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Israël (Chrétiens pour)

Les chrétiens face au conflit israélo–arabe, P. Dabosville.
09/10/2013

 

Les chrétiens face au conflit israélo–arabe, P. Dabosville.

   

[Si ancien que soit ce texte, et même si, depuis sa rédaction, bien des choses ont changé dans les rapports entre l'Eglise et le peuple juif – outre que la vénérable institution chrétienne a finalement reconnu l'existence de l'Etat d'Israël – il m'a paru utile de remettre en course ces réflexions généreuses, dont le ton se ressent de l'urgence du moment (en pleine guerre de Kippour), pour montrer tant aux chrétiens qu'aux juifs qu'il existe, chez les catholiques, et au-delà d'eux, une perception de l'unicité et de la singularité d'Israël et une autre perception de l'existence de l'Etat juif, que celle, hostile, voire meurtrière, que véhicule l'idéologie empoisonnée de l'antisionisme. (Menahem Macina).]

 

Article paru dans Amitié Judéo-chrétienne de France, janvier-mars 1974, n° 1, p. 42-52.

 

Tandis que se déroulent les heures dramatiques du nouveau conflit entre les nations arabes et l'Etat d'Israël, il n'est guère de jours où les chrétiens ne soient sollicités par leurs amis juifs et par d'autres. « Que pensez-vous ? Que signifie le silence des Eglises ? ».

Dans les religions du Livre, la communauté est constituée gardienne d'une Parole. Aux événements de l'histoire, peut-elle toujours répondre par l'appel à cette Parole ? A quelles conditions peut-elle le faire ? Avec quels risques pour la crédibilité de la Parole ?

Nous n'avons pas cherché à répondre à ces graves questions. Mais sans les oublier, nous nous sommes seulement demandé comment se présente l'attitude chrétienne, et précisément catholique romaine, devant la situation actuelle d'Israël. Il nous est apparu que les problèmes théologiques, urgents et graves, de la conscience catholique à l'égard du judaïsme doivent céder le pas à une analyse historique et éthique. Ce sont les étapes de cette démarche que nous avons essayé d'indiquer en l'illustrant à l'aide de quelques rappels.

  

C'est le 19 novembre 1964. Le cardinal Bea donne lecture devant le Concile d'un rapport destiné à introduire un texte sur « l'attitude des catholiques envers les non-chrétiens, et les juifs en particulier ». Il y avait plus de deux ans qu'avait commencé la préparation de ce schéma. Mais au moment d'en discuter à la Commission centrale du Concile, « certaines circonstances politiques malheureuses du moment », nous assure le Cardinal, font renvoyer le débat. Et pourtant, poursuit-il, « il ne s'agit ni de problème national, ni de problème politique. Il n'est en particulier pas question de la reconnaissance d'Israël de la part du Saint-Siège […]. Il n'y a aucun danger que le Concile s'immisce dans les questions délicates des relations entre les nations arabes et l'Etat d'Israël, ou du sionisme ». (Documentation catholique, n° 1415, 5 janvier 1964). Remarques caractéristiques, évocatrices des répercussions au sein de l'Eglise romaine d'un conflit déjà ancien. Neuf ans après, si le conflit a passé par des soubresauts dramatiques, les divisions à son sujet persistent et provoquent aussi bien les mêmes réticences que le même usage prudent de la parole… ou du silence.

Le Concile a fait de son mieux pour rester fidèle à la ligne de conduite strictement théologique qu'on lui proposait de suivre. La Déclaration qui sera retenue atténuera même sensiblement le projet plus généreux présenté par le Cardinal. Les études et débats théologiques, pourra-t-on expliquer, n'étaient pas assez avancés. Le Concile a retenu seulement ce qui était acquis et d'une acquisition somme toute récente. Qui oserait soutenir cependant que l'attitude de tel ou tel groupe épiscopal, hostile ou défiant, échappait à toute considération politique ? Autrement dit, la Déclaration conciliaire aurait-elle été plus proche des intentions et du texte présenté par le Cardinal Bea si …l'Etat d'Israël n'avait existé ou si son existence se fut trouvée consacrée par le consentement des nations arabes ?

