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Bibliographie

Ral Keysers, Enfance nazie. Une analyse de manuels scolaires. 1933-1945
10/07/2013

Thierry Feral

Germaniste, directeur de la collection

« Allemagne d'hier et d'aujourd'hui »

aux éditions l'Harmattan/Paris

 

 

À propos et autour de l'ouvrage de

Ralph KEYSERS, Enfance nazie.

Une analyse de manuels scolaires. 1933-1945

(L'Harmattan, 2013)

 

 

Après L'Intoxication nazie de la jeunesse allemande  (L'Harmattan, 2011) et Der Stürmer, instrument de l'idéologie nazie (L'Harmattan, 2012), voici le troisième volet de  la  vaste  entreprise  conduite  par  Ralph  Keysers  (Université  de  Pau)  pour disséquer les canismes par le biais desquels les nazis ont fait germer le fanatisme et la haine dans les cerveaux de la population allemande. Basé sur l'étude de manuels pour l'apprentissage de la lecture dans les écoles élémentaires, ce nouveau travail, illust de documents originaux, est articulé sur six thématiques dont les enfants étaient abreuvés par leurs maîtres afin qu'ils suivent le Führer dans ses fantasmes et projets les plus fous. On découvrira dans ces pages comment, par l'intermédiaire de l'enseignement, le régime pratiquait une redoutable déshumanisation, condamnant les jeunes à devenir des adultes destinés à tuer et à être  tués.  En  complément,  Ralph  Keysers  a  eu  l'heureuse  idée  dvoquer  les manuels spécifiques utilisés dans les « écoles juives » du troisième Reich et dans le territoire de Dantzig, ainsi que à titre comparatif et en prenant soin de se démarquer de la théorie dénaturante du « totalitarisme » ceux qui avaient cours en URSS et en RDA. Du corpus informatif parfaitement maîtrisé et magistralement présenté  par  Ralph  Keysers,  le  lecteur  sortira  non  seulement  considérablement enrichi sur le plan historique mais aussi prévenu du danger qu'il y a pour l'éducation à s'écarter des valeurs rationalistes et humanistes.

 


 

Introduction 


Sommaire de l'ouvrage

 

Glorification de la jeunesse hitlérienne

Glorification du Führer

Glorification de l'aviation Glorification de l'armée Glorification de la SA

Le culte des morts

 

Cas particuliers

1.   Livre pour les enfants allemands de la République autonome de la Volga (URSS)

2.  Manuel pour les écoles juives

3.  Livre pour le « Gau Danzig-Westpreußen »

4.  Livres utilisés en RDA

5.  « Le Tambour » : réflexion à approfondir

 

Conclusion

Bibliographie


 

La parution de cet ouvrage est l'occasion de rappeler quelques aspects du « culte nazi »  qui  ne  sont  évoqués  qu'allusivement  par  Ralph  Keysers  et  que  j'avais analysés dans mon Anatomie d'un crépuscule. Essai sur l'histoire culturelle du troisième Reich (1990).

 

a)  Le salut hitlérien


O
n pose souvent la question de sa signification. La réponse qui se contente de renvoyer au salut romain ne tient pas compte de la dimension religieuse du régime nazi. L'explication la plus valable me semble avoir été donnée par le rédacteur culturel du Regensburger Stadtanzeiger (3ème   semaine d'avril 1933). Dans un article rendant  hommage à un récent bronze de Hans Wildermann (1884-1954), « La Mère, l'Enfant et Saint Jean-Baptiste », il cite la formule gravée par le sculpteur sur le socle de son œuvre : « Illum opportet crescere, me autem minui » Lui, il faut qu'il croisse et moi que je diminue », Évangile selon Saint Jean, III, 30). Selon le rédacteur, cette formule, empruntée à Matthias Grünewald (Retable d'Issenheim), révèlerait l'essence mystique du salut hitlérien : tandis que le bras gauche collé contre le corps témoigne de l'humilité et de la dévotion dues au Sauveur de l'Allemagne (me autem minui), le bras droit tendu vers le ciel glorifie le nouveau Messie et appelle au triomphe universel du mouvement qu'il inspire (Illum opportet crescere). À noter que lorsqu'il salue, le Führer pour sa part arrête sa main au niveau de l'épaule en un geste de bénédiction...

