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Théories du complot : 11 questions à Pierre-André Taguieff (Interview en 4 parties)
14/08/2013

 
 

[Je me permets de reproduire, ci-dessous, les 4 parties d'une très importante interview de Pierre-André Taguieff, mise en ligne par le site Conspiracy Watch, en août 2013. Je ne sais ce qu'il faut admirer le plus, de la rigueur de l'analyse magistrale de l'auteur ou de son aptitude étonnante à exposer clairement, sans jargonner ni polémiquer, à un public non spécialisé des conceptions qui reposent sur une très vaste culture et un savoir scientifique parfaitement maîtrisé. Merci à l'auteur, mais aussi à l'intervieweur et au site remarquable qui a mis en ligne ce texte séminal. (Menahem Macina).]

 
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''Court Traité de complotologie'', de Pierre-André Taguieff (Mille et Une nuits, 2013)

Conspiracy Watch : Dans votre dernier ouvrage, Court traité de complotologie (Mille et Une nuits), vous vous proposez d'exposer les grandes lignes d'une étude des représentations et des récits complotistes. En 2005, vous publiiez La Foire aux Illuminés (Fayard/Mille et une nuits). Pourquoi un nouveau livre sur les théories du complot, huit ans après ?

Pierre-André Taguieff : À la suite de La Foire aux Illuminés et du petit essai complémentaire que j'ai publié l'année suivante, L'Imaginaire du complot mondial, j'ai donné plusieurs interviews et prononcé plusieurs conférences qui m'ont permis de répondre aux questions et aux objections des auditeurs et des lecteurs. J'ai ainsi fait l'inventaire de ce qui me restait à étudier ou à clarifier dans le champ de ce qu'on appelle « théories du complot ». Puis, à l'occasion d'une journée d'étude autour de mes travaux « complotologiques », organisée à l'Université libre de Bruxelles le 19 mai 2009, j'ai rédigé l'esquisse d'un nouvel ouvrage sur la question, privilégiant l'exposé et l'examen critique des approches savantes de la pensée conspirationniste, dues aux historiens (en particulier les historiens des idées), aux sociologues, aux politistes, aux anthropologues, aux spécialistes de psychologie sociale ou de psychologie cognitive. Cette esquisse, « La pensée conspirationniste. Origines et nouveaux champs », a été publiée dans l'ouvrage dirigé par Emmanuelle Danblon et Loïc Nicolas, Les Rhétoriques de la conspiration (Paris, CNRS Éditions, 2010), qu'il faut saluer comme le premier ouvrage collectif de haute tenue consacré en langue française aux « théories du complot ».

Au cours de la période 2005-2012, de nombreux travaux de recherche ont été consacrés à la pensée conspirationniste (j'en donne une idée dans la bibliographie importante du Court traité de complotologie). Leur lecture systématique m'a conduit à revoir ou à préciser certaines de mes hypothèses ou certains de mes modèles théoriques. J'ai présenté une partie des résultats de ces travaux dans ma contribution (« Réflexions sur la pensée conspirationniste ») au dossier « Le complot dans l'imaginaire politique contemporain » publié dans l'excellente revue Raison publique (n° 16, juin 2012). Parallèlement, j'ai poursuivi mes recherches sur les Protocoles des Sages de Sion, tant sur les circonstances de la fabrication du célèbre faux que sur ses usages idéologico-politiques d'extension planétaire, exploration à vrai dire interminable. Car, outre le fait que sa diffusion internationale est loin d'avoir cessé, l'on doit reconnaître que de nombreux points obscurs demeurent sur les origines du faux. En témoigne le film documentaire sur l'histoire des Protocoles des Sages de Sion, réalisé par Barbara Necek et diffusé en avril 2008 sur Arte, dont j'ai été le co-scénariste et le conseiller scientifique – occasion de « tester » quelques-unes de mes idées directrices. J'ai exposé les résultats de ces recherches sur les Protocoles dans plusieurs contributions à des revues ou à des ouvrages collectifs, par exemple dans le recueil publié sous la direction d'Anthony Rowley, Les plus grands mensonges de l'histoire (coll. « Pluriel », juin 2011). En 2012, tout en terminant un monumental Dictionnaire historique et critique du racisme (paru en mai 2013, sous ma direction, aux PUF, où j'ai rédigé les articles « Théorie(s) du complot » et « Mythe du “complot judéo-maçonnique” »), j'ai travaillé à la rédaction du Court traité de complotologie, qui a finalement pris la forme de deux essais complémentaires, l'un plus théorique (sur les modèles d'intelligibilité de la mentalité complotiste), l'autre plus historique (sur les origines et les avatars du mythe moderne par excellence qu'est le « complot judéo-maçonnique », où je reviens, bien entendu, sur les Protocoles). Une première version de cet essai a été publiée sous le titre « L'invention du “complot judéo-maçonnique”. Avatars d'un mythe apocalyptique moderne », dans le n° 198 (mars 2013) de la Revue d'histoire de la Shoah.

"Les Protocoles des Sages de Sion. Faux et usages d 

 

Le Court traité, dans ma perspective, constitue à la fois un bilan provisoire de mes recherches et un ouvrage destiné à un public cultivé qui, s'interrogeant légitimement sur l'actuelle vague (mode ?) complotiste, se montre désireux de partir de problèmes bien posés, et, pour les esprits les plus exigeants, de connaître la littérature savante (pour l'essentiel de langue anglaise) sur les « théories du complot ». En prolongeant les recherches pionnières, en France, des historiens Léon Poliakov et François Furet, du politiste Raoul Girardet, du sociologue Raymond Boudon et du psychologue social Serge Moscovici, l'un de mes objectifs, depuis mon ouvrage sur Les Protocoles des Sages de Sion. Faux et usages d'un faux (Paris, Berg International, 1992, 2 vol. ; nouvelle éd. remaniée en 1 vol., Berg International/Fayard, 2004), a été de constituer la pensée conspirationniste en objet d'investigation scientifique, d'en faire un champ de recherche susceptible d'inspirer des travaux universitaires de qualité, capables de rivaliser avec les productions anglo-saxonnes. La réalisation de ce projet est en bonne voie. Il devient de plus en plus difficile, dans l'espace public, de diffuser des récits conspirationnistes sans rencontrer d'obstacles, sans déclencher des tirs de barrage. Un Dieudonné, un Meyssan ou un Soral en savent quelque chose. Et de plus en plus difficile aussi de se contenter de quelques clichés sur la question. C'est pourquoi la vulgarisation, par les médias, des résultats des recherches savantes sur les « théories du complot » me paraît constituer un enjeu de grande importance.