Récemment les mêmes ambiguïtés se sont manifestées en France en une occasion analogue : les Orientations pastorales du Comité épiscopal pour le Judaïsme pouvaient certes susciter les réserves de théologiens et d'exégètes. Est-il niable que les arguments doctrinaux ont pu être présentés aussi dans des contextes ou avec des intentions politiques ? Le cas est clair pour les collaborateurs d'Hebdo-TC. Bien que différent, l'est-il moins pour des hiérarchies situées au sein de populations arabes ? Leurs communiqués, leurs protestations font preuve d'une belle hauteur de vue. Les arguments théologiques utilisés méritent considération. On dirait cependant que continue au plan de la pensée une polémique dont l'enjeu est d'ailleurs infiniment grave pour la foi chrétienne, entre les prises de position assurées et sereines du Père Bea dans le rapport que nous évoquions et les contradictions qu'il a suscitées au sein du Concile lui-même. Comme si la Déclaration de 1965 (Nostra Aetate n° 4) avait laissé en suspens les questions essentielles relatives à la situation présente de la foi juive au regard d'une appréciation catholique…

Il n'est pas difficile de percevoir cependant, autant dans les déclarations publiques que dans la correspondance adressée au Comité épiscopal, que le trouble des consciences trouve à s'alimenter non seulement dans les préjugés ou les incertitudes théologiques, mais aussi dans les indignations ou les doutes devant les problèmes d'éthique politique.

Est-il légitime de prendre acte de l'existence de l'Etat d'Israël, ou même d'en cautionner la légitimité théorique sans tenir compte des injustices fatalement provoquées par l'établissement sioniste, et sans les dénoncer ? Est-il honnête de traiter de l'attachement du peuple juif à « sa » terre sans reconnaître le dommage infligé à la population palestinienne ? Sans doute, ce sont bien les questions de morale politique qui, en raison même de l'actualité, prennent le devant dans l'esprit des chrétiens. Mais en même temps ne cesse d'apparaître toujours sous-jacente, impossible à écarter – puisque depuis vingt siècles les chrétiens s'abreuvent chaque jour aux sources juives de la révélation –, la question de la signification théologique de l'histoire post-chrétienne d'Israël, c'est-à-dire de la place du peuple juif tout entier dans l'histoire du salut après le Christ. De l'analyse politique qu'implique toute honnête appréciation morale, aux plus hautes questions d'exégèse et de théologie, l'opinion chrétienne risque de s'égarer, de confondre les plans et finalement d'éviter toute question, ou de se contenter d'une information parfois chaleureuse à la mesure des amitiés ou des sympathies, mais en restant extérieure à l'événement, en ne se laissant pas engager par lui. Essayons du moins de poser des repères contraignants aux consciences chrétiennes : elles sont liées, quoi qu'elles en aient, à l'évolution du judaïsme. Ayons seulement le courage de deux constatations.

1.   On peut en effet décrire le judaïsme. Mais déjà distinguer entre celui d'hier (avant Jésus) et l'autre, celui d'après la naissance du christianisme, c'est porter un jugement de valeur d'inspiration spécifiquement chrétienne, puisque c'est marquer une discontinuité que le judaïsme, lui, ne perçoit pas. Reconnaître le rôle du peuple juif dans le premier avènement messianique de Jésus, réduire en même temps l'interprétation de son histoire à cette seule préparation providentielle, c'est aussi se contraindre à ne plus pouvoir donner de sens, selon la foi, à la persistance du peuple juif dans une histoire qui n'est plus pour lui l'histoire du salut. C'est donc imposer paradoxalement au jugement chrétien à l'égard du judaïsme, le point de vue, légitime mais restrictif, de l'historien. Le judaïsme devient pour le chrétien une parmi d'autres des religions non-chrétiennes. C'est risquer d'interdire, quels que soient le respect et la sympathie qu'on puisse éprouver pour les juifs, une intelligence assez profonde de leur foi, et peut-être, de toute la destinée juive.

2.   L'histoire du judaïsme ainsi sécularisée, on ne peut toutefois éviter la « question juive », puisque, de fait, les juifs n'ont pas disparu. Une fois l'information objectivement établie, pourra-t-on se dispenser d'apprécier le comportement des « autorités chrétiennes » à leur égard : interdits, expulsions, brimades et persécutions, formation et développement des mythes antijudaïques, si révélateurs ? Evitera-on de même de s'interroger sur la condition juive dans les sociétés laïcisées : émancipation et ses étapes, naissance de l'antisémitisme raciste, schémas chrétiens persistants sous les attitudes politiques, pogromes, antisémitisme traditionnel des milieux chrétiens et… développement du sionisme ? On connaît la suite d'événements qui découlent du processus ainsi évoqué et restent marqué par lui.