 

b) La prière au Führer

 

- Hermann Göring à Nuremberg, 15 septembre 19351

 

« Les mots, Mon Führer, ne sauraient suffire à Vous exprimer notre gratitude. Il ne nous est pas plus possible de Vous traduire par des paroles notre fidélité et notre sympathie. Tout ce qui est présent en nous de gratitude, d'amour et d'ardente confiance à Votre égard, Mon Führer, Vous avez pu le lire aujourd'hui dans les centaines de milliers de regards tournés vers Vous. Toute une nation, toute une communauté raciale populaire se sent aujourd'hui forte et heureuse parce qu'en Vous est ressuscité non seulement le Guide de cette communauté raciale populaire mais aussi le Sauveur de cette communauté raciale populaire. »

 

-   Durant   les  années   trente,   les   services   de   propagande   distribuent   de nombreuses  photographies  de  Hitler  en  présence  d'enfants ;  réalisées  par Heinrich Hoffmann (1885-1957) sur le modèle des « images pieuses », il n'était pas rare qu'elles soient accompagnées d'un petit texte du type :

 

« Mon hrer !

Je te connais bien et je t'aime, comme papa et maman.

Je t'obéirai toujours, comme papa et maman.

Et quand je serai grand, je t'aiderai, comme papa et maman,

Et tu seras content de moi, comme papa et maman ! »

 

 

-  La  poétesse  Alice  Försterling  comptera  au  nombre  des  plus  célèbres rémouleurs de cette platitude apologétique empreinte de religiosité malsaine ; dans son recueil d'Odes à Hitler (Hitler-Gedichte, Berlin, 1933) se trouve par exemple à la page 5 cette célébration de la ville natale du Führer, Braunau :

 

« À Braunau, c'est qu'il est né, C'est qu'il vit le jour,

Lui qui était élu pour sauver notre patrie, Qui devait être notre libérateur.

C'est pourquoi un ardent désir m'attire

À Braunau, à Braunau sur l'Inn.

 

Ô Toi Braunau, choisie par Dieu, C'est par Toi qu'il nous fut offert ;

Ici s'enracina un caractère purement allemand

En un cœur juvénile ;

C'est pourquoi, Allemand, porte sans cesse tes pensées

Vers Braunau, vers Braunau sur l'Inn. »

 

b)  Le martyrologe

 

- Le 26 mai 1923, le sous-lieutenant et chef de corps franc Albert Leo Schlageter,

25 ans, avait été fusil par l'armée de Poincaré pour résistance à l'occupation française  dans  la  Ruhr.  Membre  du  Parti  nazi,  il  avait  été  immédiatement proclamé par Hitler « martyr du mouvement »2. L'écrivain et futur président de la Chambre littéraire du Reich Hanns Johst (1890-1978) lui consacrera outre un drame qui sera présenté en avril 1933 à Berlin3 une ballade célèbre :

 

« Nous sommes la marche des temps nouveaux, nous les jeunes.

Celui qui nous a acquis à la cause a gagl'éternité : Schlageter !

 

Il allait son destin, il mourut !

Sa mort à notre vie a donné un but,

le sens du devoir et de la mission à accomplir : Schlageter !

 

Rassemblés sous son symbole, nous sommes prêts

à accomplir notre devoir et notre mission, à atteindre notre but,

et jurons de toujours lui ressembler,

à lui qui pour l'Allemagne mourut : Schlageter ! »

 


 

- Ayant échoué dans sa tentative de créer une « poésie rienne » inspirée de son expérience des voyages en avion, Carl Maria Holzapfel (1890-1945) allait se faire le fournisseur le plus prolifique du martyrologe :

 

« À Albert Leo Schlageter !

