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Israël (Chrétiens pour)

60 ans d'Israël, quelques souvenirs, Yohanan Elihaï
19/08/2013


23 mai 2008


[J'ai repris ce texte du site Web du Vicariat Saint-Jacques pour les catholiques de langue hébraïque en Israël. Il s'agit d'un article que Y. Elihaï, religieux catholique, avait alors confié au site « Un écho d'Israël », qui a, hélas, cessé d'exister depuis. Nota : Le frère Yohanan Elihaï, a été fait docteur Honoris Causa de l'Université de Haïfa, le 4 juin 2008. (Menahem Macina).]

 

Israël fête ses 60 ans. Des amis me demandent d'évoquer le passé du pays. Je ne me vois pas faire un historique. Je préfère rapporter quelques faits de ma vie, des histoires vécues dans ce pays depuis 1946. Des choses qui illustrent en petit ce qu'on vivait alors. Ambiance, personnes rencontrées.

Eh oui, pour moi cela commence en Palestine, en octobre 1946. Envoyé au Liban à titre de coopérant, ou professeur de français pour un an, ce qui comptera comme service militaire, je faisais partie d'un groupe de 12 séminaristes âgés de 20 ans. Débarqués en Égypte nous avions pris le train à minuit pour Haïfa, un train qui traversait le nord du Sinaï. De nuit, on voyait les dunes de sable et, de temps en temps, un petit groupe de bédouins sonnait pour l'arrêt : le train s'arrêtait entre deux dunes, et on les voyait disparaître dans la nuit, allant quelque part dans les sables.

Dans le compartiment, deux personnes sont assises près de la fenêtre, comment savoir si ce sont des ”sionistes” (bien sûr pas encore Israéliens) ou bien des civils anglais. Ayant fait un peu d'hébreu biblique, je chuchote Berêshit bara Elohim… (Au commencement Dieu créa…) et voilà que nos voisins continuent par cœur, avec un sourire, les versets suivants. La conversation s'engage, en anglais : ils retournent d'Égypte à Tel Aviv. On parle pendant une heure, mais à 1 h. du matin, ils veulent dormir et je demande encore comment on dit Good night en hébreu. Ma première leçon d'hébreu moderne. Le matin, à 6 h., on passe à Lod (Lydda). Sur le quai, des gosses arabes attendent pour cirer les chaussures ou vendre des journaux. J'achète [le journal] Ha-Aretz – il existait déjà – et je le rapporterai à mon prof d'hébreu au séminaire. Je ne pensais pas alors que je reviendrais un jour ici, ni que je lirais Ha-Aretz tous les soirs sur Internet, 60 ans après. Nos voisins nous quittent, ils rejoindront Tel Aviv en bus, car le train n'y passe pas encore. A Haïfa, à midi, nous prenons des taxis collectifs arabes et partons pour Beyrouth. On passe la frontière à Râs en-Naqoura (Rosh ha-Nikra) sans problème. Et là commence un autre chapitre. Durant cette année 46-47, j'ai commencé à apprendre l'arabe oriental (les dialectes de Liban-Syrie, Jordanie-Palestine sont très proches). Ce détail a sa place pour la suite de l'histoire.

A Pâques 1947, les Jésuites de l'Université Saint Joseph de Beyrouth organisent un pèlerinage en Terre Sainte et nous descendons au Liban sud dans un car de l'Université, nous passons la frontière, et là en attendant le contrôle des passeports, nous sommes assis sous des arbres. Des gosses nous entourent, des petits Arabes, mais il y a aussi un gosse juif de 10-11 ans. J'entame la conversation… en quelle langue ? Eh bien, en arabe ! Oui, vivant avec les enfants arabes, il le parle très bien. Intéressant. Je le quitte en demandant comment on dit en hébreu : Comment ça va ? Deuxième leçon, cela me servira. A Jérusalem, on visite les Lieux saints ; notre guide, jésuite français, ignore tout ce qui est juif, et quand on retournera au Liban par Ramlé et la côte, je lui demanderai innocemment que l'on passe par Tel Aviv. Il me répondra, outré : Ça ne nous intéresse pas, on est venu en Terre Sainte.