En réalité, nul chrétien ne peut traiter de l'Etat d'Israël comme on traite de la possible indépendance du Québec ou de la division de la Corée. On ne comparerait pas davantage la situation d'Israël, peuple exilé, opprimé, séculairement privé d'une existence nationale mais aussi séculairement fidèle à une foi, à une loi, à une langue, à une culture, au malheureux état de la Pologne depuis sa disparition de la carte politique en 1795 jusqu'à sa première résurrection en 1918, ou bien à la dispersion du peuple arménien massacré, déporté, expulsé des territoires de sa civilisation traditionnelle. Les analogies pourtant ne manquent pas. Mais le chrétien, s'il ne sacralise ni l'histoire, ni sa géographie, croit au mystère que recèle l'histoire. Ou bien les juifs relèvent de ce mystérieux éclairage et leur destinée intéresse spécifiquement la pensée chrétienne. Ou bien on croit devoir les en exclure ; mais évitera-t-on de devoir juger une situation politique grave quand on porte à l'égard de sa genèse une véritable responsabilité ? Refuse-t-on celle-ci ? Du moins faudra-t-il porter le poids de la solidarité. Le couple juif-chrétien est constitué. On n'en brise le lien ni par l'indifférence, ni par l'agacement.

Dès lors, comment se présente l'appel que le peuple juif peut faire entendre aujourd'hui au monde chrétien ? Comment celui-ci se prête-t-il à l'écouter ou au contraire comment s'en détourne-t-il ?

Il est une façon de se placer hors de l'histoire, ou plutôt au cœur d'une histoire seulement surnaturelle, telle que les événements s'y inscrivent transposés, idéalisés.

Ecoutons le Pape Paul VI s'adressant au cours de la messe de minuit au corps diplomatique en 1963.

« Ici, dans la paisible cité du Vatican et dans une solennité sereine comme celle-ci, on touche du doigt, pourrait-on dire, cette victoire de l'amour et de la paix. Jamais ils ne s'effaceront de notre souvenir, ces Noëls de guerre où autour du Pape Pie XII venaient s'agenouiller et prier ensemble les représentants des pays belligérants. Au dehors, les combats faisaient rage, les bombardements meurtriers accumulaient des destructions et des ruines effrayantes, le ressentiment montait dans les âmes. Ici, autour du Vicaire du Prince de la Paix, les âmes se retrouvaient dans une prière commune, l'entente triomphait sur la discorde, l'amour sur la haine. (Documentation catholique, 2.2. 1964, n° 1417).

C'est d'une manière semblable que s'exprime Paul VI au cours de son célèbre pèlerinage en Terre Sainte (4-6 janvier 1964). Il élude les problèmes politiques mais adresse inlassablement des appels à la paix qui ne peut régner que par la justice. Le roi Hussein l'accueillant à Amman rappelle au Pape, non sans insistance, que la Jordanie est une « terre sainte », Paul VI restera fixé sur les objectifs de la démarche spirituelle qu'il a entreprise : « un humble pèlerinage aux lieux sanctifiés par Jésus-Christ », une requête solennelle pour que le monde retrouve la paix du Christ. Il se présente à Meggido pour franchir la frontière israélienne. Le Président de l'Etat d'Israël l'y reçoit et dans son discours d'accueil évoque et justifie : « Les malheurs subis par mon peuple au cours de la dernière générations… » Il ajoute :

« La campagne qui nous entoure atteste comme un témoin vivant que les prophéties se réalisent : celle du regroupement de notre peuple venant de tous les coins du monde et le retour à sa vie indépendante comme dans les anciens jours ».

Paul VI a-t-il entendu ? Certes, mais il ne répondra pas. Cette terre qu'il foule est celle où vécurent jadis les patriarches, « nos pères dans la foi », où la voix des prophètes « a retenti », que la présence de Jésus-Christ a rendue à jamais bénie pour les chrétiens et, on peut le dire, pour le genre humain tout entier ». Les juifs sont esquivés.