Quoi de plus sacré

que de porter en son cœur l'honneur de la patrie, ainsi que toi,

pour, ainsi que toi, s'acquitter du commandement

d'être l'immortel gardien qui veille sur les portes du Reich. »

 

Et dans l'Hymne du 30 janvier4 :

 

« Le chant dont Horst Wessel fut l'annonciateur,

Cet hymne que Horst Wessel composa,

A embrasé des millions d'êtres,

Et nous a conduits vers la puissance.

 

Nous avons fait le serment de servir Hitler

Que le ciel nous a envoyé !

À toutes les fetres, à tous les portails,

Flotte aujourd'hui son drapeau à croix gammée.

 

Tenez les rangs serrés,

En avant, étendards couverts de gloire,

Nos camarades qui furent assassinés Un miracle ont accompli. »

 

- Führer des Jeunesses du Reich (Reichsjugendführer), Baldur von Schirach (1907-1973)  honore  à  son  tour  le  chef  de  section  de  la  SA  berlinoise  (et souteneur) Horst Wessel qui avait composé sur une mélodie communiste le chant de haine qui deviendra l'hymne officiel du nazisme5. Assassiné en février 1930, à 23 ans, au cours d'une rixe dont les circonstances restent encore imprécises mais que les nazis imputèrent aux communistes, le jeune homme avait été proclamé sur-le-champ « héros du national-socialisme »6.

 

«Pratiquement aucun de nous ne t'a connu

Et pourtant aucun de nous ne t'ignore. Ton nom brûle

Comme un flambeau pour la patrie !

 

Vous tous camarades, vous les armées brunes,

Plantez vos étendards sur les chapiteaux des tours, Réalisez cette parole :

Horst Wessel est tom et l'Allemagne se relève ! »

 


 

- T à Berlin-Plötzensee en janvier 1932 dans une bagarre avec les communistes, Herbert Norkus, un gamin d'à peine 16 ans, verra lui aussi sa mémoire gulièrement ravivée jusque dans les années 1940 par des rééditions de plusieurs livres qui lui avaient été dédiés. Citons : Le Jeune Hitlérien Quex de Karl Alois Schenzinger (1886-1962)  dont Hans Steinhoff (1882-1945) tirera le film du même nom 7 ; Herbert Norkus ? Présent ! de Rudolf Ramlow ; Herbert Norkus,  le  Jeune  Hitlérien  de  Hermann  Gerstmayer ;  Herbert  Norkus  et  les Jeunes  Hitriens  de  Beusselkietz  de  Arnold  Littmann ;  La  Section  Herbert Norkus  de  Wolfgang  Schwarz8.  Ent  au  panthéon  du  national-socialisme, Herbert Norkus mêlera son sang, ainsi que Schlageter et Wessel, à celui des victimes  du  putsch  de  novembre  1923  sur  le  « drapeau  sanglant »9,  relique pieusement conservée qui, tout au long du troisième Reich, servira à la consécration des enseignes des formations nazies par Hitler (Standartenweihe) et de symbole sacré à la croisade germanique, ainsi que lvoquera le « pte du front brun », Heinrich Anacker (1901-1971).

 

« Tu t'abreuvas du sang de nos premiers morts,

Toi, drapeau de novembre vingt-trois,

Tu t'abreuvas de la braise de ces cœurs brisés

Et devins notre fanal de la Sarre à Dantzig.

 

Devant Ton tissu sacré s'inclinèrent Les aigles de toutes les enseignes

Avant que, pour l'envol vers la victoire, Le Führer les appelle

Et qu'autour d'elles se regroupent

Les bataillons bruns.