Durant notre séjour à Jérusalem, on va faire une visite à Hébron, au tombeau des Patriarches. Mais, dès l'entrée de la ville, voyant un car inconnu (même si les mots Université Saint Joseph sont écrits en arabe sur le flanc du car), les enfants de la rue nous accueillent avec une pluie de pierres. Le chauffeur libanais, moustachu, saute du car et crie quelques mots en arabe, mais reprend vite le volant et nous déclare : « Moi je n'entre pas dans cette ville ! » Je ne la verrai donc que 20 ans plus tard, en 1967.

Dans les rues de Jérusalem, à chaque coin de rue, des sacs de sable et derrière, soit un soldat anglais, soit un soldat juif du Palmach, soit un garde arabe avec le voile blanc et rouge (keffieh) et le cordon noir. Ils collaborent pour maintenir l'ordre, dans un climat déjà tendu.

Au cours de ce séjour, on passe à l'Université hébraïque, au Mont Scopus, pour remettre une lettre d'un jésuite de Beyrouth à un professeur juif. Il y avait déjà collaboration et échanges à cette époque. Un jardinier gratte la terre. Je lui dis ma phrase ”Comment ça va ?”, il sourit tout étonné (notre groupe de séminaristes est… en soutane noire), et répond ”Bien, merci.” Troisième leçon. Mais je suis ému de ces courts contacts.

Enfin passons, si je veux arriver à 2008 dans ce petit article.

Étant devenu religieux ([de la congrégation des] « Petits Frères de Jésus » de Charles de Foucauld), je me retrouve, en 1950, sur les routes de ce qui est devenu Israël, avec des Petites Sœurs qui commencent une fraternité à Jérusalem. Il faut se débrouiller pour avoir des tickets d'alimentation, car bien des denrées sont encore limitées. Dans la tournée, nous allons aussi en Galilée, et tout se fait en ”stop". Chaque chauffeur s'arrête pour ramasser les stoppeurs. C'est courant. Un camionneur qui va en fait à Afoula pousse jusqu'à Nazareth (12 km plus loin), pour nous rendre service. C'était l'bon temps !

A Nazareth, nous rencontrons un vieux prêtre arabe qui nous dit : « Oui, nous sommes restés. On nous a dit : "Partez, partez, on va chasser les Juifs et vous reviendrez." Moi j'ai dit aux gens : "Restez, il n'arrivera rien." Et nous sommes restés. » Ce n'est sûrement pas tout le tableau, il y a eu ces avertissements des dirigeants arabes, mais aussi des actions militaires israéliennes qui ont aussi provoqué la fuite des réfugiés. Il y a deux versions, partielles et partiales, ce n'est pas mon sujet, mais je pensais utile de raconter ce que j'ai entendu alors. Israël avait deux ans.

En 1953, pendant les vacances de mes études de théologie en France, j'ai passé deux mois en kibboutz. Que d'histoires encore ! J'en rapporterai deux : à Tséélim, un enfant de 14 ans, venu dans un groupe d'enfants travailler pendant l'été, me dit :

- Il paraît qu'y a des curés dans le kibboutz ! 

- Eh oui, et j'en suis un. 

- Ah bon, alors j'ai des questions : Pourquoi vous avez des statues (en hébreu on a le même mot "pesel" pour statue et idole) dans vos églises ?

Ne voulant pas m'embarquer dans ces "petits" problèmes avec un enfant, et mon hébreu étant encore hésitant, je lui dis :

- Je suis ici pour clouer des caisses, laisse-moi travailler.

Il s'excuse :

- D'accord, d'accord, mais juste une dernière petite question : Qu'est-ce que Jésus a changé ?

Bon, on s'est quitté bons amis sans avoir abordé cette « petite » question.

Dans le même kibboutz, une fillette de 14 ans, qui arrachait des herbes dans les sillons, s'adresse à moi (je travaillais à 10 mètres d'elle) :

« Tu es chrétien, tu veux vivre avec nous ? Alors pourquoi tu ne te convertis pas au judaïsme ? »

Le genre de travail que nous faisions ne lui permettait pas de commencer mon éducation. Toutefois, dans les années qui ont suivi, quand on me demandait : « Tu n'es pas venu faire de la "mission" (prosélytisme) ? » Je pouvais dire : « Non, je n'en ai jamais fait, mais on en a fait auprès de moi. » Et je me rappelais en souriant la gosse dans le champ.