Quelques heures plus tard, quittant Israël, Paul VI remerciant pour l'accueil reçu, insiste sur les pensées de bienveillance que l'Eglise éprouve « envers tous les hommes et envers tous les peuples », saisit l'occasion de défendre Pie XII dont il assure que la mémoire a été injustement soupçonnée, lui qui a œuvré « pour la défense et le salut de tous ceux qui étaient dans l'épreuve, sans aucune distinction », émet le vœu que ses fils catholiques « qui vivent sur cette terre continuent à y jouir des droits et des libertés aujourd'hui habituellement reconnues à tous ».

Qui ne serait sensible à la dignité qui s'attache, chez Paul VI comme chez tous les Papes contemporains, à la conscience d'une mission universelle. Pourtant, en ce 5 janvier 1964, si au lieu du Cardinal Tisserant qui s'y était rendu en son nom, c'eût été le Saint Père lui-même qui fût allé prié dans la crypte de la Destruction, là où se perpétue le souvenir des six millions de martyrs, et parmi eux, combien de « Saints Innocents », un silence, un certain silence n'aurait-il pas été brisé ? Tant d'autres paroles toutes nécessaires n'auraient-elles pas reçu un autre sens ?

On ne trouvera pas de meilleur exemple des difficultés concrètes du dialogue entre l'Etat d'Israël et le Saint Siège que celui de l'audience de Madame Golda Méir, le 15 janvier 1973. Laissons de côté l'invraisemblable déclaration du directeur de la salle de presse du Saint Siège, le professeur Alessandrini qui, depuis, a su révéler ses sentiments, eux sans ambiguïté, à l'égard d'Israël ! Le communiqué officiel est assez éloquent : le Saint Père rappelle « l'histoire et les souffrances du peuple juif », mais il expose ensuite son point de vue sur les réfugiés (l'épithète « palestiniens » a été omis), sur les différentes communautés (autres que juives) qui vivent en Israël, sur les Lieux saints et sur le caractère universel de Jérusalem. Madame Golda Méir répond à Paul VI sur ces questions mais elle fait état aussi des possibilités de paix au Proche-Orient « par des négociations entre les parties », donc après ou avec la reconnaissance de l'Etat d'Israël, c'est-à-dire, par l'acceptation claire de son existence. Le Saint Père de son côté fait des vœux pour la paix et pour la coexistence entre tous les peuples du Moyen-Orient.

Qu'on ne s'y trompe pas cependant. Se rendre en pèlerinage même exclusivement spirituel à l'intérieur des frontières d'Israël, y être reçu par les autorités de l'Etat, recevoir le Premier ministre et formuler de concert avec elle des vœux fervents pour la coexistence entre tous les peuples du Moyen-Orient, c'est ni plus, ni moins la reconnaissance de facto de l'Etat d'Israël, ou bien les actes n'ont aucune portée. Audience historique par conséquent. Paul VI l'a dit. Madame Meir l'a fortement éprouvé et a raconté en des termes inoubliables ce face à face entre « l'homme qui se tient à la tête de l'Eglise » et... « une juive », « la juive d'Israël », qui se voit contrainte de dire au Pape quel est le premier souvenir de sa vie, « le pogrom de Kiev ». Presque un affrontement mais où tout s'est déroulé « dans le calme le plus extraordinaire, dans la sainteté ». Les manœuvres anti-israéliennes, voire anti-juives autour du Pape, n'y changent rien. Prudence, certes. Réticences peut-être. La parole est encore retenue. Elle n'est pas jugulée. Et les silences parfois sont éloquents. Ainsi quand le Comité épiscopal français pour les relations avec le judaïsme s'avance un peu plus loin que Rome, pas de désapprobation. Certes un Comité épiscopal n'engage pas Rome. Le professeur Alessandrini peut, à cette occasion, rappeler la Déclaration conciliaire. Quant au conflit, il renvoie au message pascal de Paul VI qui ne contient rien d'autre à cet égard qu'un vœu très fervent de paix. Le désavoeu attendu n'est pas venu.

 A vrai dire, l'audace des « Orientations pastorales » en ce domaine où le jugement moral porté sur des réalités politiques, n'avait pourtant pas dépassé la mesure. Les critiques ont surtout visé le paragraphe consacré au mouvement de retour du peuple Juif en Palestine. Le mot sionisme n'avait pas été prononcé. Mail il a été entendu, et, comme chacun le sait, sionisme= colonialisme = impérialisme ! Donc, delenda est Carthago.

Le Comité épiscopal constatait d'abord quelle interprétation les juifs donnent de leur rapport à la Terre. On appelait ensuite les chrétiens à apprécier les faits au regard de la justice. On n'hésitait pas à écrire en premier lieu : « Par ce retour et ses répercussion la justice est mise à l'épreuve ».