 

Et une année vient de passer encore sur ce jour

Où en une totale abnégation moururent les seize héros10 ;

Mais Toi drapeau, transfiguré par la gloire, tu flottes

Et ils sont des millions à saluer tes couleurs. »

 

c)  Trois cantiques

 

- Hymne de la SA (Dietrich Eckart, Hans Gansser)

 

« À l'assaut, à l'assaut, à l'assaut ! Sonnez le tocsin de clocher en clocher ! Sonnez, que les étincelles se mettent à jaillir ;

Judas apparaît pour faire la conqte du Reich ;


Sonnez, que les cordes se teintent de sang.

Tout autour de nous, ce n'est qu'incendie, torture, meurtre.

Sonnez le tocsin, que la terre se cabre Sous le tonnerre de la salvatrice vengeance. Malheur à toi, peuple qui rêve encore. Allemagne, réveille-toi !

 

À l'assaut, à l'assaut, à l'assaut ! Sonnez le tocsin de clocher en clocher !

Sonnez-le pour les hommes, les vieillards, les jeunes garçons,

Sonnez-le, que dans les chambres s'éveillent les dormeurs,

Sonnez-le, que les jeunes filles descendent les escaliers,

Sonnez-le, que les mères s'arrachent aux berceaux.

 

L'air doit gronder et hurler

Et rager dans le tonnerre de la vengeance.

Sonnez le tocsin, que les morts sortent de leurs sépultures.

Allemagne, réveille-toi ! »

 

- Hymne du Parti nazi (Chant de Horst Wessel)

 

« Drapeau dressé, les rangs serrés,

La SA s'avance d'un pas ferme et résolu.

Nos camarades assassinés par le Front rouge et la réaction

En esprit filent dans nos rangs.

 

Place dans les  rues aux bataillons bruns,

Place dans les rues aux combattants de la SA !

Remplis d'espoir, des millions de gens ont le regard fixé sur la croix gammée.

Voici l'aurore qui nous apportera la liberté et le pain !

 

Pour la dernière fois les trompettes sonnent le rappel.

Nous sommes pts à combattre !

Bientôt les étendards hitriens flotteront dans toutes les rues.

Voici venu le terme de notre esclavage. »

 

- Hymne des Jeunesses Hitlériennes (B. von Schirach / Hans Otto Bergmann)

 

« En avant, en avant !, tonitruent les trompettes stridentes.

En avant, an avant ! La jeunesse ignore le danger.

Allemagne, Tu t'élèveras dans la lumière

Quand bien même devrions-nous succomber.

En avant, en avant !, tonitruent les trompettes stridentes.

En avant, an avant ! La jeunesse ignore le danger.

Aussi inaccessible que soit le but, La jeunesse finira bien par triompher.

 

Jeunesse, jeunesse ! Nous sommes les soldats de l'avenir. Jeunesse, jeunesse ! Nous sommes les porteurs des exploits futurs. Oui, sous nos poings s'écroule

Quiconque ose s'opposer à nous.

Jeunesse, jeunesse ! Nous sommes les soldats de l'avenir. Jeunesse, jeunesse ! Nous sommes les porteurs des exploits futurs. Notre hrer, nous T'appartenons ;

Nous, tes camarades de lutte, sommes à Toi !

 

Refrain :

Claquant au vent, notre étendard nous précède.

L'un derrière l'autre, nous entrons dans l'avenir.

Par la nuit et la misère, nous marchons pour Hitler

Sous l'étendard de la jeunesse, à la conquête de la liberté et du pain.

Claquant au vent, notre étendard nous précède.

Notre étendard annonce les temps nouveaux.

Et notre étendard nous mène à l'éternité.

Oui, notre étendard est plus fort que la mort ! »

 

f) La « poésie »11

 

Rattachée  au  système  de  sujétion  modelé  par  le  gime,  la  « poésie »  du troisième Reich est principalement destinée à exercer une fonction cultuelle, c'est-à-dire à être collectivement chane sur une mélodie simple ou récitée sur le mode de la prière. Il s'agit d'ancrer dans les esprits des schèmes sensori-moteurs. Pour reprendre une définition de Gerhard Dippel12, le poème n'a donc plus à être « réflexion, ivresse du moi ou peinture d'un état d'âme » mais « un appel, une émanation à son plus haut degré de densité de la voix de la communauté raciale, un accord (au sens musical du terme, T.F.) national ».

