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Israël (Société - mentalités)
Antisionisme

Quelques réactions du Fr Yohanan Elihaï au livre du défunt P. Marcel Dubois, « Nostalgie d'Israël » (2006)
20/09/2013

 

[Pour comprendre ce qui suit, il faut avoir lu ce livre (*) du défunt P. Marcel Dubois (**), ou avoir suivi le débat amer qu'il a suscité parmi les amis chrétiens d'Israël (***). M. Dubois, dominicain, fixé en Israël durant près d'un demi siècle fut longtemps un défenseur ardent de la justice de la cause du retour du peuple juif en Eretz Israel, en général, et de l'Etat juif, en particulier. D'où le coup de tonnerre que provoqua la parution, en 2006, de cet ouvrage, dans lequel le P. Dubois confesse qu'il n'a pas été assez sensible à l'injustice que cause au peuple palestinien l'existence même de l'Etat d'Israël, et donne l'impression qu'il brûle ce qu'il a adoré. Le Frère Yohanan Elihaï m'avait, en son temps, aimablement communiqué, à titre confidentiel, des documents privés ou à diffusion restreinte, dans lesquels il exprimait son point de vue et ses sentiments tant sur cette affaire que sur la personne même du P. Dubois, qu'il respectait profondément et avec lequel il avait longtemps collaboré au sein de la Communauté chrétienne hébraïque. J'en ai rédigé une synthèse qu'il m'a finalement autorisé à publier, non sans quelques hésitations, qui tenaient surtout à ce que rien ne soit écrit qui entache ce qu'il y a de positif dans l'oeuvre du P. Dubois, ni ne porte atteinte aux activités et à l'esprit louables de la Communauté chrétienne hébraïque. (Menahem Macina).

Nostalgie d'Israël, entretiens avec Olivier-Thomas Venard. Avec la collaboration d'Annie Laurent, Le Cerf, 2006.

** Sur cette personnalité, voir l'article de Wikipédia : « Marcel-Jacques Dubois ».

*** Voir, entre autres, la sévère réaction de Nicolas Baguelin : « Marcel Dubois, "Nostalgie d'Israël", une régression théologique » ; ou encore les commentaires journalistiques suivants : « Le dominicain Marcel Dubois, Israélien et ami d'Israël, a-t-il changé de cap ou de camp ? » ; Shraga Blum, « L'étrange conversion du Père Dubois ». Pour l'objectivité du débat, il sera utile de prendre connaissance du plaidoyer en faveur du livre, rédigé par le confrère de l'auteur, le P. Ch. Chauvin, dans Esprit et Vie, n°167 - Mars 2007 - 1re quinzaine, p. 3.]

 

[Yohanan Elihaï, Jean Leroy à l'état-civil, est né en France. Lors de la Libération de Paris en 1945, il commence à s'intéresser au peuple juif et à l'hébreu. A l'occasion de son service militaire qu'il effectue dans le cadre de la coopération à Beyrouth, il a l'occasion de venir en pèlerinage à Jérusalem en 1946. Au Liban, il apprend l'arabe. Il revient en Israël en 1956 et se voit accorder la nationalité israélienne en 1960 ; c'est alors qu'il prend le nom de Yohanan Elihaï. Comme religieux de la congrégation des Petits Frères de Jésus, il mène, en milieu israélien, une vie discrète d'artisan en céramique puis d'imprimeur. Durant toutes ces années, il se consacre à une œuvre monumentale : la composition d'un dictionnaire d'arabe palestinien. Il a également rédigé des livres d'étude de l'arabe palestinien, ainsi qu'une méthode d'étude de l'hébreu moderne en français, en russe et en anglais. Enfin l'auteur d'un livre sur l'histoire des relations entre Juifs et chrétiens.]