 On ajoutait (et sans aucun doute, la phrase avait été pesée) : « La conscience universelle ne peut refuser au peuple juif […] le droit et les moyens d'une existence politique propre parmi les nations. »

Cette fois la frontière était franchie.

Deux cardinaux se font les porte-parole d'une indignation qu'on veut croire générale.

Le document, écrit le cardinal Daniélou donne à l'Etat d'Israël « une signification théologique ». « Il crée une confusion dangereuse entre domaine politique et domaine religieux » [1].

Et le cardinal Duval prend la tête des dix évêques d'Afrique du Nord pour dénoncer « le blocage politico-religieux », la confusion néfaste entre judaïsme et sionisme. Ce texte, ajoute-t-il, « dans les circonstances actuelles, est nécessairement compris comme l'acceptation du fait accompli de l'occupation violente sans tenir compte des impératifs de la justice ».

Non seulement le contexte ( que nous ne citons pas et que tous nos lecteurs doivent connaître ) n'a pas été réellement lu. Non seulement on ne recule pas devant le contresens. Non seulement on se livre allègrement avec quelques formules tranchantes à des jugements de fait que l'information politique objective ne justifie pas : la présence des juifs en Palestine ne résulte assurément pas que d'une occupation violente. C'est le moins qu'on puisse dire. Mais encore, et surtout, on révèle mieux qu'en le disant clairement la face voilée du discours. Car, Eminences, si à vos yeux le peuple juif n'a aucun droit à exister comme nation au sein des autres nations c'est que, ou bien vous ne définissez le peuple juif que par le judaïsme et vous assimilez le judaïsme au christianisme du XXe siècle puisque désormais il n'y a plus de nations chrétiennes, ou bien vous le condamnez à n'être à tout jamais qu'un peuple de réfugiés et vous exigez de lui ce que l'Eglise lui a justement refusé à travers les siècles : l'assimilation.

Chacun sait que la polémique au sujet du document épiscopal français continue de couver sous la cendre. L'événement cependant risque, non de l'éteindre, mais d'en modifier le contenu. Le 7 octobre 1973, jour de Kippour, la guerre reprenait sur le canal de Suez et sur le plateau du Golan. Une guerre nouvelle par beaucoup de traits. Une guerre qui s'inscrit toutefois sur un fond politique trop uniforme : le temps travaille, hélas, contre Israël. Une nouvelle victoire, mais il semble évident à beaucoup d'Israéliens, à beaucoup de juifs, comme à un grand nombre d'observateurs qu'il faut traiter plutôt que d'espérer conquérir par les armes une sécurité suffisante. Les éternels « moralistes » que sont tant de chrétiens trouvent pâture abondante dans cette actualité dramatiquement renouvelée.

Israël va-t-il faire preuve d'une réelle volonté de paix ? On l'attend. On appréciera ses actes.

Pourra-t-il enfin légitimer son existence de peuple rassemblé ? Inlassablement, on continuera de poser la question car la réponse à une autre en dépend.

Israël va-t-il enfin reconnaître les droits légitimes des palestiniens spoliés ?

Une partie de l'opinion, certaines parties de l'opinion catholique définissent leur attitude par rapport à ces questions et aux réponses préformées qu'elles en attendent.

Mais l'Eglise ? Hormis Vav, Rencontre, et [le bulletin de] l'Amitié Judéo-chrétienne, c'est, évidemment, le silence. La hiérarchie peut-elle parler ? En France, en tous cas, pas avant Rome. Le Comité épiscopal a tout juste sauvé la face. On ne le laisserait pas s'engager sur un terrain indéniablement politique. Paul VI pourtant, s'adressant aux cardinaux le 21 décembre élève la voix. La Conférence de Genève vient de s'ouvrir : le Pape assure de l'attention qu'il porte aux négociations et n'hésite pas à offrir son concours. « A toutes les parties intéressées », il désire que soit garantie « une existence sûre et tranquille ». Mais il tient à préciser la préoccupation qui le porte vers les réfugiés (l'adjectif : palestinien est encore évité). Il évoque les attentats terroristes perpétrés par des Palestiniens ou en leur nom, et le plus récent, l'un des plus affreux, celui de l'aéroport de Rome. Même compromise de cette façon, la cause « des masses abandonnées et innocentes » appelle une réponse, « juste et généreuse ». Enfin il redit, mais sans laisser entrevoir la solution qu'il pourrait préconiser, l'importance aux yeux du saint Siège du statut de Jérusalem et des Lieux saints.

