compris quand ils ont "dialogué" ? Il est permis de se poser la question, compte tenu de la conception du "dialogue" exposée par Olivier-Thomas Venard.

Est-ce une coïncidence si ce livre correspond à un retour de la méfiance des catholiques envers Israël ? On peut en voir des signes dans les événements suivants : les comparaisons indécentes des évêques allemands sur la Shoah à leur retour de pèlerinage en Israël [2], l'incident diplomatique occasionné par l'intention, non mise à exécution, de Mgr Franco, nonce apostolique en Israël, de boycotter les cérémonies de commémoration de Yad Vashem [3]. Ce dernier événement est à mettre en rapport avec l'obstination à vouloir canoniser Pie XII qui fut le dernier rempart de cette théologie.

On mesure combien l'Eglise doit aller plus loin sur les thèmes du dialogue judéo-chrétien proposés par Nostra Aetate qui s'inscrit délibérément dans une intention uniquement « pastorale », car si elle ne laisse pas ces thèmes interroger la théologie et le mystère-même de l'Eglise, c'est la théologie traditionnelle que l'on connaît qui s'occupera d'en invalider le questionnement. Ces thèmes sont ceux sur lesquels Marcel Dubois a osé rompre le silence : la Terre d'Israël, l'interprétation de l'Ancien Testament, la rédemption des juifs et le baptême. Le fait que Marcel Dubois se mette soudainement à parler de ces thèmes de façon tranchée, négative et empreinte des vieux réflexes anté-conciliaires devrait nous porter à oser d'autres réponses. D'autres chemins de réponse.

 

© Nicolas Baguelin

 

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Notes de Menahem Macina


[1] Deux réactions, d'origine non suspecte, témoignent de la surprise ressentie face à la volte-face inattendue de ce religieux catholique qui fut, durant des décennies, un supporter inconditionnel de l'Etat d'Israël, voir « Le dominicain Marcel Dubois, Israélien et ami d'Israël, a-t-il changé de cap ou de camp ? » ;
« L'étrange conversion du Père Dubois », par Shraga Blum. Lire aussi le plaidoyer en faveur du livre rédigé par le confrère de l'auteur, le P. Ch. Chauvin, dans Esprit et Vie, n°167 - Mars 2007 - 1re quinzaine, p. 3.

[2] Voir : « Le Président des évêques allemands déplore les comparaisons, odieuses pour Israël, de certains d'entre eux » ; « L'ambassadeur israélien critique les amalgames des évêques catholiques ».

[3] Voir : « Le Vatican absent aux commémorations de la Shoah ? », Par Claire Dana Picard ; et « Le Vatican cherche à "déminer" le terrain avant la visite de Benoît XVI en Terre sainte ». Lire également : « Pour comprendre l'arrière-fond d'un boycott de la Commémoration de la Shoah par le Vatican (I) » ; Id., (II) ; Id., (III) ; Id., (III).