 

(Août 2006)

Introduction

 

Selon le Fr. Yohanan,

Marcel Dubois « n'a pas retourné ta veste, passant de l'amour à l'hostilité. [Ce qu'il exprime], « c'est plutôt un amour dépité, un espoir déçu – parce que pas réaliste. On devine qu'il aime encore ce peuple. Il y a beaucoup de très beaux passages. Mais ses appréciations et critiques sont généralisantes, parfois délirantes. [...] Il est clair qu'il est arrivé avec un enthousiasme assez naïf (ce sont ses paroles), idéalisant le Sionisme, et surtout aimant une image, une idée assez abstraite du peuple juif. De plus il a connu, dans ses contacts des premières années, une élite que qu'il a vue avec ces lunettes roses. Avec le temps – et la dégradation du peuple dans divers domaines – il s'est réveillé devant une autre sorte de Juifs et une réalisation du sionisme bien plus contestable. »

Et le Fr. Johanan d'exprimer, par contraste, son propre état d'esprit:

« Personnellement, il me semble que je suis venu, aimant (tous) les Juifs tels qu'ils sont, comme Dieu nous aime (tels que nous sommes). Je dois avouer : Avec mes illusions moi aussi. J'ai compris avec le temps la responsabilité partielle des Israéliens dans les malheurs de ce pays, entre autres, dans la tragédie de 1948. Un ami, archéologue, connu en 1950, me disait dans mes premières années : « Ah attends, attends ! tu verras, les Juifs finiront par te taper sur les nerfs, tu en auras marre. » Je me rappelle avoir répondu : « Si cela doit arriver, eh bien… c'est déjà arrivé ! ». [...] dans la vie de tous les jours, le travail au chantier, les courses au shouk [marché], la queue au bus ou dans les bureaux, on a l'occasion d'entendre et de voir beaucoup de choses, dès le début et de plus en plus avec les années. Mais c'est mon pays, mon peuple, et il y a tellement de belles choses jusqu'à aujourd'hui. Et donc, même si cela se dégrade, et qu'il y a des choses qui révoltent, c'est ça l'humanité, c'est le mal en eux, et en moi. Et qu'aurions-nous fait à leur place dans les circonstances dramatiques de ces 60 ans ? A cela aussi je reviendrai. »

Epinglant une phrase du P. Dubois : « Nous avons cru, nous avons confondu… », il réagit en ces termes :

« Confondre le mystère d'Israël et la politique » ? « Là, il projette son problème sur les autres. Je lui accorde que c'est le fait des Evangélistes américains, mais ceux-là nous irritent, et nous montrent bien le danger que court tout amant d'Israël. En tout cas, le grand danger qui nous guette tous, c'est la généralisation. Il y en a trop dans le livre de M. Dubois [...]. »

 

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Le Sionisme et l'Israël d'aujourd'hui

 

Commentaires de quelques-unes des phrases du livre du P. M. Dubois, par le Fr. Yohanan.

Fr. Marcel Dubois :

 

« Comme je l'ai écrit récemment à mon provincial, le Vatican et l'Ordre ont bafouillé au sujet du judaïsme : il est invraisemblable que nous soyons entrés comme des enfants de chœur dans des rapports en réalité politico-diplomatiques, sans nous en rendre compte. Nous n'avons retenu que le fait du retour d'Israël sur sa terre, et la constitution d'un État israélien. […] »

Fr. Yohanan

« Oui, le Vatican a bien bafouillé les 40 premières années – au détriment d'Israël ! mais passons. »

Fr. Marcel Dubois :

« Nous avons complètement négligé, oui complètement négligé, la détresse palestinienne […] »

« On n'était pas alors dans le mythe du Grand Israël ; pas consciemment, du moins. »

« On ne peut pas désirer la reconstitution d'un peuple, son retour sur sa terre sans souligner son aspect nationaliste, mais en fait c'est devenu exclusif, égoïste. »

« Je crois que le sionisme signifie possession et conquête. »

« Le comportement sioniste, si fermé et sûr de soi, avec sa suffisance spirituelle, est intolérable humainement. »

« l'ambiguïté du sionisme : le retour d'un peuple sur sa terre est légitime, mais doit-il se faire à travers la dépossession et l'occupation violentes d'un autre peuple ? »