C. W. : Comment définissez-vous ce qu'on appelle « théorie du complot » ?

P-A T. : L'expression « théorie du complot » est passée dans le vocabulaire courant, mais elle n'en reste pas moins critiquable. C'est pourquoi je l'emploie en la mettant entre guillemets. Rappelons tout d'abord qu'on entend ordinairement par « théories du complot » (conspiracy theories) les explications naïves – ou supposées telles -, s'opposant en général aux thèses officiellement soutenues, qui mettent en scène un groupe ou plusieurs groupes agissant dans l'ombre ou en secret, les conspirateurs étant accusés d'être à l'origine des événements négatifs ou troublants dotés d'une signification sociale - de la catastrophe naturelle dénoncée comme non naturelle à la mort accidentelle, jugée comme telle douteuse, d'un personnage célèbre, en passant par les assassinats politiques, les révolutions sanglantes et les attentats terroristes.

Plutôt que de « théorie du complot » (au singulier), je préfère parler de mentalité conspirationniste, ou encore de pensée conspirationniste (ou complotiste). Et plutôt que de « théories du complot » (au pluriel), je préfère parler de récits conspirationnistes (ou complotistes). Pour simplifier, je dirais qu'il s'agit d'interprétations paranoïaques de tout ce qui arrive dans le monde. Précisons. Dans l'expression mal formée « théorie du complot », le « complot » est nécessairement un complot fictif ou imaginaire attribué à des minorités actives (groupes révolutionnaires, forces subversives) ou aux autorités en place (gouvernements, services secrets, etc.). Il est présenté par celui qui y croit comme l'explication d'un événement inattendu ou perturbateur, mais il fonctionne en même temps comme une mise en accusation. Il ne s'agit pas d'une « théorie » élaborée sur le modèle des théories scientifiques, mais d'un mode de pensée ou d'une mentalité proche de la paranoïa, attribué à un sujet qu'on veut ainsi disqualifier, et d'un type de récit à la fois explicatif et accusatoire fondé sur la croyance à un complot imaginaire. Ce récit se présente comme une interprétation fausse ou mensongère d'un événement traumatisant ou inacceptable. Il peut être plus ou moins élaboré et son champ d'application plus ou moins vaste : on passe ainsi de la peur d'un complot, de la rumeur de complot ou de l'hypothèse du complot, face à un événement énigmatique ou scandaleux, à une idéologie du complot, censée expliquer l'évolution d'un système social, voire à une mythologie du complot, postulant que le complot est le moteur de l'Histoire.

Sous le regard conspirationniste, les coïncidences ne sont jamais fortuites, elles ont valeur d'indices, révèlent des connexions cachées et permettent de fabriquer des modèles explicatifs des événements. Les indices à leur tour sont transformés en preuves, ce qui permet aux « théoriciens » du complot de donner une allure rationnelle, voire « scientifique » à leurs récits explicatifs – faussement explicatifs. Ces récits mêlent ainsi l'irrationnel au rationnel. Ce qui fut appelé le « style paranoïde » ou « paranoïaque » par l'historien américain Richard Hofstadter se rencontre dans toutes les formes de discours conspirationniste.

"Le Style paranoïaque", de Richard Hofstadter (François Bourin Editeur, 2012)

 

Penser les événements historiques selon le schème du complot, c'est les concevoir comme les réalisations observables d'intentions conscientes. Dans cette perspective, celle de la « thèse du complot » ou de la « théorie du complot », expliquer un phénomène par ses causes, c'est identifier le sujet individuel ou collectif porteur de l'intention qui se serait réalisée dans l'Histoire. Ces sujets, individuels ou groupaux, sont conçus comme des agents dont les intentions ou les visées ont une valeur ou une fonction causale. Ils sont censés agir selon leurs intérêts, le plus souvent dissimulés. Dès lors, l'explication d'un phénomène social implique d'identifier les desseins ou les plans cachés d'un individu ou d'un groupe, qui constitueraient sa cause nécessaire et suffisante. Il s'agit d'identifier les individus ou les groupes censés avoir intérêt à ce que tel événement ou tel phénomène social se produise. D'où la question du type « À qui profite… ? » (tel crime, une guerre, une révolution, mais aussi l'École, la Justice, la Culture, etc.), toujours posée par les « théoriciens » du complot.

C. W. : Comment fonctionne la pensée conspirationniste ?

P-A T. : Les récits conspirationnistes accusatoires sont structurés selon quatre principes ou règles d'interprétation :

1. Rien n'arrive par accident. Rien n'est accidentel ou insensé, ce qui implique une négation du hasard, de la contingence, des coïncidences fortuites. L'abbé Barruel donne, dans ses Mémoires pour servir à l'histoire du jacobinisme, la formulation canonique de la lecture conspirationniste de l'histoire moderne au XVIIIe siècle, en tant qu'elle devait aboutir à la Révolution française, effet et preuve du prétendu « complot maçonnique » :

« Dans cette Révolution française, tout jusqu'à ses forfaits les plus épouvantables, tout a été prévu, médité, combiné, résolu, statué : tout a été l'effet de la plus profonde scélératesse, puisque tout a été préparé, amené par des hommes qui avaient seuls le fil des conspirations longtemps ourdies dans des sociétés secrètes, et qui ont su choisir et hâter les moments propices aux complots. »

Toute trace de hasard est ainsi éliminée de l'Histoire. Tout s'explique par les complots et les mégacomplots.

2. Tout ce qui arrive est le résultat d'intentions ou de volontés cachées. Plus précisément, d'intentions mauvaises ou de volontés malveillantes, les seules qui intéressent les esprits conspirationnistes, voués à privilégier les événements malheureux : crises, bouleversements, catastrophes, attentats terroristes, assassinats politiques. Comme le note Karl Popper, « selon la théorie de la conspiration, tout ce qui arrive a été voulu par ceux à qui cela profite ».