« La déférence dont ont fait preuve les autorités d'Israël donne au Pape la certitude de faire entendre sa voix » (La Croix, 23-24 décembre 1973).

Les évêques catholiques des Etats-Unis de leur côté s'étaient déjà collectivement exprimés. L'opinion française n'en avait guère était avertie. Ils l'ont fait collégialement dès le 13 novembre avec beaucoup de fermeté. Non seulement ils ont fait appel aux exigences de la justice pour tous, mais encore ils n'ont pas hésité à éclairer les principes par l'analyse des conditions politiques de leur application. Proposant en six points « une solution politique globale » ils n'hésitent pas à préciser leur projet en indiquant les moyens concrets de sa mise en œuvre. Pragmatiques à la manière américaine, ils ne veulent pas que leur parole d'évêques reste en l'air. De ce fait, ils laissent le droit et font un devoir aux chrétiens auxquels ils s'adressent de discuter en libres citoyens de l'Amérique et de l'Eglise des moyens proposés, à charge à ceux qui les refusent d'en présenter d'autres d'une manière aussi réaliste. Ces « propositions pour une paix au Proche-Orient » peuvent déplaire : elles ont du moins le mérite de la franchise, du courage et de la clarté. (Texte dans la Documentation catholique, 6.1.1974, n° 1644).

  Il faut aussi porter au crédit de la commission française « Justice et Paix », dont le président est Mgr Ménager, archevêque de Reims, un communiqué daté du 10 décembre à propos du respect des accords de Genève relatifs au sort des prisonniers (Documentation catholique, 6.1.1974 n° 1645). Malheureusement, ces initiatives transmises par la presse, ignorées de la radio ou de la télévision, restent confidentielles.

Les constantes de l'opinion catholique et des larges secteurs qui subissent son influence risquent de n'être pas troublées dans leur inertie.

 

Nous avons tenté une évaluation sommaire de l'attitude catholique à l'égard des problèmes politiques et religieux posés par l'Etat d'Israël. On le sent, le terrain est difficile. Essayons pourtant de dégager quelques conclusions.

On remarquera d'abord que les rapports entre juifs et chrétiens ne sont pas faciles, même quand domine, de part et d'autre, une évidente bonne volonté. La réserve est patente du côté chrétien. D'une part, le fond séculaire d'antijudaïsme persiste et se manifeste de manières diverses, souvent inconscientes. D'autre part, le mouvement de désengagement des situations politiques, qui a heureusement ébranlé l'Eglise romaine, rejette les consciences vers un idéalisme moral avant tout soucieux d'éviter les compromissions politiques. Mais aussi, la conscience des chrétiens se montre d'autant plus lourde du souvenir atroce des persécutions récentes que ce poids lui devient plus insupportable et qu'elle tente à la fois de l'oublier et d'en tenir compte sans le dire. Et en outre, l'exigence de sincérité jette les chrétiens militants à la recherche d'une action indiscutablement valable : les pauvres, les opprimés, si longtemps invités à la résignation, trouvent désormais des chrétiens pour les inciter à la révolte, à la révolution qui établira la justice. Les juifs deviennent alors des riches comblés, les Arabes, des opprimés démunis. Ainsi la parole se trouve sans cesse entravée car les clivages politiques divisent les fidèles dans l'Eglise et ces divergences avec lesquelles il faut compter paralysent souvent les chefs, soucieux de l'unité du troupeau. Comment les juifs se sentiraient-ils à l'aise devant la complexité de ce comportement ?