Fr. Yohanan 

« Je suis mal placé pour dire si d'autres ont négligé la détresse palestinienne. C'est par souci d'équilibre que 9 ans après notre arrivée ici, en 1965, j'ai dit au P. Voillaume, notre Prieur : « Il y a aussi la population arabe de Galilée, il faudrait qu'on ait aussi une fraternité là-bas ». Et sa réponse : « Eh bien vas-y ! » Je ne m'étends pas. Ce que je peux dire, c'est qu'on n'a sans doute pas fait assez dans la qehilla [la communauté catholique d'expression hébraïque], mais ce n'est pas facile : l'ambiance, la surcharge dans la vie de chacun qui lutte pour s'insérer dans la population juive, trouver un travail et en vivre, apprendre bien l'hébreu. C'était cela la priorité pour beaucoup. Mais dans la prière, c'est souvent qu'on a prié pour les victimes des bombardements par “nos” avions, etc., et parfois (trop peu) on a partagé le fruit de la quête pendant l'Avent avec nos frères palestiniens. Et certains ont rencontré des Chrétiens palestiniens pour une soirée de prière commune en Vieille Ville, ou dans notre chapelle. Mais, je le redis, trop peu. Donc, ta remarque nous invite à y repenser.

Quant au sionisme, c'est trop long [d'en] faire le bilan. Pour moi, le sionisme c'est la joie de pouvoir se retrouver ensemble sur la Terre où il y a toujours eu des Juifs, même très peu, et dont on disait depuis 2000 ans: « L'an prochain à Jérusalem ! »

L'ambiguïté du Sionisme ? On peut comprendre ce mot dans le sens que je donne ci-dessus. Pas forcément la violence, l'esprit de conquête pour bâtir « un Empire », « nous avons tous les droits », comme le dit le P. Dubois. J'entendais ces jours-ci parler de Yaël Dayan comme d'une sioniste de gauche. Mais dans tout mouvement, il y a des risques et des déviations. Moi, je me dis catholique, même après l'Inquisition, qui a été une étape de l'histoire de l'Eglise. On pourrait multiplier les exemples.

Je rappellerai seulement les débuts modestes des pionniers rescapés des camps, et l'opposition violente du monde arabe. On ne peut se lancer dans une discussion sur 1948, il y a tant à dire. Mais je parlerai de mes souvenirs personnels de 1956. Une année où le petit Israël de 13 km de large en son milieu, a subi pendant 7 mois 4 attentats par semaine (heureusement moins meurtriers qu'aujourd'hui). Etait-ce déjà la réaction désespérée des Palestiniens occupés ? Ou plutôt le résultat du slogan « jeter les Juifs à la mer », que certains leaders ont regretté après 1988.

Mais je ne veux pas refaire toute l'histoire que chacun écrit en omettant les faits qui le gênent. Simplement : ne fais pas du sionisme une image si caricaturale, sans nuances. On combat plus efficacement l'erreur chez les autres quand on se borne aux faits, sans caricaturer. La personne critiquée, si elle est honnête, est plus réceptive. »


Fr. Marcel Dubois

« Il s'agissait moins d'une rencontre entre foi juive et foi chrétienne qu'entre un nationalisme juif et un enthousiasme chrétien terrestre pour l'État d'Israël. L'erreur a été là. »

Fr. Yohanan

« Voilà le danger de parler en termes abstraits : Je n'ai pas pensé (et je crois pouvoir dire la même chose pour d'autres que moi) venir ici [en Israël] pour que ma foi rencontre la foi juive, mais je rencontre des Juifs concrets, avec leur foi, leurs richesses spirituelles et intellectuelles, leurs limites, leurs erreurs, leur péché, pour vivre ensemble une rencontre fraternelle et essayer de se rapprocher, se comprendre, s'enrichir et se corriger mutuellement. Non je ne suis pas venu rencontrer un nationalisme, mais des gens heureux d'être enfin libres dans un Etat à eux, après tant de siècles. La façon dont ils le réalisent est discutable et… discutée ! Je ne change rien à mon attitude de base, et je ne me sens pas solitaire dans mes réserves et mes critiques, mais solidaire de tant d'autres Israéliens. Oui, mon adhésion évolue avec les événements. [...] c'est eux ma famille depuis 50 ans, je peux souffrir de bien des choses, mais je comprends de l'intérieur et critique de l'intérieur. Avoir de la joie que cet Etat existe, n'est pas être enthousiaste de tout ce qu'il fait.