3. Rien n'est tel qu'il paraît être. Tout se passe dans les « coulisses » ou les « souterrains » de l'Histoire. Les apparences sont donc toujours trompeuses, elles se réduisent à des mises en scène. La vérité historique est dans la « face cachée » des phénomènes historiques. Dans la perspective conspirationniste, l'historien devient un contre-historien, l'expert un contre-expert ou un alter-expert, un spécialiste des causes invisibles des événements visibles. Il fait du démasquage son opération cognitive principale. Dès lors, l'histoire « officielle » ne peut être qu'une histoire superficielle. La véritable histoire est l'histoire secrète. Les auteurs conspirationnistes « classiques » (par exemple Julius Evola) citent volontiers ce passage de Balzac, extrait des Illusions perdues : « Il y a deux Histoires : l'histoire officielle, menteuse qu'on enseigne, l'Histoire ad usum Delphini (2) ; puis l'Histoire secrète, où sont les véritables causes des événements, une Histoire honteuse. »

4. Tout est lié ou connecté, mais de façon occulte. « Tout se tient », disent-ils. Derrière tout événement indésirable, on soupçonne un « secret inavouable », ou l'on infère l'existence d'une « ténébreuse alliance ». Les forces qui apparaissent comme contraires ou contradictoires peuvent se révéler fondamentalement unies, sur le mode de la connivence ou de la complicité. La pensée conspirationniste postule l'existence d'un ennemi unique : elle partage avec le discours polémique la reductio ad unum des figures de l'ennemi. Celui-ci reste caché, et ne se révèle que par des indices. C'est pourquoi il faut décrypter, déchiffrer à l'infini. L'une des plus originelles formulations de ce principe se trouve dans le fragment 54 (selon Diels) d'Héraclite : « L'harmonie cachée vaut mieux que l'harmonie visible. »

On peut ajouter une cinquième règle, celle de la critique, ainsi formulée par Emmanuelle Danblon et Loïc Nicolas : « Tout doit être minutieusement passé au crible de la critique. » Cette règle peut se formuler par exemple par l'énoncé : « Au début, je n'y croyais pas mais j'ai dû me rendre à l'évidence. » La règle de la critique a pris une grande importance dans les plus récentes « théories du complot », par exemple celles qui consistent à attribuer les attentats du 11-Septembre à un « complot gouvernemental ». On pourrait appliquer aux « théoriciens » qui traitent du 11-Septembre selon la méthode de l'hypercritique la fameuse remarque de Shakespeare : « Il y a beaucoup de méthode dans cette folie. »


Notes :

(1) Directeur de recherche au CNRS, Pierre-André Taguieff est philosophe, politiste et historien des idées. Derniers ouvrages parus : Court traité de complotologie, Paris, Fayard/Mille et une nuits, 2013 ; (direction), Dictionnaire historique et critique du racisme, Paris, PUF, 2013.

(2) Une histoire « à l'usage du dauphin », c'est-à-dire édulcorée.


Jeudi 8 août 2013

 
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Pierre-André Taguieff



Conspiracy Watch : Les « théories du complot » ont-elles une histoire ? De quand peut-on dater leur apparition ?

Pierre-André Taguieff : Elles n'ont pas une histoire autonome, car elles sont fortement dépendantes des contextes, mais leurs représentations et leurs schèmes majeurs ont bien une histoire, qui est celle de leur transmission et de leurs métamorphoses. Et l'affaire se complique, en ce que la plupart des complots réels s'accompagnent de récits complotistes visant à les légitimer. Attribuer à un ennemi qu'on veut éliminer tel ou tel complot imaginaire est une vieille arme symbolique utilisée par les États aussi bien que par les minorités subversives. C'est la dimension fonctionnelle de toute « théorie du complot ». C'est pourquoi les « théories du complot » n'ont pas une naissance historique bien identifiable : on peut soutenir qu'elles sont aussi vieilles que les complots réels.

Plus profondément, dans une perspective anthropologique, on peut faire l'hypothèse qu'elles se confondent avec les multiples et successives tentatives faites par les humains, face à l'incompréhensible, pour comprendre ce qui arrive et ce qui leur arrive, en recourant à des schèmes empruntés à la pensée magico-mythique. Mais elles ont pris des formes historiques qu'on peut distinguer, identifier et analyser spécifiquement : il en va ainsi, par exemple, du « complot jésuitique » ou du « complot maçonnique », dont on peut étudier la formation, la diffusion, la réception et les métamorphoses liées à divers contextes d'emploi. Ces constructions complotistes, aussi diverses soient-elles, marquent cependant une permanence de la pensée magique, qui prend l'allure d'une survivance ou d'une résurgence à l'époque moderne, si l'on accepte le modèle théorique de Max Weber sur le « désenchantement du monde », c'est-à-dire celui de l'élimination progressive de la magie, comme trait majeur de la modernité. Ces survivances peuvent aussi, dans certains cas, être analysées comme des résistances au processus de désenchantement. Dans les grands récits conspirationnistes constituant la nouvelle mythologie fabriquée par les Modernes, les modes de raisonnement propres à la pensée magique sont appliqués à l'Histoire plutôt qu'au monde naturel. L'Histoire se remplit de puissances occultes, de démons, dont on trouve les traces dans les croyances à Satan ou à l'Antéchrist, perçus comme les véritables acteurs de la marche de l'Histoire. Mais, au XXe siècle, surtout après la révolution d'Octobre, ces figures théologico-religieuses se sont transformées en métaphores polémiques destinées à diaboliser certaines catégories d'ennemis, à commencer par les Juifs, les bolcheviks ou les « judéo-bolcheviks ».  


Panneau de l'exposition "Le Bolchevisme contre l'Europe" (Paris, salle Wagram, mars 1942)

Expliquons-nous. Toute interprétation de style conspirationniste se compose, tout d'abord, d'un dévoilement, qui implique l'attribution du phénomène considéré – naturel ou social – à des intentions cachées ou à des influences occultes qui lui donnent son sens, ensuite d'une accusation visant les membres du groupe dévoilés (« c'est leur faute »), enfin, d'une condamnation morale des « responsables » et/ou « coupables » ainsi désignés et démasqués, en tant que porteurs de mauvaises intentions, censés opérer dans les coulisses de la scène historique. Les récits de « révélation » ou de « dévoilement », loin d'être des produits de la modernité, apparaissent à certains égards comme des expressions d'un invariant anthropologique. Il faut rappeler à ce propos que les travaux de Vladimir Propp sur la structure des contes traditionnels montrent que ces récits fonctionnent sur le motif de la « découverte » et de la « révélation ». Le sociologue Emmanuel Taïeb a fort bien résumé la structure narrative mise en évidence : « À l'issue de la narration (…), il arrive fréquemment que le héros démasque un faux héros ou un agresseur, à la fois pour faire éclater la vérité, défaire l'action néfaste de l'ennemi, et signer son échec. »

S'il y a un apport spécifique de la culture moderne à la pensée conspirationniste, c'est celui de la dimension critique/démystificatrice, résultat de la vulgarisation du mode de pensée des « maîtres du soupçon » (Marx, Nietzsche, Freud). Une révélation démystifiante, fondée sur la croyance fausse selon laquelle « tout événement mauvais est à imputer à la volonté mauvaise d'une puissance maléfique » (Karl Popper), imputation relevant d'une « cognition paranoïde » qui fonde une accusation, et une condamnation hypermorale, qui prend ordinairement la forme de l'indignation, visant les puissances secrètes identifiées : telles sont les deux composantes fondamentales de la pensée conspirationniste, telle qu'elle fonctionne dans le monde moderne.