Pour échapper à cette atmosphère politisée, les chrétiens ont pu souhaiter, à la lumière du Concile, s'intéresser d'abord au judaïsme qui, semble-t-on croire, transcende les juifs et leur histoire autant que le christianisme dépasse les chrétiens. Certes, c'est une passionnante redécouverte qu'il faut instaurer et les conséquences d'une remontée de la sève juive dans la vie de l'Eglise réservent sans doute quelques surprises. Mais d'abord, pour mener à bien cette recherche, il faut que les juifs soient là, près de nous, mêlés à nous. Or, ils s'y trouvent avec la totalité de leur histoire, et notre relation à eux ne peut rester académique. En outre, le judaïsme lui-même ignore nos distinctions et nos concepts. Il brasse et mélange des points de vue que nous dissocions. Un chrétien croit pouvoir se demander comment un juif athée peut se dire juif. Les juifs, de leur côté, ne désirent pas entre eux le même type d'unité que les chrétiens. Ils vivent leur condition juive au milieu de débats, de divergences d'idées et d'attitudes sur lesquels aucune autorité doctrinale ne peut s'exercer. En particulier, à l'époque où nous sommes de l'histoire juive, politique et religion y mêlent leurs eaux, non point parce que la religion s'y dégrade en politique, mais parce que la politique exprime la recherche de l'homme juif par lui-même et de sa place dans le monde occidental. En un mot, Israël existe, la Terre est retrouvée, et chaque juif se sent solidaire de la communauté établie dans l'espace comme l'histoire lui a durement appris à rester solidaire de la communauté dans le temps. Un catholique, même en Pologne ou en Irlande, se trouve de moins en moins tenté par ce type d'identifications. S'il l'était de quelque façon, il se sentirait plutôt sollicité de donner à la foi une expression culturelle ou idéologique. Aussi en coûte-il au chrétien comme tel d'envisager la situation de l'Etat d'Israël, ou la politique de son gouvernement, ou les aléas de son avenir. Il lui semblerait abandonner un terrain solide, celui des justifications morales. Et pourtant, à vouloir se tenir dans l'inviolable région des principes, le chrétien prend le risque de positions confuses ? il pourrait être soupçonné de mauvaise foi, il échappe à ses plus urgentes responsabilités pour tomber sous l'emprise de mythes qui s'arrangent fort bien de positions abstraites.

La lucidité en de tels débats ne sera jamais assez exercée. Faute d'information, on a laissé s'établir un couple antithétique : le mythe sioniste contre le mythe palestinien.

Notre tâche ne peut être ici de démythifier des systèmes de pensée. Souhaitons du moins que la conscience catholique, comme la conscience juive ou la conscience arabe, ne se privent jamais de moyens aussi rigoureux que possible d'appréciation. Le problème palestinien ne se réduit pas à l'image d'une horde misérable chassée hors de ses foyers tandis que les frères arabes tomberaient héroïquement pour lui restituer la patrie volée.

Les faits qui s'étalent sur des décennies sont infiniment plus complexes. Le mythe sioniste d'un noyau de juifs puissamment soutenus par la finance internationale et ressuscitant le colonialisme du XIXe siècle en terre arabe s'apparente directement aux trop célèbres Protocoles des Sages de Sion. Qu'on ait le goût et la droiture de lire la toute récente Histoire du sionisme, de Walter Laqueur (collection Diaspora, Calmann-Lévy, Paris, 1973). On y verra se dégonfler, par les soins d'un historien averti, les baudruches de la propagande. Ramené à ses authentiques proportions, le conflit du Proche-Orient apparaîtra encore bien assez difficile à dénouer.

Mais si le judaïsme abstraitement considéré n'est pas immédiatement en cause dans les circonstances présentes, autrement dit, si le point de vue religieux n'est pas à prendre d'abord en considération, quelle compréhension, sinon quel appui, les juifs peuvent-ils attendre de l'Eglise, des églises, tandis que se déroulent les nouveaux épisodes du grave conflit israélo-arabe ? Il ne s'agit pas, bien sûr, de la sympathie que doivent les chrétiens à n'importe quel peuple en difficulté. Il ne peut s'agir que de ce qu'Israël, lui et lui seul, est en droit d'attendre des chrétiens. Il nous semble que cela dépend de deux exigences : l'une a trait au passé, l'autre envisage l'avenir.