Finalement, en 1956, ayant fini mes études de théologie en France, je débarque à Haïfa et vais à Jaffa commencer ma vie de travail et de prière. Il faut manger. Je vais donc au bureau d'embauche faire la queue. L'employé voyant mon passeport me dit : « Avec un truc comme ça tu ne peux pas travailler ! Va au Ministère du Travail. » J'y vais, et la secrétaire du ministre (il n'y avait personne dans les couloirs) me déclare : « Monsieur, si on vous a donné un visa d'un an, il faut manger, donc vous avez le droit de travailler. » C'était l'bon temps.

En fait, j'apprends la céramique chez un artiste connu avec qui je travaille quand il prépare les noms des camps de concentration pour le carrelage de la Salle du Souvenir, à Yad Vashem. Quand je pense que c'est à cause de la Shoa que j'ai voulu vivre ici… La boucle se ferme.

Je vis avec un autre frère dans une baraque au nord de Tel Aviv. Lui travaille comme soudeur dans une usine. Une nuit qu'il était seul, des gens nous soupçonnant de "mission" mettent le feu à un coin de la baraque. Mon frère court chez les voisins, et c'est l'un d'eux qui l'aidera à éteindre le feu. Notre propriétaire avait reçu des menaces : « Si tu ne les chasses pas… » Il nous dit cela en riant, décidé à ne rien changer de son attitude bienveillante.

Au cours de cette année 1956, Israël n'occupe pas les "Territoires" [Judée-Samarie] et a 13 km de large en son milieu (bande côtière). Les pays voisins disent et redisent que cet État doit disparaître, et des groupes armés entrent la nuit du nord, de l'est et du sud, quatre fois par semaine et tirent ou jettent des grenades. En sept mois, 114 attentats avec des victimes israéliennes. Heureusement les attentats étaient moins efficaces qu'aujourd'hui, car depuis on a trouvé mieux pour tuer.

En 1959, avec deux autres frères, je vais travailler un mois en kibboutz, et le responsable des loisirs vient me dire : « Il faut nous faire une petite conférence sur vous. » Réticent au début, je cède finalement quand il me dit : « On vous reçoit, vous travaillez avec nous, on vous donne à manger, et on ne sait même pas ce que vous êtes ! » Donc, un vendredi soir, je parle 20 minutes, sans trop entrer dans les détails religieux. « Oui, nous travaillons, divers travaux, au milieu des gens, et le soir nous prions Dieu. » A la sortie, une jeune fille m'interpelle : « Dommage, tu n'as pas exposé l'idéologie qui est derrière tout cela ! »

Bien des années après, revenant au kibboutz en visite, je vois des œuvres très belles en email sur cuivre sur les murs de certains bâtiments. « Qui fait cela ? », demandé-je. « C'est Gaia ». Je la rencontre, elle me dit : « Ah, tu sais quand je travaille, je pense à toi… » « Tiens, tu sais donc que je fais de la céramique ? » « Non, non… c'est autre chose : pour travailler, je ferme les yeux et je vois une image, et je recopie ce que j'ai vu. Alors, d'où ça vient ? (elle pense à Dieu, à ces religieux venus autrefois qui travaillaient et priaient). Au début, je ne voulais même pas signer : ce n'est pas de moi, ça ! » Après une pause : « Et tu sais, quand tu as parlé au kibboutz, j'avais 14 ans. » Seize ans avaient passé depuis.

En 1960, je demande à être naturalisé. Au bureau l'employée dit simplement : « Bon, deux photos et 3 livres. » Pour une livre israélienne, on avait un kilo de pommes. Trois mois après, la réponse favorable arrive. Entre parenthèses, aujourd'hui des Européens me disent : « Comment ? Tu as voulu faire partie de ce peuple ?! » Je dis : « Oui, certains Israéliens font des choses regrettables, mais d'autres protestent et agissent, je ne me sens pas seul. » Ceci dit en passant, très brièvement.