C. W. : Quels critères retenez-vous pour identifier les contextes ou les moments les plus favorables à l'éclosion de « théories du complot » ?

P-A T. : Les périodes au cours desquelles se multiplient les récits conspirationnistes correspondent à des moments de crise qui ébranlent les fondements de la vie sociale, où les valeurs deviennent indistinctes et ne peuvent plus être hiérarchisées, où les oppositions entre valeurs négatives et positives se brouillent ou s'effacent, le bien se confondant avec le mal, et le vrai avec le faux.

D'une façon générale, on observe que les vagues conspirationnistes surgissent dans des contextes de crise globale ou de bouleversements profonds de l'ordre social, ébranlant le fondement des valeurs et des normes. Révolution française, révolution d'Octobre, crise de 1929, crise financière de 2007-2009 : autant d'événements destructeurs de certitudes et de repères, aussitôt suivis d'interprétations plus ou moins délirantes (bien que rationalisantes) fondées sur l'idée de complot, ces dernières permettant de redonner du sens à la marche de l'histoire.

L'abbé Augustin de Barruel

Il faut distinguer, parmi les complots imaginaires dénoncés, ceux qui sont strictement liés à un contexte particulier, et ceux que j'appellerai les grands, les « mégacomplots ». D'où la distinction entre un complot local et le complot mondial. L'idée d'un grand complot subversif est apparue sous une forme élaborée à l'époque de la Révolution française. La vision conspirationniste de l'histoire a pris forme dans la pensée contre-révolutionnaire ou réactionnaire entre 1789 et 1799. Le premier rôle a été joué par l'abbé Augustin de Barruel (1741-1820), qui, dans ses Mémoires pour servir à l'histoire du jacobinisme (1797-1798), a exposé la thèse selon laquelle la Révolution française aurait été le résultat d'un complot maçonnique. Le principal acteur en aurait été les « Illuminés » de Bavière, ou « Illuminati », dirigés par Adam Weishaupt. Ledit complot maçonnique sera réinterprété ensuite, au cours du XIXe siècle, comme complot judéo-maçonnique dont l'objectif serait la conquête du monde à travers la destruction de la civilisation chrétienne. Le modèle répulsif de l'ennemi est emprunté à la littérature antimaçonnique fabriquée au cours de la deuxième moitié du XVIIIe siècle, où les « sociétés secrètes » font l'objet de fantasmes d'inspiration apocalyptique sur le grand complot. Mais au chimérique complot franc-maçon ou jacobin répond le non moins chimérique complot contre-révolutionnaire, royaliste ou aristocratique, qui lui-même se métamorphosera au XIXe siècle en un complot réactionnaire, des « forces de la réaction », de la bourgeoisie, ou des puissances financières.

L'époque présente se caractérise par une forte augmentation des incertitudes et des peurs qu'elles provoquent ou stimulent du fait de leur circulation en temps réel. Nos contemporains se sentent coupés du passé, incertains face à l'avenir et méfiants ou désorientés à l'égard du présent. D'où un profond désarroi, qui dispose les individus à être crédules, tant ils cherchent à se rassurer. Notre époque est aussi celle où les peurs entretenues par des changements rapides, imprévus et incompris s'accompagnent de puissantes vagues de soupçons, qui poussent à interpréter les événements les plus inquiétants (et ils se bousculent !) comme autant d'indices de l'existence de forces invisibles qui « mènent le monde ». C'est parce que les idéologues conspirationnistes partagent avec leurs contemporains ces évidences propres au sens commun de l'époque qu'ils peuvent exercer sur eux une influence en leur offrant des récits attractifs. Ils jouent en ce sens le rôle de miroirs de l'époque.

Comme d'autres époques marquées par des crises touchant les valeurs fondamentales, notamment celles déclenchées par les bouleversements révolutionnaires (Révolution française, révolution d'Octobre, etc.), notre époque, où la guerre se confond avec la paix et où, dans les relations internationales et le monde économico-financier, le mensonge règne sans partage, est particulièrement favorable à la multiplication des représentations ou des récits conspirationnistes, à leur diffusion rapide et à leur banalisation.

C. W. : Les « théories du complot » sont-elles une particularité culturelle du monde occidental ?


A gauche : "Conspiration des Rothschild" (version japonaise) et "Qui dirige le monde ?" (version chinoise). A droite : "Les Protocoles des Sages de Sion" en version chinoise et en version arabe.

 

P-A T. : Il serait naïf de le croire. En Chine ou au Japon, par exemple, l'imaginaire du complot a été fortement imbriqué dans les visions politiques et militaires. À ce constat, il faut ajouter l'hypothèse diffusionniste. Car la grande nouveauté du XXe siècle aura été, en la matière, la diffusion planétaire de quelques thèmes majeurs de la mythologie conspirationniste occidentale, autour de l'antimaçonnisme et de l'antisémitisme. Son principal véhicule a été le célèbre faux connu sous le nom de Protocoles des Sages de Sion, fabriqués vers 1900-1901, et traduits dans un grand nombre de langues à partir de 1920. Le mythe du complot « judéo-maçonnique » mondial est devenu un thème majeur de la propagande politique, à travers ses deux formes principales : d'une part, la dénonciation du « complot judéo-capitaliste » (ou « ploutocratique »), et, d'autre part, celle du « complot judéo-bolchevique ». Le « complot judéo-maçonnique » s'est transformé à la fin du XXe siècle en « complot américano-sioniste ». Aujourd'hui, l'imaginaire politique du monde musulman, dans toutes ses composantes, en est saturé.

De 1964 à la veille du 11 septembre 2001, dans l'imaginaire politique occidental, le point de fixation de la pensée complotiste est resté l'assassinat du président Kennedy (22 novembre 1963), objet d'interprétations multiples et contradictoires, où dominaient les hypothèses liées à la menace communiste. Les attentats du 11 septembre 2001 ont changé la donne en installant un nouveau paradigme, lié à l'expansion de l'islamisme, qui alimente désormais la perception de la menace. En outre, dans ses différentes versions, l'islamisme radical n'a point cessé de justifier ses appels au jihad par des récits complotistes visant l'ennemi aux visages multiples, réductibles cependant à la figure composite du « judéo-croisé » ou de l'« américano-sioniste ». Mais la nouvelle idéologie conspirationniste comporte toujours une forte dimension antimondialiste, qui s'articule tant bien que mal avec l'anti-islamisme comme avec l'islamisme.

(à suivre)

 

Samedi 10 août 2013

 
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Théories du complot : 11 questions à Pierre-André Taguieff (3/4)


Conspiracy Watch : Les « théories du complot » sont souvent dénoncées pour leur nocivité, pour les conséquences indésirables – et parfois funestes – qu'on leur prête. Considérez-vous qu'elles sont en elles-mêmes dangereuses ?