« Que  vaut  ce  lyrisme  qui  célèbre  la  personne  du  Führer,  la  novation  de l'Allemagne, exalte l'esprit de camaraderie et le dévouement de la nouvelle communauté ? »,  s'interrogeait,  à  la  veille  de  la  Seconde  Guerre  mondiale, Bartlémy Ott, dans sa Petite histoire de la poésie allemande (Didier, 1939). Et de conclure avec cette extrême prudence qui est de mise dans les travaux de type  universitaire :  « Dans  l'ensemble,  la  qualité  de  sa  production  est  assez médiocre ». De fait, découlant « du devoir sacré de chanter l'individu allemand, son pays, sa communauté raciale [...], le sacrifice [...], l'héroïsme » (Prof. Hermann Kluge13), la « poésie » nationale-socialiste s'inscrit dans une étroite pendance idéologique. Diluée dans un certain nombre de recettes programmatiques incontournables 14, elle sacrifie à tous les défauts d'un lyrisme voué à l'esttisation d'une orthodoxie militante :  sentimentalisme  exacerbé,  recherche  de  l'effet-choc,  schématisme thématique.

Ainsi réduite à un simple véhicule du code idéologique hitrien, la « poésie » nazie s'articulera sur cinq lignes de force qui constitueront la ve  de toute inspiration15 :

 

1)  Le Führer

 

« Il émergea des profondeurs d'un monde originel

Et s'éleva comme une montagne.

Et tandis que nous nous précipitions vers le malheur

Et tremblant appelions un Sauveur,

Il commença, grandiose, son œuvre sacrée.

 

Il se dresse les mains tendues

Dans le déclin d'un monde ;

Le désespoir saisit ses membres

Mais semblable à des tisons

Son Esprit éclaire le désert de la nuit.

Et il nous montre le chemin qui mène à la lointaine aurore,

Et tous les cœurs s'embrasent ;

Les poings tremblent de colère et les esprits aussi.

Construis pour Ton peuple, ô Maître, Une nouvelle et noble patrie. »

 

Otto Bangert

 

 

 

« Génie de l'Allemagne, cœur et tête de l'Allemagne,

Honneur de l'Allemagne, si longtemps à elle dérobée.

Puissance du glaive, la seule en laquelle la terre a foi.

 

Cinquante années et une œuvre d'airain16. Gigantesque,

Tu as grandi par la souffrance. Infaillible et saint, Tu prends d'assaut les cieux.

 

Notre Sauveur, notre Rédempteur, Toi qui triomphas des puissances obscures, Recueille Toi aussi les fruits de Ton œuvre,

Accepte cette couronne et ces chants:

Repose en notre amour et longue vie à toi. »

 

Joseph Weinheber

 

 

 

2)  Le Paysan

 

«Nous labourons notre champ, Nous semons à tout vent,

Nous détestons l'ivraie,

Et osons passer à l'action.

Pour notre peine, Pour nos efforts, La terre enfante

Le précieux pain, pour vous.

Nous sommes les gardiens d'un héritage : Le Sang et l'État ;

Que jamais ne dépérisse

Ce qui est pur et vertueux.

 

Nous mesurons nos paroles

Mais jamais notre labeur.

Chaque jour ainsi nous vouons-nous À l'avenir de l'Allemagne. »

 

Wolfram Krupka

 

« Sur ses jambes solidement campé, Enveloppé par le cri des corneilles

Et la fumée de ses chevaux,

Les poings serrés sur le mancheron,

En compagnie de sa charrue et de son attelage, Lui-même surgi du Sol,

Il broie les mottes, Et pèse sur le soc, Déchirant la terre.

 

Défricher la jachère Signifie libérer ses forces, La terre a besoin de mains

Qui délivrent son cœur.