On peut toujours oublier. Il n'en reste pas moins que le passé pèse lourdement sur nous et plus précisément quand ses conséquences se développent aujourd'hui. Or l'Europe, cette Europe qui a été si profondément marquée par les Eglises chrétiennes, a des devoirs à l'égard d'Israël. « Le sionisme est une réaction à l'antisémitisme […] Dans un monde sans antisémitisme, le sionisme ne se serait pas développé. »( Laqueur, op. cit.). « Cet Etat a des droits sur nous » écrivait courageusement R.G. Schwartzenberg (Le Monde, 18.10.1973). Les membres de l'Amitié Judéo-chrétienne savent tout cela bien sûr. Mais les Eglises ne le savent pas et ne veulent pas le savoir. Essayez de le rappeler et vous paraîtrez toujours importun. L'Holocauste ? Un accident. Etrange refus de prendre, non la mesure, ni même conscience, mais à tout le moins en considération cette « borne inamovible de l'histoire humaine ». Tout le temps que les paroles et les actes des Eglises se frayant un chemin de dialogue vers le judaïsme, si tant est qu'elles le souhaitent, n'auront pas emprunté d'abord « la porte étroite de la repentance », telle que la définit F. Lovsky, il n'y a rien à attendre de l'attitude chrétienne à l'égard des juifs. Chaque page nouvelle de l'histoire ressuscitera les mêmes réticences, les mêmes ambiguïtés. La diplomatie vaticane n'ira-t-elle à Genève que pour revendiquer ce qui subsiste de l'héritage des Croisades ? Il est vrai que nous n'en sommes pas là…

 

Au fait, où en sommes-nous ? Nous en sommes au point où la guerre s'est fixée, c'est-à-dire où Israël, quels que soient l'héroïsme de ses soldats et l'habileté de ses chefs, est tenu, ou plutôt retenu en équilibre instable. Nous savons que, même abandonné par un si grand nombre de nations, même menacé par une coalition dont les forces peuvent aller en croissant sans cesse, même ignoré de l'Europe, Israël garde des chances très fortes dans le jeu des puissances. Nous serions peut-être portés à penser que ce pays peut jouer la paix. Mais pour peu que l'imagination avance dans le temps et quand on a jaugé, ne serait-ce qu'à peine, le cynisme des rapports internationaux, une lucide angoisse peut aussi nous saisir : de bien des manières l'existence d'Israël peut rester menacée à travers toutes les conventions et tous les traités concevables. Qui oserait dire aujourd'hui d'une façon absolue : Israël n'est pas en danger de périr ? Si l'hypothèse accédait à quelque degré de malheureuse probabilité, Israël aurait-il le droit de compter sur les Eglises chrétiennes, sur la mobilisation des consciences catholiques pour sa défense ? Pour nous, la réponse affirmative s'impose, Laissons de côté pour le moment nos débats théologiques. Et pourtant ils sont graves. Ne refusons pas de voir les difficiles problèmes posés à Israël par les réalités politiques arabes, ni par la situation sociale et économique des réfugiés palestiniens. Mais, dès maintenant, considérons que nos moyens, même limités, doivent servir Israël, car quelle église, quelle conscience chrétienne supporterait son démantèlement et sa disparition ?

L'exigence éthique commence là : elle est antérieure à toute dogmatique, à toute politique. A chaque institution, à chaque conscience d'en tirer les conséquences.

       

© P. Dabosville

14 janvier 1974

 

[1] J'ai relaté, dans un précédent ouvrage (Menahem Macina, Chrétiens et juifs depuis Vatican II, Etat des lieux historique et théologique. Prospective eschatologique, édit. Docteur angélique, Avignon, 2009, chapitre III.7 : « Le Nouveau Testament à la rescousse des résistances théologiennes », p. 113), les durs propos du défunt cardinal à l'égard de la perception théologique du document français : « Ce texte contient une théologie discutable du rôle actuel du peuple juif dans l'histoire du salut. Il affirme en particulier qu'on ne peut pas dire que "le peuple juif a été dépouillé de son élection" […] C'est également tout confondre que d'écrire que "la première Alliance n'a pas été rendue caduque par la Nouvelle". Que signifient alors les termes d'Ancienne et de Nouvelle Alliance, d'Ancien et de Nouveau Testament ? […] Parler de la Nouvelle Alliance, c'est dire que l'Ancienne est dépassée. Dire que l'Ancienne Alliance n'est pas caduque, parce qu'elle est "la racine, la source, le fondement, la promesse", c'est jouer sur les mots. Car c'est précisément parce qu'elle est la promesse qu'elle implique l'accomplissement. Cela, nous devons le dire clairement et loyalement, comme l'ont dit les premiers apôtres, comme l'a dit toute l'Église. » (Cardinal Jean Daniélou, « L'Église devant le judaïsme », Le Figaro, 28-29 avril 1973. Reproduit dans La Documentation Catholique, LXX, Paris, 1973, pp. 620-621.)

 

Merci à Sr Marie-Thérèse Martin de m'avoir fait parvenir ce texte impressionnant.