Pierre-André Taguieff : Elles sont dangereuses d'abord parce qu'elles colportent des rumeurs et des idées fausses ou douteuses, ensuite, et c'est là leur effet le plus redoutable, parce qu'elles incitent à des mobilisations totales contre des populations-cibles, accusées de complots criminels, et ainsi transformées en ennemis à détruire. L'organisation de complots réels passe souvent par la dénonciation de complots fictifs, des complots criminels, attribués à l'adversaire combattu. Par l'usage des « théories du complot », on diabolise l'adversaire, on le transforme en ennemi absolu, contre lequel tout est permis. Les maux qui frappent les peuples ou le genre humain sont attribués à l'action de puissances maléfiques, selon le principe simpliste : le mal engendre le mal. Et le mal ne peut que venir d'ailleurs, du monde de l'ennemi, ou plutôt de l'arrière-monde où vit l'ennemi absolu.

L'opposition entre la lumière et les ténèbres joue un rôle important dans la pensée conspirationniste. Elle permet d'assimiler l'obscur au mal, ou de le désigner comme l'élément dans lequel le mal est pour ainsi dire chez lui. Dès lors, le combat contre l'ennemi prend la figure d'une lutte héroïque contre le mal, qu'il s'agit d'éliminer par tous les moyens. La destruction de l'ennemi absolu est transfigurée : elle devient l'acte par lequel un peuple, voire l'humanité tout entière, se libère enfin de ses « chaînes ». Le mythe répulsif du mégacomplot criminel s'accompagne d'un mythe positif centré sur la promesse d'une libération, d'une délivrance, d'une rédemption. La dénonciation du grand complot des méchants par les membres du parti du Bien dessine la voie du salut.

C'est ainsi que les hauts dirigeants nazis se représentaient le combat final contre « le Juif international », incarnant une menace dotée d'une dimension apocalyptique : son élimination était imaginée non seulement comme un acte de légitime défense, mais encore comme un mode de rédemption. Tel a été ce que l'historien Saul Friedländer a justement appelé l'« antisémitisme rédempteur », méthode de salut collectif dont Hitler lui-même a défini la formule dans Mein Kampf : « Je crois agir selon l'esprit du Tout-Puissant, notre créateur, car : En me défendant contre le Juif, je combats pour défendre l'œuvre du Seigneur. » Dans le cas du nazisme, la dénonciation du « complot juif mondial » a constitué un « permis de tuer » les Juifs, elle a ouvert la voie qui a conduit à l'extermination des Juifs d'Europe.

"L'Allemagne nazie et les Juifs" (t. 2), de Saul Friedländer (Seuil, 2008)

Mais il faut reconnaître que certaines « théories du complot » relèvent simplement du goût pour le merveilleux ou le fantastique, voire pour la science-fiction. Il en va ainsi, par exemple, de la « rumeur » de Roswell (Nouveau-Mexique) lancée le 8 juillet 1947, lorsque fut publiée l'annonce (douteuse) de la découverte des débris d'une « soucoupe volante », à partir de laquelle va se développer une proliférante littérature ufologique de facture conspirationniste qui passe à l'extrême droite au cours des années 1970 et 1980, réactivant la vieille doctrine théosophique des envahisseurs extraterrestres et mettant en cause le gouvernement fédéral américain (en tout ou en partie), l'armée, certains cercles du FBI et la CIA (en tout ou en partie).

Autre récit conspirationniste destiné aux amateurs de critique démystificatrice, sans avoir d'effets notables sur la vie politique : les rumeurs négatrices sur le programme Apollo, dont dérive une « théorie du complot » selon laquelle les vaisseaux dudit programme ne se seraient jamais posés sur la Lune, et supposant que les images de l'alunissage proviendraient d'une mise en scène réalisée et filmée sur Terre. C'est la thèse du canular [plutôt : « bobard »] lunaire (« moon hoax »), qui s'est développée à partir des années 1970 sur la base d'une critique des images fournies par la NASA. Dans la nouvelle culture mondiale diffusée sur le Web, ces « théories du complot » inoffensives se reproduisent à grande vitesse, à côté des récits conspirationnistes s'accompagnant de menaces visant des groupes précis.

C. W. : Quelles sont les motivations de ceux qui diffusent ces « théories du complot » ? Ne faut-il pas distinguer entre les prescripteurs – des « entrepreneurs du complot » comme propose de les appeler l'historien américain Robert A. Goldberg – et les suiveurs ?

P-A T. : Cette distinction est basique, et on la trouve sous d'autres formulations (producteurs/diffuseurs/consommateurs, etc.). Pour répondre à la question sur les motivations, il faut commencer par distinguer, parmi les complots imaginaires, les complots subversifs attribués à des minorités actives des complots attribués aux puissants ou aux dominants pour tromper et exploiter les peuples. Les gouvernements installés dénoncent les complots subversifs censés menacer l'ordre social, tandis que les opposants dénoncent les complots des autorités en place, visant à manipuler les esprits ou à faire diversion. Les « théories du complot » peuvent donc être utilisées autant par des groupes contestataires ou révolutionnaires que par les autorités en place défendant l'ordre établi : celles-ci dénoncent les complots « d'en bas » (ou « de l'étranger »), ceux-là les complots « d'en haut » (des « puissants », des États, etc.). Et, dans le champ des minorités actives ou subversives, l'arme complotiste est utilisée par les extrémistes des deux bords, la différence n'étant que d'accent : l'extrême gauche dénonce plutôt le complot capitaliste ou « néo-libéral » (attribué aux puissances financières cyniques), l'extrême droite, le complot « mondialiste » (attribué aux partisans du « cosmopolitisme » ou du « gouvernement mondial »).

Deux types de « théoriciens » du complot doivent être distingués : ceux qui y croient, et qui, en militants sincères d'une cause, s'emploient à convaincre leurs contemporains des menaces supposées peser sur eux, et ceux qui, en stratèges cyniques, élaborent des systèmes d'accusation visant des groupes diabolisés ou criminalisés en tant que comploteurs, inventent à des fins manipulatoires de faux complots, et font circuler des rumeurs sur les prétendus agents du complot dénoncé.


Le théoricien du complot Thierry Meyssan du site "Réseau Voltaire"

Face aux faussaires et aux stratèges cyniques, on peut retourner la question complotiste par excellence : « À qui profite la diffusion de tel ou tel récit conspirationniste ? » Quels sont les intérêts rationnels des faussaires et des diffuseurs ? À quelle demande sociale se proposent-ils de répondre ? Quels sont leurs objectifs ? On ne peut répondre correctement à ces questions qu'en étudiant de près le contexte et les acteurs : chaque « affaire » complotiste est singulière.