Homme, charrue et attelage, Possédés par la terre, Venus de la terre,

Silhouettes surgissant du Sol

Dans les brumes du mois de mai. »

 

Ina Seidel

 

 

 

3)  La Femme, régénératrice de la « race »

 

« Je suis vieux jeu, très vieux jeu.

Je veux que les femmes soient des femmes.

Je suis aussi vieux jeu que na nature Qui a doté les femmes d'un giron fécond, D'une poitrine nourricière

Et d'un instinct maternel. »

 

Erwin Guido Kolbenheyer

 

« Elle va son destin comme les étoiles leur cours,

De nouveaux honneurs son corps est paré.

Depuis qu'elle s'est dépouillée de sa virginité,

Elle semble ennoblie et connaît un bonheur plus tendre.

 

Elle porte en elle le précieux fruit

De l'amour accompli, et calmement reposent sur son sein

Comme pour protéger la venue à la vie de son enfant,

Les pieuses mains, étrangères à toute occupation. »

 

Werner Jäckel

 

 

 

4)  Le Travailleur

 

« Nous sommes à l'ouvrage. L'ouvrage est bon.

Il nous est fourni par notre race et notre sang. Et notre sang est notre glaive.

Nous ne marchandons ni salaire ni rang, Une patrie, c'est tout ce que nous voulons Et qu'elle soit honorée !

 

Ainsi l'enclume, le marteau, la charrue

Deviennent-ils notre autel Ce que détruisit la haine

Est régénéré par l'amour.

À notre poste, nous sommes heureux et forts.

Nous déterrons les trésors du travail

Et nous restons fidèles !

 

Et de main en main, de cœur en cœur,

Le cercle se ferme, inexpugnable tel une forteresse d'airain : Une communauté raciale populaire en train de créer.

En silence, nous épions le flux de notre sang, Et par notre labeur édifions

En notre âme et conscience la cathédrale du travail. »

 

Wolfram Krupka

 

« Nous avons foi en la force créatrice

Qui se déploie dans l'ouvrage Et qui dans la maîtrise S'achève et prend forme.

Nous croyons qu'en l'esprit humain

Le divin prend consistance

Qui vers de nouvelles créations nous entraîne

Afin que se réalise notre communauté raciale populaire. »

 

Max Barthel

 

 

5)  Le Combattant

 

« Je suis injuste, Je suis exclusif ;

Pour une cause unique

J'ai pris parti !

 

J'ai reconnu mes ennemis, J'ai chassé les étrangers ;

Notre plate-bande n'a plus

De place pour deux !

 

Je suis injuste,

J'ai des vues étroites ;

C'est en fmissant que je reconnais

Que la vie est spoliation.

 

Mais c'est ainsi que se présente l'affaire : Il faut que quelqu'un s'efface ;

Ici ne vaut qu'un mot d'ordre : Eux ou nous !

 

Si d'entre eux et de nous

Un seul doit survivre

Qu'alors la loi soit : Nous, nous !

 

Le meurtre conserve en vie,

Regarde la nature ;

Être dévoré ou dévorer,

Peuple à toi de choisir ! »

 

Hermann Burte

 

« Mon père était un bon soldat,

Et il me faut en devenir un meilleur,

C'est ce qu'il a dit à ma mère,

Sinon il ne connaîtrait pas de repos sous terre.

Et je me suis mis sormais en tête

De n'être rien d'autre qu'un soldat.

 

Mon père fit la guerre durant quatre années

Et mourut durant la quatrième.

Mes sœurs pleurèrent, ma mère aussi,

C'est elle qui de nous tous pleura le plus.

Mais je me suis mis sormais en tête

De n'être rien d'autre qu'un soldat.

Et parce que j'ai encore sept frères, Il y aura encore sept soldats. 

Et hier le plus jeune me l'a dit,

Mais il y avait beau temps que je l'avais deviné.