 

Fr. Marcel Dubois [qui rappelle l'ambiance, qui est selon lui,]

« le mépris du côté israélien pour les Arabes : les Arabes, c'était la racaille... les Bohémiens... les prolétaires... »

Fr. Yohanan

« Comme partout dans le monde (et en face de nous c'est plutôt pire). Mais encore, ce n'est pas le fait de tous. Là aussi tant d'exemples me reviennent. Dans le bus, un soldat se lève pour faire asseoir une vieille arabe, ou une femme arabe enceinte. Dans les hôpitaux, quelles relations fraternelles entre Juifs et Arabes (ma santé m'a donné une foule d'occasions de le constater) ! C'est étonnant et encourageant. A la radio (divers cas) : A un enfant après une explosion près de son bus on demande: "Tu hais les Arabes ?" "Mais non, pas tous, il y en a de très bien. Mais les terroristes, oui." Même si des gens du peuple, après un attentat, risquent de dire n'importe quoi. En fait, c'est juste que ces dernières années, cela se durcit avec la détérioration de la situation (pareillement du côté arabe, dans l'expression verbale et… je les comprends, hélas). »

Fr. Marcel Dubois

« La foi chrétienne suppose la conscience d'un don, la foi juive a tendance à lui trouver des succédanés, objets, État, succès, foot : on va de victoire en victoire, comme si c'était une question de records ! […] Je me souviens de deux Canadiens qui étaient chez nous et qui regardaient les matches du club Maccabi de Tel-Aviv : ses victoires étaient enregistrées comme un triomphe nationaliste et spirituel ! »

Fr. Yohanan

« Opposition choquante : notre foi est au point, la leur dévie ! "Dieu merci, je ne suis pas comme…" Et puis, il ne faut pas dire "la foi juive" à propos de réactions populaires de la vie quotidienne qu'on trouve partout (on pourrait trouver tant de parallèles dans le quotidien des braves Chrétiens…).

Une histoire vécue : Pinny Gershon l'entraîneur qui criait après ses victoires: "Y a un Dieu !…" expression qui faisait sourire, au point que quand une équipe de Grecs l'a invité à venir en Grèce pour être leur entraîneur, un journal israélien a fait sa caricature avec la bulle "Il y a des dieux !". C'est en tout cas mieux que Allahu akbar, le cri classique du terroriste qui se fait exploser en tuant des dizaines d'innocents.

En fait, la foi juive a ses faiblesses, mais elle suscite encore beaucoup de belles réactions, dont on est témoin si on vit en plein dans le peuple, jour après jour, et que l'on suit les programmes de TV et de radio. Je pourrais faire un tableau bien différent de celui du P. Dubois en citant des cas réels récents. »


Fr. Marcel Dubois

« Le quartier de culture arabe où je réside est influencé, bien sûr, par la modernité installée par Israël, mais je m'aperçois que la vie en reste cependant indépendante. Dans la chambre d'enfants que j'ai sous les yeux dans l'immeuble d'en face, la télévision est allumée dès le matin. Cependant, le soir au moment du repas, la famille n'est pas réunie autour de la télévision, mais autour de la table. Ses membres se rencontrent ! Voilà ce que nous devrions imiter. »