Parmi les voisins de notre baraque, il y a un ménage hollandais. Elle, fille du Grand Rabbin de Hollande, mort en camp, a été elle-même de 10 à 14 ans en camp, avec Anne Frank. Elle est sortie vivante, mais très marquée. Un jour, j'arrive à la porte de la cuisine, elle remue une soupe, les yeux fixes, droit devant elle. Elle sent ma présence et sursaute effrayée. « Oh pardon… tu sais, je vis encore ça. Parfois j'ai faim soudain, il y a bien du pain dans le placard, mais je cours en acheter à l'épicerie. » Elle est retournée en Hollande où elle est morte de la tuberculose.

Après neuf ans (que je ne raconte pas en détail !), donc en 1965, nous sentons le besoin de vivre aussi avec la minorité arabe d'Israël, et nous voilà, à deux, à Tarshiha, village arabe assez aisé, 1 000 catholiques avec des minorités : 200 orthodoxes, 100 musulmans, et 10 familles juives, tenant des petites boutiques en bordure de la route. Pendant deux ans je continue ma céramique et l'autre frère travaille dans les champs avec des ouvriers arabes et juifs. Que d'histoires là encore ! Que d'amis j'ai gardés là-bas ! J'ai ainsi pu voir la réalité par l'autre bout de la lunette. Déjà des expropriations (limitées) avec de bons prétextes : Le gouvernement dit : « On leur a proposé des dédommagements, ils ont refusé. » Mais ils avaient sans doute de bonnes raisons de refuser les conditions. Là encore, ce n'est pas le lieu de développer, mais c'est deux ans de rencontres, de réflexions, de joies et de peines. On réalise de façon concrète que chaque peuple a ses qualités et ses défauts. Et pas les mêmes… D'où tellement de malentendus.

Nous voilà ensuite à Haïfa, où je travaille maintenant comme typographe sur ordinateur pour une maison d'édition. Adieu la céramique. En sept ans j'en verrai des livres, des auteurs ! Une ou deux histoires : parmi nos "clients", un rescapé de la Shoa qui écrit un livre de petites nouvelles de 3 à 4 pages chacune. La Shoa l'obsède : Un enfant juif erre, voulant acheter une boussole pour rejoindre un oncle "dans le nord" de la Pologne, ses parents étant disparus (emmenés par les Nazis). Finalement, une vieille Polonaise à qui il demande une boussole lui dit tristement : « Pauvre gosse, où veux-tu trouver une boussole, quand Dieu a perdu la sienne ? » Je cite une phrase de son livre, elle reflète le désarroi d'alors.

Ce même vieux juif polonais, intéressé par mon histoire, m'invite chez lui (« Ma femme veut te connaître »). Et quand je déballe notre belle théorie : « Vivre avec les pauvres, les gens qui souffrent… » il me dit soudain : « Mais si tu veux vivre avec ceux qui souffrent le plus, ce n'est pas avec nous que tu dois être, c'est avec les Palestiniens ! » Un rescapé de la Shoa !... J'ai pu lui dire que nous avons des frères et sœurs chez les Palestiniens, et que « Si l'on adopte un peuple, c'est pour la vie… Du reste, Israël ne souffre-t-il plus ? » Il semblait satisfait de ne pas m'avoir convaincu d'aller ailleurs.

En 1967, après des mois de peur d'être envahi et supprimé, on se retrouve le 7 juin dans Jérusalem-est et les Territoires, et on a enfin accès au Mur occidental (du Temple), ce qui avait été impossible pendant 20 ans. Moi aussi, avec mon passeport israélien, je ne pouvais plus aller à Bethléem. On partage la joie pas encore bien digérée. Mais la rencontre avec nos frères et sœurs de la Vieille Ville, "annexés" en une nuit, nous fait sentir de nouveau les deux côtés du problème. Un soldat trop zélé a planté un drapeau israélien sur le dôme doré de la Mosquée d'Omar, mais Moshé Dayan donne l'ordre de le retirer. J'accompagne un de nos frères de Vieille Ville à la banque, je sers d'interprète. L'employée me demande, comme pour un touriste : « Quand est-il entré en Israël ? » Je traduis cela à mon frère, avec un sourire embarrassé, il rétorque : « Dis-lui que ce n'est pas moi qui suis entré, c'est eux qui sont entrés chez moi ! » C'est ce même frère qui dans nos échanges sur ces jours inoubliables nous a dit : « On n'avait pas idée que vous viviez dans la peur… » Que de souvenirs de cette période !