Et qui l'aurait pensé ? Nous voimaintenant huit

À marcher pour notre père. »

 

Hans Baumann

 

 

 

Il n'est qu'à lire Mein Kampf17 pour savoir que la propagation du mythe par toutes les formes possibles du discours a représenté une idée-clef de Hitler. Insistant sur l'antagonisme entre connaissance et propagande, le hrer a souligné au chapitre 6 de son livre la nécessité non pas d'instruire et de faire appel à la raison, mais de magnétiser les masses en troublant les esprits et en éveillant des réactions  viscérales,  et  ce  en  simplifiant  et  stéréotypant  à  l'extrême,  en ressassant inlassablement les mêmes formules18. Cette propagande ne saurait se limiter  à  l'oralité  et  à  la  presse ;  l'inféodation  de  l'ensemble  des  moyens d'expression à ses mécanismes fait de l'activité artistique l'instrument esthétisant de l'idéologie (cf. W. Benjamin). Ce qu'avait parfaitement saisi Hitler, c'est que « la propagande [...] doit agir avec esprit de suite et cohésion »19.

 

Du coup, c'est l'ensemble de l'espace narratif qui est concerné. Touchant l'ensemble des formes de transmission du signe20 afin de réactiver tout un univers mythique  en  sommeil  dans  l'inconscient,  les  multiples  pratiques  nazies  du langage brisent la barrière du refoulement en entraînent une mutation des mentalités  et  des  comportements.  À  ce  titre,  considérer,  dans  le  sillage  de Jacques Lacan, que les deux grandes formes rtoriques, la métaphore et la métonymie,  sont  superposables  aux  deux  grandes  lois  du  ve  décrites  par Freud, la condensation et le déplacement, voilà qui apporte un éclairage non négligeable sur la façon dont les masses allemandes des années trente en sont venues à se persuader que le « veil de l'Allemagne » (Deutsches Erwachen) ne pouvait que passer par la solution que leur proposait ce père symbolique qu'était Hitler puisque « Adolf Hitler c'[était] l'Allemagne et l'Allemagne, c'[était]  Adolf Hitler »21.

 

Et cette solution qui relevait du pur fantasme a été adoptée même dans ce qu'elle avait de plus rebutant du fait qu'elle échappait à tout critère relevant de la rationalité et provoquait chez les sujets traumatisés par la crise une jubilation qu'aucune  logique  n'aurait  su  perturber,  une  sorte  de  credo  quia  absurdum déifiant toute argumentation :

 

« Vous clouez au pilori les livres que j'aime, vous parlez de saigner tous les juifs et vous chantez des airs absurdes comme un bête saoule », déclare en avril 1933 Daniel Grin22  à un « jeune étudiant fin et cultivé » qui lui vante les mérites du Führer. Et celui-ci de torquer : « Je sais tout ce que vous dites, mais je chante avec joie ces airs absurdes ».

 

C'est donc à bon escient que Bertolt Brecht écrira dans sa « Lettre ouverte aux artistes et écrivains allemands », du 26 septembre 195123 :

 

« Liberté littéraire totale, avec cependant une restriction.

Liberté théâtrale totale, avec cependant une restriction.

Liberté des Arts plastiques totale, avec cependant une restriction.

Liberté musicale totale, avec cependant uns restriction.

Liberté cinématographique totale, avec cependant une restriction.

La restriction suivante :

pas de liberté pour les productions écrites et œuvres d'art

qui glorifient la guerre ou la posent comme inéluctable,

ni pour celles qui  excitent à la haine entre les peuples. »

 

Car, complètera-t-il24,

 

« Ce dont les hommes doivent jouir par l'art, c'est de la vie » [...]

« La liberté de rendre la vie meilleure

est la plus émentaire de toutes les libertés humaines.