Fr. Yohanan

« En lisant cela, je souris. Oui, il y a des domaines où Israël a introduit l'Occident, pour le meilleur et pour le pire. Mais le P. Dubois tombe mal pour la télé ! C'est oublier qu'Israël a eu la TV bien après les pays voisins arabes ? Si bien que finalement ceux qui, à la Knesset, étaient favorables à la TV ont dit : "Les Arabes d'Israël regardent les TV hostiles des voisins, il faudrait bien que nous nous exprimions, nous aussi !" De fait quand j'étais, en 1965-67, dans mon village arabe, on nous invitait parfois, l'autre frère et moi, à « venir passer la soirée ». Nous y allions, conscients de notre "devoir d'insertion, d'amitié", etc., et, à notre arrivée, nous trouvions la grande famille assise sur deux rangs de chaises devant la TV, regardant le programme libanais de lutteurs, et on nous disait gentiment : "Asseyez-vous !" et on nous passait le bac à cacahuètes, et tout retombait dans le silence.

S'il y a un exemple à suivre, outre celui de ses voisins – qu'évoque le P. Dubois (et qui me réjouit), c'est celui de toutes ces familles juives qui se retrouvent à table le vendredi soir, avec la coupe et le pain, ou au moins avec un bon petit repas spécial. »


Fr. Marcel Dubois

« Israël est devenu une société de consommation, avec des chefs impliqués dans d'obscures affaires de bénéfices [...] Le fameux attentat à la discothèque du Dolphinarium, à Tel-Aviv, l'a bien montré : cette civilisation de loisirs rend vulnérable. »

Fr. Yohanan

« [...]Je ne vois pas le rapport entre la société de consommation et le terrible attentat qui a tué tant de jeunes (21 morts et 120 blessés). Bon, ils étaient là ensemble pour s'amuser ; mais quand une famille est dans son lit, père, mère et fille de 6 ans et qu'un terroriste les mitraille un à un, ou que des gens célèbrent la Pâque dans un hôtel et qu'un terroriste explose au milieu d'eux et tue 30 personnes et en blesse 100, va-t-on dire : "cette civilisation de la famille, ou ces rencontres de célébration liturgique, cela rend vulnérable" ? Il y a une autre façon de critiquer – à juste titre – les dégâts de la civilisation de consommation.

Fr. Marcel Dubois

« La plupart de mes amis sont des bourgeois israéliens, Israélites de tradition qui ne font pas ma distinction entre l'intérêt pour le destin d'Israël comme État et le destin d'Israël comme peuple héritier de la Bible [...] Quelques-uns partagent mes opinions, mais cela scandaliserait les gens que j'en parle. La mentalité traditionnelle israélienne est extrêmement fermée : lorsque des gens pensent différemment, commencent à s'ouvrir du côté arabe, ils sont vite considérés comme coupables de trahison. »

Fr. Yohanan

« Le peuple héritier de la Bible est venu ici comme j'ai dit pour vivre enfin libre, dans un État. La survie de cet État lui importe, cela me semble assez légitime. En quoi y a-t-il confusion ? Ils ne pensent pas tous les jours à leur "destin comme héritiers de la Bible". Mentalité fermée, penser différemment ? Oui, il y a un certain repli sur son sort, un sort assez spécial depuis des siècles. Mais la liberté d'expression et la variété d'opinions sont fantastiques (plus que chez nos voisins), et je ne me suis jamais senti "coupable de trahison". Une fois, Joshua Solomon m'a dit gentiment : "Oui, on le sait, que tu es pro-palestinien !" Je n'ai jamais caché mes critiques et mes participations à des manifestations de gauche. »

Fr. Marcel Dubois

« Je conteste l'attitude israélienne qui justifie trop de choses au nom de la sécurité, comme si la défense du mystère d'Israël se confondait avec la défense de l'État d'Israël. »

Fr. Yohanan

« Deux choses à distinguer, qui sont mélangées [dans cette affirmation abrupte] :

– Il est exact que le souci légitime de survivre (sans son armée, Israël ne serait plus là depuis longtemps) risque de devenir une obsession et qu'on justifie trop vite par le mot “sécurité” les actions violentes et disproportionnées. Mais là, bien malin qui affirmera où est la limite. Il reste qu'on a le droit de se poser des questions et avoir l'impression que, quand même, parfois cela dépasse les bornes ! Le P. Dubois le pense, moi aussi, et bien d'autres Israéliens.