En 1973-74, à la guerre de Kippour, face à l'Égypte et la Syrie, on manque de craquer. Moshé Dayan a une dépression nerveuse ; pendant 8 jours la radio bredouille des nouvelles banales, peu claires. Finalement on prend le dessus. Et les pourparlers avec l'Égypte aboutiront à la venue d'Anouar Es-Sadate en 1977, à Jérusalem. A la Knesset il dit : « Pendant 30 ans, nous avons refusé d'admettre votre présence, eh bien, je suis venu vous dire : vous êtes ici et nous (l'Égypte) l'acceptons. » Près du grand hôtel King David où l'on reçoit les officiels, je suis là parmi la foule qui se masse le plus près possible, des drapeaux égyptiens flottent, on regarde, je pleure comme bien d'autres.

Mais pendant les trois mois qui ont suivi cette guerre, en 1974, les hommes étaient restés sur les fronts. On manque donc de main-d'œuvre, on demande des volontaires, et je me retrouve à la poste d'Afoula, comme facteur. A 6 h 30, on trie le courrier. A 7 h, on part le distribuer dans les quartiers et la campagne environnante. Un matin, on reçoit une masse de revues très lourdes, à distribuer dans toutes les maisons. Un protestant de Jérusalem a fait un recueil de textes de propagande pour convertir nos compatriotes. Mes collègues facteurs protestent (je ressens la même chose, surtout que c'est très lourd, et… il y a une diatribe contre le Pape ! Ah, que faire ?). Un vieux fonctionnaire juif religieux, ancien dans le métier, est assis à sa table, et il tranche : « Ils ont payé le timbre, il faut distribuer ! » C'est ainsi que j'ai distribué, une fois dans ma vie, des vilaines choses sur le Pape.

Dans cette période 1970-1980, il y avait à Afoula, notre petite ville, des tentatives d'attentats de la part des habitants arabes du nord de la Samarie. La police a convoqué les hommes de nos quartiers pour une garde civile des quartiers la nuit : un groupe de 21 h à 1 h. du matin, et un autre de 1 h à 5 h. J'ai dû y aller pendant un an (toutes les trois semaines). On était par groupes de deux. A 20 h 30, on recevait un vieux fusil pour deux. C'était mon compagnon qui le portait. Quatre heures à traîner en se racontant n'importe quoi. Mais un jour, les policiers tout fiers annoncent : « On a des fusils tout neufs, un par personne. » Je fais la queue, et arrivé au policier je dis : « Je suis religieux chrétien, je ne porte pas d'arme. » Un jeune gars derrière moi, élève la voix : « Moi, le pacifiste, je m'en charge ! » En fait, je tourne 4 heures avec un autre, mais à 1 h du matin, on se retrouve dans une auto avec le jeune. « Ah c'est toi ! » J'essaie de dire doucement que je suis venu comme chrétien vivre ici avec… « Très bien, mais sois conséquent, va jusqu'au bout ! Tu crois que ça me plaît de me promener la nuit, ou que j'ai envie de tuer ? Non, mais je garde mon quartier, mes enfants. » Je me tais, n'ayant plus rien à expliquer. Alors à la fin il conclut : « Enfin, l'honneur de l'homme, c'est sa foi. » Et il se calme.

Nous voilà en 1984, des attaques de la frontière nord, déjà alors, déclenchent la première guerre du Liban. Sharon, envoyé par Bégin pour lutter dans le sud Liban, dépasse largement sa tâche et se retrouve à Beyrouth. Était-ce nécessaire ? Un officier sur le front de Beyrouth dit publiquement qu'il faut se retirer, que c'est injustifié, mais on ne l'écoute pas. Alors il quitte son poste, rentre chez lui. Désertion ? On ne l'inquiétera pas par la suite. Du reste, à la télévision, on voit le soir autour du feu des soldats qui disent : « C'est une sale guerre ! On n'a rien à faire ici ! » Et 400.000 israéliens vont manifester sur la grand place de Tel Aviv pour le retrait immédiat. Bégin en attrapera une telle dépression qu'il se retirera chez lui, laissant son poste à d'autres.