C'est d'elle que dépend le développement de la culture

et c'est un non-sens que de parler de liberté et de culture si l'on ne parle pas de la liberté de rendre la vie meilleure. La condition première d'une vie meilleure, c'est la paix. »

 

 

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NOTES

 

1 Cit. page de garde de l'ouvrage de propagande Adolf Hitler, propriété T.F.

2 Sur l'exploitation littéraire de la vie et de la mort de Schlageter, voir E. Hillesheim, Die Erschaffung eines

Märtyrers. Das Bild Albert Leo Schlageters in der deutschen Literatur, Peter Lang, 1994.

3 Cf. Lionel Richard, Le Nazisme et la culture, Maspero, 1978, pp. 244-246 (plusieurs rééditions

4 Jour de la nomination de Hitler au poste de chancelier par le président Hindeburg.

5 Voir p. 6.

6 Cf. Lionel Richard, Le Nazisme et la culture, op. cit., pp. 247-248, 250-251.

7 Voir T. Feral, « Le film de propagande nazie Hitlerjunge Quex », in La Mémoire féconde, L'Harmattan, 2003, pp. 43-55.

8 R . Ramlow, Herbert Norkus ? Hier !, Union Deutsche Verlagsgesellschaft, 1933; H. Gerstmayer, Herbert Norkus, der Hitlerjunge, Neues Verlagshaus für Volksliteratur, 1934 ; A. Littmann, Herbert Norkus und die Hitlerjungen von Beusselkietz, Steuben Verlag, 1934 ; W. Schwarz, Kameradschaft Herbert Norkus, Handel, 193.

9 « Drapeau sanglant » (Blutfahne) était l'appellation officielle du drapeau à croix gammée du putsch. Sur cet événement « historique », voir Didier Chauvet, Hitler et le putsch de la brasserie. Munich, 8/9 novembre 1923 , L'Harmattan, 2012.

10 Liste des victimes du putsch in D. Chauvet, op. cit., pp. 189-190.

11  Cf. T. Feral, Regards sur la poésie nationale-socialiste, Devès, 1982. Pour aller plus loin, voir Jürgen Hillesheim et Elisabeth Michael, Lexikon nationalsozialistischer Dichter, Königshausen und Neumann, 1993.

12 G. Dippel, Kulturpolitik und das Gedicht, 1937 ; cit. in Josef Wulf, Literatur und Dichtung im Dritten Reich, Mohn Verlag, 1963, p. 321.

13 H. Kluge, Geschichte der deutschen National-Literatur, 1936 ; cit. in Josef Wulf, ibid.

14 Cf. Herbert Müllenbach, Kleine Einführung in die deutsche Dichtung der Gegenwart, 1934 ; cit. in Josef Wulf, op. cit., p. 317 : « Une poésie qui ne tirerait pas sa substance de notre communauté raciale populaire et de notre sol est inconcevable ».

15Voir www.quatrea.com : « Art et littérature du troisième Reich »

16 Ce texte avait été écrit à l'occasion du 50ème anniversaire de Hitler, le 20 avril 1939.

17 Voir www.quatrea.com : « Lire Mein Kampf d'Adolf Hitler »

18 Cf. Pascal Ory, Du Fascisme, Tempus/Perrin, 2010, p. 185 : « [...] inventer des figures linguistiques, sonores ou plastiques, adaptées aux objectifs de la mise en condition qui sont, depuis toujours, l'accessibilité (les atteindre Tous), l'indéniabilité (certifier le Sens) et la sublimité (conduire Au-delà).

19 Mein Kampf, Nouvelles Éditions Latines, 1934, p. 186.

20 Voir www.quatrea.com : « Il y a quatre-vingt ans, les nazis inauguraient l'ère médiatique ».

21 Cit. in Daniel Guérin, Fascisme et grand capital, Maspero, 1971, p. 68 ; cf. également la vidéo « Der Führer

Adolf Hitler hat das Wort », www.youtube.com.

22 Daniel Guérin, La Peste brune, Maspero, 1971, p. 77

23 B. Brecht, Über Politik und Kunst, Suhrkamp, 1971, p. 121

24 Ibid., pp. 136 et 120.

 

 

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