C. W. : Comment expliquez-vous l'attraction exercée sur le grand public par les « théories du complot » ? Quels sont les mécanismes de séduction, voire de fascination, qu'elles mettent en jeu ?

P-A T. : Les récits conspirationnistes, aussi délirants soient-ils, présentent l'avantage de donner du sens aux événements ou aux enchaînements événementiels. Ils les rendent lisibles. Ils permettent ainsi d'échapper au spectacle terrifiant d'un monde déchiré, chaotique, instable, voire absurde, dans lequel tout semble possible, à commencer par le pire. D'où le succès public de ces récits, dont on retrouve les schèmes constitutifs dans la littérature journalistique à tout propos.

Ces récits répondent également au désir, très répandu, de voir « l'envers du décor », de « percer les rideaux de fumée » des versions officielles de tout événement sélectionné par le système médiatique. C'est ce qui explique le grand nombre d'articles fabriqués sur la base du repérage plus ou moins douteux de « zones d'ombre » et de « faces cachées » dans les événements mondiaux.

Ce qui fait la séduction du schème du complot, et plus spécialement du mégacomplot, du complot mondial, c'est l'omnipotence explicative qu'on lui prête, une fois identifiés ses responsables cachés : tout s'explique enfin. D'où le recours, dans le langage ordinaire, à des formules telles que « comme par hasard » (avec ironie) ou « ce n'est pas un hasard si », censées introduire la révélation d'un lien caché. C'est cet « effet de dévoilement » qui rend le « produit » complotiste si attractif, comme l'a montré le sociologue Gérald Bronner. Car l'une des caractéristiques des croyances conspirationnistes, c'est qu'elles sont des croyances à la fois non officielles et populaires. Leur dimension contestataire et critico-démystificatrice est vraisemblablement l'un des principaux facteurs de leur popularité dans le monde occidental. Elle s'inscrit en effet dans l'une des traditions culturelles les plus prestigieuses de la modernité : la tradition de l'esprit critique, celle de l'examen critique sans limites a priori. Si l'époque moderne peut être considérée comme l'âge d'or des croyances conspirationnistes, c'est aussi, apparent paradoxe, parce qu'elle représente tout autant l'âge d'or de la pensée critique qui prétend s'appliquer à tous les dogmes, au nom de la recherche de la vérité. La quête de sources non officielles représente le premier acte du basculement dans le conspirationnisme des « chercheurs de vérité » saisis par l'idéologie anti-gouvernementale, anti-Système, anti-officielle, etc. Leur postulat est simple : « Ils nous mentent. » « Ils » : ceux d'en haut. Ou leurs experts attitrés. Le raisonnement conspirationniste se développe comme suit : si l'on veut nous cacher le « secret » X, c'est qu'on veut nous cacher d'autres secrets, pires que X. L'anonymat du « on » ou de l'entité « ils » fait partie du tableau paranoïaque.

L'attractivité des récits conspirationnistes tient enfin à ce qu'ils permettent à ceux qui y croient de reprendre espoir. Prenons un exemple : la dénonciation d'un complot des puissants ou des dominants pour expliquer une crise économique et financière. Le gain symbolique résultant de cette désignation des responsables, enfin démasqués, de « la crise » est loin d'être négligeable : les malheurs du peuple sont explicables, ils redeviennent intelligibles, ils échappent au règne du non-sens, et, puisqu'on connaît leurs causes, il devient possible d'agir pour éliminer ces dernières. La fatalité n'a donc pas le dernier mot. Non sans paradoxe, les récits conspirationnistes redonnent confiance à ceux qui y croient. Ils leur donnent des raisons d'agir.

 

(à suivre)

 

Lundi 12 août 2013

 

4/4

Théories du complot : 11 questions à Pierre-André Taguieff (4/4)

Conspiracy Watch : Vous évoquez à plusieurs reprises le « désir de transparence » qui travaille nos sociétés démocratiques depuis les Lumières et abordez en particulier l'affaire WikiLeaks. Quelle relation cet impératif de transparence vous paraît-il entretenir avec la pensée du soupçon ?

Pierre-André Taguieff : Le désir de transparence est d'abord une exigence légitime des défenseurs de l'idée démocratique, même si l'on peut lui assigner des origines religieuses, en particulier dans le messianisme judéo-chrétien et dans l'éthique protestante. L'idéal déclaré est celui d'un monde où le soupçon serait devenu impossible, l'apparence étant parfaitement conforme à la réalité. L'idéal sociétal est clair : faire advenir une société sans mensonge, sans hypocrisie, où les vertus de franchise et de sincérité seraient partagées par tous. La volonté de vérité serait ainsi réalisée. Mais, à l'analyse, on entrevoit aussitôt l'ambivalence de l'impératif de transparence, c'est-à-dire de l'obligation inconditionnelle de ne rien cacher et de tout dire ou exhiber. Outre la pratique d'origine religieuse de la confession publique des fautes, qui présuppose l'érection de la transparence en valeur et en norme, en méthode de résolution des problèmes, voire en méthode de salut, il faut mentionner la vieille pratique, fondamentalement ambiguë, de la délation, oscillant entre la volonté d'informer le public d'une façon désintéressée, et la dénonciation intéressée, malveillante et rémunérée, recourant à la calomnie ou à la diffamation. C'est dire si l'impératif de transparence est porteur d'équivocité, dont témoignent les comportements contradictoires qu'il inspire. Dans le monde de la transparence normative, les authentiques vertueux et les naïfs de bonne volonté côtoient les Tartuffe, les manipulateurs, les menteurs, les démagogues.

Il faut remonter à l'esprit des Lumières pour comprendre la formation de la pensée conspirationniste moderne, qui consiste à opposer le secret à la transparence, la conspiration à la discussion publique, l'initiation au progrès du savoir et à sa « publicité », et, d'une façon générale, appelle à la revanche de l'occulte contre les explications s'en tenant à l'analyse causale des faits. L'esprit des Lumières se reconnaît certes à la valeur qu'il accorde à l'esprit critique et à la liberté de son exercice, mais il poursuit une fin : la recherche de la vérité à travers la connaissance scientifique dont la physique mathématique est le modèle prometteur. Dans cette perspective, loin d'être donnée à l'origine par une révélation, la vérité ne peut être que résultat. Face aux Lumières, et contre elles, l'esprit conspirationniste observable dès la fin du XVIIIe siècle se manifeste d'abord par un attachement à des dogmes religieux, donc par des convictions absolues (on croit posséder la vérité une fois pour toutes), puis par la crédulité sans limites avec laquelle il accueille les prétendues « révélations » sur la « face cachée de l'Histoire » et ses « agents » démoniaques, enfin par une attitude marquée par le fanatisme, cette « fureur aveugle » (Alain) qui rêve de détruire une réalité non conforme aux dogmes, donc à éliminer les supposés comploteurs, coupables de l'avoir fabriquée. La systématisation et la banalisation du soupçon conduisent à la diabolisation de l'ennemi et stimulent le désir de son élimination.

