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Israël (Chrétiens pour)

Jacques Maritain et le mystère d'Israël
26/09/2013

 

 


[Texte repris du Blog Un idiot attentif, 6 janvier 2012. Je ne saurais trop en recommander la lecture ! (Menahem Macina).]

 


Voici un texte sensiblement plus long que ceux que j'ai coutume de publier dans ce blog. Il est le fruit d'une lecture récente, celle du Mystère d'Israël, de Jacques Maritain. Qui lit encore les écrits du « Paysan de la Garonne » ? Ils en valent cependant bien la peine. Philosophe, moraliste, mystique à ses heures, Maritain a bien des choses à nous dire sur le monde, sur l'Église et, comme ici, sur Israël. Il faut lire aussi Les Grandes amitiés, un ouvrage splendide, dans lequel Raïssa, l'épouse de Jacques, évoque leur enfance, leur jeunesse respective et des rencontres décisives comme celle de Bergson ou Péguy, et puis de Léon Bloy, qui fut à l'origine de leur conversion au catholicisme. Elle y évoque aussi le groupe d'intellectuels et d'artistes qui entourera le couple Maritain pendant de longues années: Jean Cocteau, Rouault, Jacques Madaule, Charles Journet, Julien Green, etc.

En 1961, Jacques Maritain préface un ouvrage dans lequel est repris Le Mystère d'Israël, un essai qu'il a écrit en 1937. Il le fait en des termes particulièrement émouvants: «D'Israël, on ne parlera jamais avec assez de thoughtfulness [délicatesse] et de tendresse (…) Quand un peuple entier a été mis en croix, et que six millions des siens ont été abominablement massacrés, on ne saurait user de trop de révérence et d'un langage trop attentif pour toucher les questions qui le concernent» (996) [1]. (Toutes les citations sont tirées de: Jacques Maritain, Œuvres, 1912-1939, Bibliothèque européenne, Desclée de Brouwer, Paris, 1975).

Cet essai sur Le Mystère d'Israël, Maritain l'aborde d'un point de vue clairement chrétien, en «essayant d'entendre quelque chose à l'histoire» du peuple juif, mais aussi dans une perspective dépourvue de toute «arrière-pensée de prosélytisme». Ce n'est pas rien d'écrire, en 1937, un ouvrage qui réfute les sinistres théories antisémites, tandis que les «attaques de certaines feuilles racistes (...) déshonorent la presse française» (996) [2].

Jacques Maritain consacre les premiers chapitres de son essai à un développement de la pensée de saint Paul, tel qu'elle s'exprime dans les chapitres 9 à 11 de la Lettre aux Romains. Ni «race», ni «nation», ni simplement «peuple», les Juifs sont «une tribu consacrée (...) une maison, la maison d'Israël. Race, Peuple, Tribu, tous ces mots pour les désigner doivent être sacralisés». Ainsi, «Israël est un mystère. Du même ordre que le mystère du monde et le mystère de l'Église. Au cœur, comme eux, de la Rédemption» (1002) [3].

Considérant la bassesse et la sottise de la propagande antisémite, Maritain y voit une signification quasi «mystique». Car «la tragédie d'Israël est la tragédie même de l'humanité (...) plus exactement, c'est la tragédie de l'homme dans sa lutte avec Dieu. Jacob rêveur et boiteux, exaspérateur passionné du monde...» (1004) [4].

Maritain énonce ensuite la thèse autour de laquelle s'articule toute sa réflexion qui, il faut le redire, se situe en perspective chrétienne. «Il y a une relation supra-humaine d'Israël au monde comme de l'Église au monde. C'est seulement en considérant ces trois termes [Israël, Église, monde] qu'on peut, fût-ce énigmatiquement, se faire quelque idée du mystère d'Israël. Une sorte d'analogie renversée avec l'Église est ici, croyons-nous, l'unique fil conducteur (...) Aux yeux d'un chrétien qui se souvient que les promesses de Dieu sont sans repentance, Israël continue sa mission sacrée: mais dans la nuit du monde, qu'il a préféré à celle de Dieu» (1004) [5]. A propos de cette dernière affirmation, il précise en note: «Il y a beaucoup de Juifs qui préfèrent Dieu au monde, et bien des chrétiens qui préfèrent le monde à Dieu. Mais ce que je veux dire, c'est qu'Israël continue d'attendre dans la nuit du monde l'avènement de ce Messie dont le royaume n'est pas de ce monde, et qui est venu, et qu'il n'a pas reconnu» (1005) [6].