– Mais confondre le mystère d'Israël et l'État ? Non, on pense à sauver sa peau, c'est tout. La première moitié de la phrase du P. Dubois est juste, mais la suite ?

 

Fr. Marcel Dubois

« …ne pas rendre la terre conquise en 1967, s'installer dans une logique d'occupation. »

Fr. Yohanan

« Une double réponse : Israël n'a pas pensé conquérir en 1967, mais arrêter l'offensive arabe (dont les bombardements jordaniens sur la Jérusalem-ouest), et un mois après, le calme revenu, le gouvernement a fait un sondage d'opinion : "Si les États arabes sont prêts à admettre notre existence et à faire la paix, êtes-vous prêts à rendre les territoires occupés ?" ; alors, 80 % ont dit “oui” sans hésiter. Mais la réponse est venue des États arabes réunis à Khartoum, les “trois non” : non à l'existence d'Israël, non à des pourparlers, non à la paix. Si on me dit que j'invente, je citerai le programme de TV jordanienne que j'ai entendu en arabe en 1988, un leader palestinien disait lors d'une réunion à Amman : "Pendant 40 ans, nous avons refusé l'existence d'Israël et des accords de paix. Maintenant que nous sommes prêts à en parler, cela les embarrasse !" Je n'oublie jamais cet aveu.

Par contre, là où je rejoins le P. Dubois, c'est l'installation dans les territoires : puisque les Arabes refusent la paix, eh bien on reste sur place… puis, on y met des implantations, puis, on les multiplie, on investit des sommes folles. [...] C'est, à mes yeux, la grosse faute de mon pays. Toutefois, on [s'est retiré de] Gaza, et Olmert parle de rendre une partie (malheureusement pas tout) de la Judée-Samarie, etc., et 63 % du peuple a déjà dit oui, je ne commente pas plus, mais j'en conclus :

Tout cela montre que l'idée du Grand Israël, de la conquête et l'Empire (!), n'est pas celle de la majorité. A part les extrémistes entendus à la TV, je n'ai jamais rencontré personnellement, en 50 ans, un Israélien qui parle ainsi ; qui dise "Dieu nous a donné ce pays, il est à nous et pas de place pour les autres". J'ai entendu souvent le contraire, soit la reconnaissance morale : "mais il y a les Arabes, c'est aussi leur pays, il faut partager", soit la résignation : "on aimerait bien tout avoir, mais les Arabes sont là, et il faudra bien vivre ensemble". Je peux me tromper, mais cela me semble majoritaire. Assurément, la petite minorité qui veut tout avoir s'élargit avec le temps, mais reste minorité. »

 

Fr. Marcel Dubois

[parlant du peuple juif…] « quand on se met à penser que « de toutes les façons on n'a rien à nous reprocher puisque nous sommes aimés par Dieu ; nous avons tous les droits .»

Fr. Yohanan

« On se demande où le P. Dubois a lu ou entendu cela. L'a-t-il inventé ? »

Fr. Marcel Dubois

« Sa première difficulté [celle du peuple juif] est de se savoir choisi et de ne pas être capable de répondre. Souvent, les Juifs considèrent leur élection comme une menace de mal et de mort alors que, pour un chrétien, c'est clair( ! ). »

Fr. Yohanan

Comme toujours, cela dépend qui. Mais j'ai bien d'autres expériences, comme celle d'un camarade ouvrier d'usine qui avouait : "Oui, parfois je me lève le matin en pensant : ah oui, c'est vrai, on est le peuple élu… bien embêtant, [n.b. on sait très bien qu'on n'est pas meilleur, et que c'est un choix pour une fonction], si ça pouvait être un autre peuple… mais enfin, c'est nous. Bon, on va essayer…" Et il va au travail avec l'intention de faire de son mieux. Authentique.