Mais cette configuration idéologique n'est pas propre aux courants traditionalistes et contre-révolutionnaires. On en trouve des variantes, produits de la « dialectique des Lumières » - une dialectique négative -, dans la pensée révolutionnaire, du jacobinisme au socialisme et à l'anarchisme. La démonie du soupçon insatiable est au principe de l'imaginaire du complot et du contre-complot. L'exemple de Bakounine est ici probant. Rival malheureux et vindicatif de Marx dans la lutte pour la direction de la Ière Internationale, Bakounine réunit en 1872, dans le même complot juif pour la domination universelle, le pôle capitaliste (la banque Rothschild) et le pôle communiste-marxiste (Marx), soit les deux faces de ce qu'il appelle la « secte exploitante » :


Mikhaïl Bakounine (1814-1876)


« Les Juifs ont un pied dans la banque et l'autre dans le mouvement socialiste (…). Eh bien, tout ce monde juif, formant une secte exploitante, un peuple sangsue, un unique parasite dévorant, étroitement et intimement organisé, non seulement à travers les frontières des États, mais encore à travers toutes les différences des opinions politiques – ce monde juif est aujourd'hui en grande partie à la disposition de Marx d'un côté, de Rothschild de l'autre. »

Mais imaginer un grand complot menaçant, c'est déjà se préparer à imaginer un contre-complot. Contre son ennemi réactionnaire international fictionné comme un méga-conspirateur, l'anarchiste Bakounine avait logiquement créé, en 1864, une « Société internationale secrète de l'émancipation de l'humanité ». Une conspiration pour en finir avec les conspirations : le cercle vicieux est la loi du genre complotiste.

Le désir de transparence totale nourrit immanquablement le soupçon, du seul fait qu'il se heurte à la réalité sociale qui lui résiste. La complexité de l'ordre social est alors perçue et stigmatisée comme une opacité scandaleuse : le Bien étant incarné par le principe normatif de transparence, le Mal caractérise tout ce qui semble résister à sa réalisation. Et l'on soupçonne que, derrière cette résistance, il y a des forces secrètes hostiles, des puissances occultes, dont l'activité criminelle explique en dernier ressort l'échec du projet messianique (établir sur la terre le règne de la transparence dans les rapports entre les hommes). Comme toute utopie réformatrice ou révolutionnaire qui échoue (et cet échec est inévitable), l'utopie de la transparence absolue conduit ses adeptes à refuser le réel, à le dénoncer comme un scandale, à le diaboliser de diverses manières. La plus ordinaire des méthodes de diabolisation, c'est l'application des schèmes complotistes, qui permettent d'expliquer (d'une façon imaginaire) pourquoi les sociétés humaines semblent refuser de se remodeler selon le projet des militants de la transparence. D'où le recours à l'inusable opposition manichéenne entre les « peuples » (supposés favorables à la totale transparence) et les « puissants » ou les « dominants » (qui les trompent et les exploitent, en jouant sur l'absence de transparence). Une troisième catégorie d'individus vient s'ajouter à celles des bons « peuples » et des méchants « puissants » : ceux qui, au nom de la transparence, dénoncent publiquement les méfaits des seconds, mêlant le dévoilement à l'accusation. Mais les documents utilisés comme « preuves » sont souvent décontextualisés, douteux, « arrangés » ou purement et simplement fabriqués. C'est ainsi que de prétendus « lanceurs d'alertes », en quête de célébrité, organisent en toute hâte leur propre transfiguration. Ils savent qu'ils répondent à une forte demande sociale, et sont ainsi assurés d'être écoutés, jusqu'à être héroïsés.

L'affaire WikiLeaks, qui baigne dans les représentations complotistes, est à cet égard exemplaire. Dans les écrits et les déclarations publiques de Julian Assange (né en 1971), cybermilitant australien désormais célèbre, on trouve les éléments d'une doctrine politique comportant deux volets : d'une part, une théorie du pouvoir comme complot, et, d'autre part, une théorie stratégique et une pratique du contre-pouvoir comme contre-complot. Assange est donc un théoricien du complot qui se présente et s'assume comme tel, doublé d'un stratège du contre-complot, celui qui consiste à pratiquer la stratégie du dévoilement. Contrairement à Thierry Meyssan, Assange fait figure de sympathique complotiste. Si sympathique que son personnage de Robin des Bois de l'âge du Web fait oublier le théoricien complotiste. C'est qu'il a réussi à convaincre le grand public qu'il était du côté du peuple et des peuples, contre les élites gouvernantes, les puissants, les cyniques, les méchants. Sa théorie de l'action est simple : pour lutter avec efficacité contre les élites du pouvoir, qui se confondent avec les élites de la communication et de la richesse, et dénoncer leur imposture, il faut faire connaître leurs secrets, les révéler au public mondial. L'objectif en est le suivant : « Tromper ou aveugler les conspirations. » C'est à ce titre que WikiLeaks peut être caractérisé comme une « agence de renseignement du peuple », selon la formule avancée par Assange. Cette « agence » fonctionne non seulement comme le service secret du peuple, mais aussi comme un instrument de propagande au service du peuple – une entreprise de délation justifiée par son type de destinataire, sacralisé dans les sociétés démocratiques modernes : « le peuple ». 

Julian Assange (couverture du Time du 12 décembre 2010)
 
La stratégie du « dévoilement » des complots gouvernementaux ou inter-étatiques est la pièce maîtresse de la vision conspirationniste militante de Julian Assange. Ce dernier l'a théorisée dans son « manifeste », « Conspiracy as Governance » (« La conspiration comme gouvernance »), mis en ligne le 3 décembre 2006. Il suffit le lire cet extrait pour comprendre qu'on est en présence d'un nouveau type d'« illuminé » expliquant tout par les complots :

« Lorsque nous disposons de détails sur le fonctionnement interne des régimes autoritaires, nous observons des interactions conspiratoires [conspiratorial] au sein de l'élite politique, pas seulement destinées à obtenir des faveurs au sein du régime, mais constituant la principale méthode de planification pour maintenir ou renforcer le pouvoir autoritaire. Les régimes autoritaires créent des forces qui s'opposent à eux, en repoussant les désirs de vérité, d'amour et d'accomplissement [self-realization] du peuple. Les plans destinés à préserver le régime autoritaire, lorsqu'ils sont dévoilés, suscitent encore davantage de résistance. Le succès des pouvoirs autoritaires repose donc sur la dissimulation de ces procédés. (…) Ce secret collaboratif, au détriment de la population, suffit à définir leur attitude comme celle de conspirateurs. (…) L'information circule d'un conspirateur à l'autre. Tous les conspirateurs ne se connaissent pas ou ne se font pas confiance, même s'ils sont tous connectés. »

La justification de la dénonciation contre-conspiratoire, c'est qu'elle rend possible une action, une « résistance » des dominés face aux dominants. Force des faibles, elle constitue un équivalent symbolique du terrorisme. Les ennemis désignés restent les « maîtres du monde ». C'est pourquoi ce terrorisme digital, qui vise à séduire le public mondial, est un terrorisme « antimondialiste ».