Il s'ensuit, comme l'expose Maritain, toujours imprégné de la pensée paulinienne, «... qu'Israël, par la faute de ses chefs, a renoncé à ce qu'il aurait pu être, et que Dieu lui avait offert d'être – le noyau, le centre ici-bas de ce royaume de Dieu qui, pérégrinant et souffrant sur terre, est le Corps mystique du Christ rédempteur. Du même coup Israël (...) préférait le monde, et allait, toujours aimé à cause de ses pères, faire son chemin dans la nuit du monde. État qui durera jusqu'à sa réintégration» (1009) [7].

Poursuivant sa méditation – et balayant au passage les pseudo-arguments de l'antijudaïsme chrétien, comme l'accusation de déicide ou la «théologie» de la substitution –, Maritain, comme en écho au prophète Osée, s'interroge sur la mission de ce «corps mystique d'Israël... Église infidèle et répudiée (...) répudiée comme Église, non comme peuple. Et toujours attendue de l'Epoux, qui n'a pas cessé de l'aimer» (1012) [8]. Et sa réponse souligne la dimension éthique de l'attente d'Israël: «Israël espère passionnément, attend, veut l'avènement de Dieu dans le monde, le royaume de Dieu ici-bas. Il veut, d'une volonté éternelle, d'une volonté surnaturelle et déraisonnable, la justice dans le temps, dans la nature et dans la cité. La sagesse grecque n'est rien pour lui; ni la mesure, ni le bonheur des formes. La beauté qu'il cherche est celle dont le nom est ineffable, et il la veut dans cette vie charnelle, aujourd'hui (...) Tandis que l'Église est assignée à l'œuvre de rachat surnaturel et supratemporel du monde, Israël est assigné, dans l'ordre de l'histoire temporelle et de ses finalités propres, à une œuvre d'activation terrestre de la masse du monde. Il est là, lui qui n'est pas du monde, au plus profond de la membrure du monde, pour l'irriter, l'exaspérer, le mouvoir. Comme un corps étranger, comme un ferment activant introduit dans la masse, il ne laisse pas le monde en repos, il l'empêche de dormir, il lui apprend à être mécontent et inquiet tant qu'il n'a pas Dieu, il stimule le mouvement de l'histoire» (1012-1014) [9].

Sur ce plan encore, Maritain ne se prive pas de dénoncer les manquements des chrétiens à la mission qui leur est propre: «La faute des peuples chrétiens ressortit à l'ordre temporel. Je ne parle pas ici, cela est clair, des initiatives individuelles des saints, je parle des responsabilités collectives historiques du commun des chrétiens; je ne parle pas de la ‘dignité du christianisme', je parle de ‘l'indignité des chrétiens'; par une sorte d'indifférence mystérieuse aux exigences de l'Évangile à l'égard de la cité d'ici-bas et de l'histoire temporelle, la masse collective de nom chrétien, à force de consentements à l'injustice accumulés de siècle en siècle, à laissé les structures sociales et politiques, le corps de la cité temporelle, échapper à la loi vivificatrice de Jésus-Christ, seule capable de sauver parmi nous le droit et la dignité humaine» (1015) [10].

Maritain ne fait pas l'impasse sur certains clichés qui alimentent l'antisémitisme. Bien évidemment, il les récuse, mais non sans en avoir soupesé le sens profond. Ainsi, par exemple, il évoque le prétendu goût des Juifs pour le commerce et les affaires. Il l'explique par «l'ambivalence» de l'état présent d'Israël et «l'ambiguïté de son destin». D'une part, «l'argent exerce sur lui une attraction, non pas certes plus grande que sur d'innombrables Gentils, et moins vile à vrai dire, mais qui laisse mieux discerner qu'elle est, dans son fond, une attraction mystique; l'Argent, en effet, n'est-il pas dans les plus pâles ombres du monde la figure la plus pâle et la plus irréelle du Fils de Dieu? L'argent est le sang du Pauvre, disait Léon Bloy, le sang du Pauvre transmué en un signe; dans ce signe (...) l'homme sert une inerte toute-puissance qui fait tout ce qu'il veut, il débouche dans une sorte de théocratie cynique, dont la tentation ébranle en lui un instinct religieux qu'elle trompe et égare». Mais, d'autre part, «... selon qu'Israël est toujours aimé, et toujours appuyé sur les promesses sans repentance, et que malgré son faux-pas il continue d'une certaine manière sa vocation dans le monde, c'est la Justice de Dieu (...) qui est son vrai centre d'attraction, réel cette fois, et non plus illusoire; là où les autres disent le sage, ou le saint, le Juif dit ‘le juste'. C'est l'espérance terrestre avec la pauvreté – nul peuple ne sait mieux que le peuple juif être pauvre, à l'aise dans la pauvreté comme dans l'abondance. C'est, sur les fleuves de Babylone, le gémissement vers la Jérusalem de la Justice, c'est le cri des prophètes, l'attente et le désir incoercible de la terrible gloire de Dieu» (1019-1020) [11].