Fr. Marcel Dubois

« Mais si l'on regarde l'histoire, il semble presque impossible au peuple comblé de bienfaits de toujours se rappeler Celui qui le comble de ses bienfaits... »

Fr. Yohanan 

« Je ne sais pas trop qui est visé par ce propos. Certainement bien des hommes ne pensent pas toujours à remercier Celui qui les comble, et ils l'oublient. Ce que je peux dire en tout cas, c'est que :

– j'ai vu et vois encore bien des juifs qui, sauvés d'un malheur, disent une bénédiction ou au moins lèvent le doigt vers le ciel avec un sourire ;

– et surtout le Juif pratiquant (il y en a !) dit une bénédiction 10 fois dans la journée avant de profiter d'un bien (pain, fruit, beau paysage, etc.). Une Juive devenue chrétienne s'en plaignait comme d'un manque qu'elle ressentait depuis sa conversion. Le liturgiste Bouyer dit : "La prière juive commence toujours par remercier avant de demander autre chose". Dans nos messes, les prières après la communion ne remercient jamais ! Stupéfait (je l'avais lu dans Bouyer), j'ai feuilleté tous les dimanches : « Tu nous as donné, alors donne-nous encore… » Notre “merci” est bien implicite ! Quand le P. Dubois dit : "la foi chrétienne a conscience d'un don", j'ai envie de dire : "pas autant que les juifs pratiquants". Il reste vrai que tout homme vit dans la profusion des dons de Dieu sans y penser habituellement. »

 

P. Marcel Dubois

« Il y a beaucoup de Juifs qui sont très opposés à la présence chrétienne dans le pays. Et il est difficile d'en parler, même avec des amis, sans provoquer la polémique. »

Fr. Yohanan

« Bon, il y a du vrai [là-dedans] (peut-être pour des raisons héritées du passé, 17 siècles d'antisémitisme chrétien actif, ou bien sûr par ostracisme), mais de nouveau ne pas absolutiser : il y a quelques jours je passais, le soir, près d'une petite synagogue de la rue, un jeune à barbe et chapeau m'invite à me joindre à la prière. Je fais non de la tête avec un sourire. Il ajoute : « Juif ? » je fais signe que non. Alors, avec un geste d'excuse et un sourire, il dit gentiment : « Ah… pardon ! » Depuis 50 ans, je n'ai quasi jamais été mal reçu quand on apprenait que j'étais chrétien. Et quand je mentionne cette attitude parfois hostile envers les chrétiens (dans les ministères, etc.), mes interlocuteurs sont embarrassés. Discussion oui, mais polémique ? Car ils peuvent difficilement nier certains faits. Cela dépend peut-être de la façon dont on aborde le sujet. Je crois que là, Daniel Rufeisen – qui avait une énorme expérience dans ce domaine – aurait pu en témoigner. »

Question du P. Venard [confrère du P. Dubois, avec qui il dialogue dans ce livre] 

« Il y a donc, plus ou moins consciemment, une sorte de concept biologique de l'élection, n'est-ce pas ? Mais en Christ ne dit-on pas que tout homme peut être élu ? »

Fr. Yohanan

« Tellement peu biologique que tout homme qui s'agrège à la communauté juive et reçoit la Loi est considéré comme Juif à égalité : il y a des ex-musulmans, des Allemands, des Péruviens, etc. Une fois qu'on est dedans, c'est sûr que “ceux de l'extérieur” ne sont pas toujours bien accueillis. Mais est-ce pire que dans certains pays de tradition chrétienne ? Il y a un danger à comparer les meilleurs de chez nous (il y a assurément des gens merveilleux, accueillants, modestes et respectueux dans le monde catholique aujourd'hui) avec la moyenne de l'autre société que l'on critique. Assurément le tableau est souvent décevant dans notre société israélienne, mais après 60 ans de guerres (de peurs et de morts) et d'immigrations massives problématiques, ce n'est pas trop étonnant. Je redis : aurions-nous fait mieux à leur place ?