Ce qu'on peut reprocher aux esprits conspirationnistes sur le plan intellectuel, c'est de s'avérer incapables de douter de leurs soupçons ainsi que de soumettre à un examen critique leur conviction centrale, à savoir que « l'on nous trompe » et que des forces ou des puissances occultes agissent « contre nous ». Ils vivent ainsi, en paranoïaques s'imaginant ultra-lucides, dans un monde régi par une guerre secrète permanente et soumis à la loi du soupçon, de la méfiance et de la défiance. Le couple de la transparence et du soupçon impose la vision d'un monde où tout le monde trompe tout le monde, enfer à visage humain qui ne laisse subsister qu'une vertu douteuse, la dénonciation publique.

C. W. : Comment voyez-vous l'avenir des « théories du complot » ?

P-A T. : La pensée conspirationniste est une forme caricaturale de pensée rigide : la croyance au complot explicatif produit une véritable « dépendance cognitive » qui a notamment pour effet une « toxicomanie de la haine », une haine exclusivement fixée sur les conspirateurs chimériques. La question est de savoir comment inculquer le sens de la pluralité interprétative à des esprits saisis par des convictions dogmatiques, et devenus ainsi imperméables à la critique de leurs certitudes. Comment des individus dont les jugements sont prédéterminés par des schémas mentaux rigides peuvent-ils acquérir la capacité de changer d'opinion ? La réponse pessimiste et réaliste est qu'il est souvent trop tard. Car, comme le souligne le neurophysiologiste Alain Berthoz, la capacité d'avoir plusieurs points de vue et d'en changer s'acquiert dans l'enfance. Il faut donc commencer par le commencement, c'est-à-dire par l'éducation. Le sens de la pluralité des points de vue et la « flexibilité » dans les jugements doivent s'acquérir en même temps que l'habitude de discuter sans haine avec des contradicteurs et le goût de l'examen critique des thèses qui paraissent les mieux étayées et les plus solides.

Il reste cependant un obstacle inaperçu, dont l'argumentation des conspirationnistes du 11-Septembre a permis de mesurer l'importance : l'examen critique peut lui-même être « avalé » par la pensée rigide, dès lors que la critique est orientée systématiquement dans le même sens et s'applique toujours aux mêmes catégories sociales, culturelles ou ethniques. On retrouve ainsi la force des stéréotypes. Il s'ensuit que la critique démystificatrice peut devenir un instrument du dogmatisme, d'autant plus efficace qu'il n'est pas perçu comme tel. Ce néo-dogmatisme de la critique radicale diffère du paléo-dogmatisme, qui se contentait, comme chez Barruel, de déduire un système d'interprétation de quelques croyances absolues. Il y a là de quoi déprimer ceux qui ont fait de la formation de l'esprit critique ou de la pratique du libre examen une méthode de salut. Les abus de la critique, ses instrumentalisations perverses ou ses dérives vers l'hypercritique sont un fait qui devrait nous interdire de considérer la critique comme un remède magique ou une médication préventive, bref, comme la panacée. Il importe de conserver une liberté de critiquer la critique elle-même, quand elle s'exerce sans rigueur.

Le problème des croyances et de leurs métamorphoses doit être posé dans la perspective d'une anthropologie historique. Que le monde soit supposé désenchanté ou en cours de réenchantement, les humains n'ont jamais cessé de croire. Mais les choses se sont aggravées, lorsqu'on est passé de l'espace des religions historiques au champ des néo-religions non institutionnalisées, favorable au pullulement des croyances à l'état sauvage. C'est là ce que suggère la célèbre boutade de G.-K. Chesterton souvent citée par Umberto Eco : « Depuis que les hommes ne croient plus en Dieu, ce n'est pas qu'ils ne croient plus en rien, c'est qu'ils sont prêts à croire en tout. » La prudence consiste à ne pas abuser de cette extension indéfinie du champ des croyances possibles. Mais la prudence est loin d'être la vertu la mieux partagée. Enfermés dans leur monde religieux ou mytho-politique, les croyants sont toujours menacés de sombrer dans la crédulité.

Il ne faut pas négliger la dimension pragmatique des croyances conspirationnistes : elles existent parce qu'elles ont des effets jugés utiles par ceux qui s'en nourrissent, parce qu'elles fonctionnent et s'avèrent efficaces. Elles jouent le rôle de nourritures psychiques. Tant que la marche de l'Histoire paraîtra obscure, absurde et inquiétante aux humains, ces derniers, plus impatients que prudents, trop inquiets pour être patients, demanderont aux récits conspirationnistes de les éclairer, serait-ce en les terrifiant (Satan mène le grand bal de l'Histoire !), et de satisfaire leur besoin de sens. Or, il paraît improbable qu'on puisse un jour accéder à une transparence historique totale. Il est même hautement probable que l'invisible ne cessera jamais de hanter le visible, en dépit du progrès des connaissances. Le rêve d'une totale intelligibilité de la marche de l'Histoire est l'expression d'un scientisme frénétique, aussi « irrationnel » que le mode de pensée complotiste. Mais la quête de l'intelligibilité demeure. Le problème est que le désir légitime d'expliquer et de comprendre peut se satisfaire d'idées fausses et douteuses. Les interprétations conspirationnistes, qui éclairent et rassurent en aveuglant et en trompant, ont donc de beaux jours devant elles. Le point commun entre les visions complotistes et les mauvaises herbes, c'est qu'elles repoussent toujours. Les premières jouent un rôle dans le paysage humain, les secondes dans le paysage naturel. Leur totale éradication est impossible. Mais il est possible de limiter les dégâts. En prenant le temps de « désherber » régulièrement, sans fin. Une tâche ingrate qui ressemble à celle de Sisyphe. Même les paysages mentaux doivent être entretenus.

 

Mercredi 14 août 2013

 

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