Maritain peut alors aborder de front l'antisémitisme dont le déchaînement est à l'œuvre au moment où il écrit. «Si le monde hait les Juifs, c'est qu'il sent bien qu'ils lui seront toujours surnaturellement étrangers; c'est qu'il déteste leur passion de l'absolu et l'insupportable stimulation qu'elle lui inflige. C'est la vocation d'Israël que le monde exècre (...) Haïs du monde, c'est leur gloire, comme c'est aussi la gloire des chrétiens qui vivent de la foi» (1022) [12]. Et l'essayiste conclut sur une note dont la clairvoyance nous apparaît aujourd'hui: «Malheur au Juif qui plaît, comme au chrétien qui plaît. Et le temps vient peut-être, il est déjà venu dans certaines nations, où le témoignage de l'un et le témoignage de l'autre étant pareillement tenus pour intolérables, ils seront haïs et persécutés ensemble; et unis dans la persécution, ramenés ensemble à leurs sources» (1022) [13].

Fidèle à sa perspective, celle d'un philosophe chrétien, Maritain peut alors fournir une tentative d'«explication» à la haine dont Israël est l'objet: «Nous avons fait allusion à l'extrême sottise des mythes antisémites, et nous avons dit qu'il n'est pas jusqu'à cette stultitia qui n'ait elle-même une signification occulte. La haine des Juifs et la haine des chrétiens viennent d'un même fond, d'un même refus du monde qui ne veut pas être blessé, ni des blessures d'Adam, ni des blessures du Messie, ni par l'aiguillon d'Israël pour son mouvement dans le temps, ni par la croix de Jésus pour la vie éternelle. On est bien comme on est, on n'a pas besoin de grâce ni de transfiguration, on se béatifiera dans sa nature» (1024) [14] .

Dans la situation historique qui est la sienne, il en résulte pour le chrétien un devoir d'une extrême gravité: «Aussi haï du monde que le Juif, aussi désorbité dans le monde, mais enté à sa place sur l'olivier de Juda, et membre d'un corps mystique qui est le corps du Messie d'Israël victorieux du monde, le chrétien peut seul donner toutes ses dimensions à la tragédie juive, et c'est d'un regard fraternel, et non sans trembler pour lui-même, qu'il doit regarder les hommes engagés dans cette tragédie» (1025) [15].

Enfin, dans un chapitre au titre sans ambiguïté: «L'antisémitisme est un outrage au Fils de Dieu», c'est par une citation de Léon Bloy, à qui il doit tant, que Maritain conclut son essai: «‘Supposez, écrivait Léon Bloy, que des personnes autour de vous parlassent continuellement de votre père et de votre mère avec le plus grand mépris et n'eussent pour eux que des injures ou des sarcasmes outrageants, quels seraient vos sentiments? Eh bien, c'est exactement ce qui arrive à notre Seigneur Jésus-Christ. On oublie ou plutôt on ne veut pas savoir que notre Dieu fait homme est un Juif, le Juif par excellence de nature, le Lion de Juda; que sa Mère est une Juive, la fleur de la race juive; que les Apôtres ont été des Juifs, aussi bien que tous les Prophètes; enfin que notre liturgie sacrée tout entière est puisée dans les livres juifs. Dès lors, comment exprimer l'énormité de l'outrage et du blasphème qui consistent à vilipender la race juive?'» (1031) [16].

On peut aisément comprendre les réticences que l'essai de Maritain peut susciter chez un Juif non chrétien. Il reconnaîtra, à tout le moins, le profond attachement et même la vibrante sympathie que l'écrivain voue au peuple d'Israël et à sa mission. Il verra de plus combien cet écrit trace, pour le chrétien, un chemin exigeant. Beaucoup de chrétiens s'y sont aujourd'hui engagés, mais plus nombreux encore sont ceux qui restent englués dans les vieux préjugés de l'antijudaïsme. Il faudra donc rappeler, à temps et à contretemps, l'importance et l'urgence de ce combat dont l'enjeu n'est pas étranger à l'avènement du Royaume de Dieu.