Fr. Yohanan 

Je tiens maintenant à citer ici un beau passage lucide et courageux du livre du P. Dubois :

« Par exemple, les chrétiens palestiniens ont été un peu à court d'arguments théologiques dans leurs griefs à l'endroit d'Israël. Plutôt que de contester l'élection d'Israël comme on l'a parfois fait, c'est elle qu'il faut rappeler. "Nous avons reçu la Bible de vous, nous la lisons" ; "le choix d'Abraham nous le connaissons, le don de la Loi et des prophètes aussi...", faudrait-il dire. Alors justement : soyez fidèles à vous-mêmes, allez au bout du chemin avec Dieu.

« Et un autre passage avec lequel je ne peux qu'être d'accord, c'est la réponse du P. Dubois à l'idée d'un Etat commun israélo-palestinien. Il dit bien que c'est utopique, vu les différences entre les deux peuples. Des catholiques de gauche, rencontrés à Paris il y a 30-40 ans, avaient évoqué l'idée et j'avais répondu : "Si ces deux peuples sont d'accord, j'échangerai volontiers mon passeport israélien pour un passeport “mixte”, mais franchement je ne vois pas qu'une telle solution soit réaliste d'ici longtemps".»


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Extrait d'une lettre du Fr. Yohanan au P. Dubois, à propos de son livre (2006)

 

« [...] Pour ce qui est des sujets théologiques : mystère d'Israël, rôle du peuple juif aujourd'hui / évangéliser ? / dialogue judéo-chrétien / conditions du dialogue, etc., d'autres en parleront avec une compétence que je n'ai pas (même si les sujets m'intéressent vivement, et que j'ai quelques petites idées quand même).

Pour moi, j'ai dit un peu en vrac, en suivant le fil de votre échange [celui entre le P. Dubois et le Fr. Vénard qui fait l'objet du livre commenté par le Fr. Yohanan], ce que cela provoquait en moi ; et combien les affirmations sans fondement et les accusations graves et sans nuances me blessaient. J'ose espérer que, pour une part, tu comprendras et même accepteras les mises au point. Je pense que, ici ou là, tu me diras : « Mais je ne parlais pas pour toi ! » En fait, avec des nuances, nous sommes tous dans le même bateau, et les accusations envers ceux qui me sont chers et tâtonnent avec moi me blessent comme si c'était moi. Même si j'ai bien conscience que, eux et moi, nous ne sommes pas irréprochables, et que nous avons sans doute fait bien des erreurs. Dans la mesure où nous avons blessé quelqu'un, pardon !

Et toi, tu as aussi de si beaux passages, vers la fin, sur l'amour non seulement de l'Israël biblique, mais aussi du peuple juif qui a souffert – que je veux terminer par cela, pour mes lecteurs éventuels. Cela ne supprime pas mes regrets et mes corrections, mais cela donne un autre ton, un autre aspect de ton livre :

P. Venard [au P. Dubois] : " On a quelquefois le sentiment que les Juifs sont anxieux d'être aimés et de savoir qu'on les aime. L'avez-vous ressenti ? "

P. Dubois [au P. Vénard]: " Il y a eu tant de mépris envers eux dans notre tradition religieuse ! On a considéré que le fait d'être juif était quelque chose de méprisable et ils ont ressenti intimement cette réserve de notre part. […] "

P. V. [au P. Dubois] : " Même des amis ? Aujourd'hui encore ?"

P. Dubois [au P. Vénard]: " Oui, il y a comme une sorte de vulnérabilité fondamentale ; les Juifs sont comme des blessés dont il ne faut pas toucher les plaies [...] Ils ont le sentiment d'avoir été victimes d'une immense injustice, alors quand c'est mélangé avec la Shoah, mélangé avec l'antisémitisme français ou l'antisémitisme ecclésiastique, cela donne quelque chose de très complexe [...] Tu as lu le célèbre article de Jacques Maritain, « Impossible antisémitisme ». Je crois qu'il y dit des vérités très importantes. Je pense aussi, par exemple, à cette phrase du père Daniel Rufeisen : il y a une bonté juive et quand un Juif est bon, il l'est d'une façon singulière. "

 

Merci.

Ton frère Yohanan.