Et je n'ai rien dit de la guerre d'Irak, pendant laquelle Israël est bombardé sans réagir (peu de morts, mais des blessés, et surtout, que de maisons complètement détruites !), ni des attentats plusieurs fois par semaine, en 1996, avec, une fois, 22 morts et 70 blessés, une autre fois, 12 morts et 100 blessés. Occasion de dire que quand on parle de ‘blessés', le lecteur se dira : « Bon, un peu amochés mais ça passe. » Non, parfois c'est 6 mois dans le coma (ou des années), ou bien paralysé pour la vie, ou un enfant de 10 ans les deux jambes coupées. D'où le Mur… Depuis qu'il est là, il n'y a presque plus d'attentats.

Et pourtant, on est en droit de vouloir le voir disparaître. Car son trajet annexe des terrains, coupe les gens de leur hôpital, les enfants de leur école. Des Israéliens ont manifesté avec des Palestiniens pour faire changer l'emplacement ici ou là. Ce qui a amené une fois la Haute Cour de Justice à prescrire de changer le tracé. Mais cela reste une plaie. Et le dilemme : quand on ouvre les portes de ce Mur, le lendemain il y a de nouveau un attentat grave dans la population israélienne (c'est arrivé plus d'une fois dans le passé). Ce n'est pas ici le lieu d'en parler ni de donner la solution. Proposer des solutions, cela, on le fait de loin, en Europe. Mais, sur place, on est déchiré. Car on sait ce que cela coûte aux pauvres civils, actuellement surtout chez les Palestiniens. Dieu sait peut-être, lui, ce qu'il faudrait faire, car il a sûrement une boussole. Mais les hommes sont coincés par des années et des générations de peurs et de souffrances, comment dénouer les nœuds ?

En regardant en arrière, à travers ces 60 ans, je me rappelle tout cela, et tout le reste. Vous avez là quelques flashes, de ci de là, au fil des années. Mais il y aurait encore tant à dire…

 

Et quand même un peu d'humour pour finir…

Une histoire vraie, qui se passe à Tarshiha en 1966, au bord de la route, dans une des dix boutiques tenues par des Juifs dans ce village arabe. Un Juif Roumain, Kazevane, tient une boutique minuscule – il est debout, devant ses boîtes et derrière son comptoir, et il reste la place pour 2 ou 3 clients serrés entre le comptoir et la porte – et il vend de tout ! Ses tiroirs sont pleins de clous, de boutons de culotte, de papier à lettre, de petits outils. Nous sommes très amis. J'entre et je lui dis :

– Bonjour Kazevane, est-ce que tu as des…

– Oui, bien sûr !

Moi, amusé, je décide de le coincer et je continue :

– Bon, alors, donne m'en trois !

Mais il aura le dernier mot :

– Mais mon cher, tu connais la boutique : prends-les toi-même !

 

© Yohanan Elihaï *


[Yohanan Elihaï, Jean Leroy à l'état-civil, est né en France. Lors de la Libération de Paris en 1945, il commence à s'intéresser au peuple juif et à l'hébreu. A l'occasion de son service militaire qu'il effectue dans le cadre de la coopération à Beyrouth, il a l'occasion de venir en pèlerinage à Jérusalem en 1946. Au Liban, il apprend l'arabe. Il revient en Israël en 1956 et se voit accorder la nationalité israélienne en 1960 ; c'est alors qu'il prend le nom de Yohanan Elihaï. Comme religieux de la congrégation des Petits Frères de Jésus, il mène, en milieu israélien, une vie discrète d'artisan en céramique puis d'imprimeur. Durant toutes ces années, il se consacre à une œuvre monumentale : la composition d'un dictionnaire d'arabe palestinien. Il a également rédigé des livres d'étude de l'arabe palestinien, ainsi qu'une méthode d'étude de l'hébreu moderne en français, en russe et en anglais. Enfin, il est l'auteur d'un livre sur l'histoire des relations entre Juifs et chrétiens.]

 

Quelques livres de Yohanan Elihaï:

Dictionnaire de l'arabe parlé palestinien: français-arabe, éd. Klincksieck, 1973.

Juifs et chrétiens d'hier à demain, éd. du Cerf, Paris, 2007.