 

Fiodor

 

[Notes complémentaires de Menahem Macina]

 

[J'indique ici et à chaque fois que j'ai pu le faire les références à l'ouvrage plus récent  et plus complet intitulé Jacques et Raïssa Maritain, Oeuvres complètes, Editions universitaires, Fribourg Suisse, Editions Saint-Paul Paris, volume XIII, 1992 (ci-après J & R. Maritain, OC).]

[1] J & R. Maritain, OC, p. 440.

[2] J & R. Maritain, OC, p. 439, note 1.

[3] J & R. Maritain, OC, p. 447.

[4] J & R. Maritain, OC, p. 449.

[5] J & R. Maritain, OC, p. 449, 450.

[6] J & R. Maritain, OC, p. 450, note 10.

[7] J & R. Maritain, OC, p. 454.

[8] J & R. Maritain, OC, p. 457.

[9] J & R. Maritain, OC, p. 458, 460.

[10] J & R. Maritain, OC, p. 461.

[11] J & R. Maritain, OC, p. 465-466.

[12] J & R. Maritain, OC, p. 1022.

[13] J & R. Maritain, OC, p. 469.

[14] J & R. Maritain, OC, p. 470.

[15] J & R. Maritain, OC, p. 471.

[16] J & R. Maritain, OC, p. 478.

 

Commentaires en ligne

 [Parmi les commentaires, j'ai cru utile de reprendre celui-ci. (Menahem R. Macina.]

Fiodor 22 janvier 2012 15:54

Hanael m'écrit :

« Je ne peux que remercier l'auteur, anonyme pour moi, d'avoir rendu avec justice et justesse la pensée de Jacques concernant le Mystère d'Israël. Que sa parole soit chrétienne il ne peut en aller autrement, qu'elle soit parfois difficile à entendre par nous Juifs n'est guère étonnant. Je suis cependant de ceux capables de la recevoir pour ce qu'elle est, poursuite implacable de l'intelligence n'ayant pour objet que la seule vérité et inlassable recherche de l'amour, amour pour Dieu, amour pour les hommes, l'âme des hommes, de tous les hommes. Maritain à été mon ami et reste mon maître, bien que notre rencontre [ait] eu lieu en fin de sa vie terrestre. Relisant régulièrement ses lettres j'y trouve l'expression d'une intelligence secourable, aimante, aspect rare de l'usage de l'intelligence car éclairée par l'amour. Ton (il m'est difficile d'user du "vous", trop habitué au "You" ou au "אתה" (Jacques ne pratiquait guère le tutoiement !), ton article, le Mystère d'Israël, fait regrettablement, à mon avis, l'impasse sur le post-scriptum concernant l'État d'Israël, qu'il me disait regretter de ne pouvoir développer, ce qu'il confirme par écrit. En tant que Juif citoyen Israélien, ce texte est, à mes yeux, d'actuelle première importance. [...] "(Israël) le seul territoire auquel, à considérer le spectacle entier de l'histoire humaine, il soit absolument, divinement certain qu'un peuple ait incontestablement droit : car le peuple d'Israël est l'unique peuple au monde auquel une terre, la Terre de Canaan, a été donnée par le vrai Dieu, Le Dieu unique et transcendant, créateur de l'univers et du genre humain. Et ce que Dieu a donné une fois est donné pour toujours...". Jacques parle en tant que chrétien et ces paroles sont très exactement celles qu'aucun Juif ne peut écarter, quand bien même serait-il athée, il reconnaîtrait que ce "mythe fondateur" surpasse infiniment la justification de notre présence aujourd'hui sur cette terre, fondée sur une antériorité historique de notre présence, avant celle des conquérants Arabes. Mon insistance sur l'importance de ce Post-scriptum au Mystère d'Israël tient aussi, sans doute, au fait que c'est Jacques Maritain qui m'a rendu "sioniste", mais je préfère me dire Juif citoyen Israélien, d'autres citoyens Israélien ne l'étant pas, espérant qu'ils le soient de fait et non seulement de droit. 

Concernant l'antisémitisme des chrétiens, et pas seulement des catholiques, il me semble assister à une translation du domaine théologique, ou soi disant tel, vers le domaine politique en ce qu'il devrait être celui de la justice, question qui a beaucoup préoccupé Maritain. L'une de mes plus grandes craintes concernant l'État d'Israël consiste dans le risque que nous, Juifs israéliens, Juifs de l'État juif, perdions de plus en plus le sens de la justice. Mérite développement !

Merci pour ton article. C'est quand même "quelque chose" qu'il faille réhabiliter la pensée de Jacques et Raïssa Maritain ! »