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Shoah

Méditation à Bergen Belsen, Pierre Dabosville, prêtre catholique
24/10/2013

 

[Voici un texte poignant, et d'autant plus émouvant qu'il émane d'un prêtre catholique qui fut l'un des acteurs majeurs (quoique infiniment discret) du difficile dialogue entre Juifs et Chrétiens dans les années 1960-1980. En ce qui me concerne, je le considère comme un morceau d'anthologie et comme un témoignage qui mériterait d'être lu dans toutes les églises, dans les séminaires et de figurer dans les anthologies de textes chrétiens de référence. On me pardonnera, j'espère, d'avoir mis en couleur rouge, celle du sang, les passages qui m'ont paru les plus sublimes. (Menahem Macina).]

 

10 juin 1975 au monument Juif du camp de Concentration de Bergen-Belsen

 

Trente ans ont passé. Mais l'événement est présent. Il nous a marqués, il nous marque. Par-dessus tous les signes du temps, l'extermination de nos frères juifs – l'Holocauste – colore désormais notre expérience de la durée. Selon l'expression d'un déporté du Struthof, l'extermination constitue désormais une « borne inamovible de l'histoire », la fin tragique d'une culture qui sombre dans l'abîme, le commencement du monde inhumain dans lequel nous sommes appelés à œuvrer et à vivre, en ce siècle finissant.

 A la vérité nous survivons, tous, juifs et chrétiens ici présents. Cela est physiquement vrai pour nos frères Juifs. Cela est réellement vrai pour nous chrétiens, car c'est ici que nous avons failli perdre notre identité chrétienne. Le crime était de vouloir anéantir le peuple juif et d'avoir osé l'entreprendre. Si le mystère d'iniquité s'était accompli jusqu'au bout sur cette terre fertilisée par la croyance chrétienne, au nom du discours hypocrite qui osait cyniquement en appeler à des valeurs chrétiennes perverties, la conscience chrétienne aurait été engloutie avec le peuple qui lui a donné naissance. La conscience chrétienne, non la conscience ou l'inconscience des chrétiens, car aucune conscience chrétienne ne peut subsister et se dire telle si elle ne reconnaît pas son origine permanente et son enracinement éternel dans la conscience juive.

En ce jour, en ce lieu, nous commémorons donc les martyrs de la foi en l'Eternel car c'est bien pour la foi de leurs pères qu'ils ont souffert l'abjection puisqu'à défaut de toute autre fidélité, il leur suffisait de porter un nom juif pour être désignés à la mainmise des bourreaux.

Nouveau mystère des Saints innocents, qui n'avaient d'autre tort, comme ceux sacrifiés par Hérode, que d'être nés et de s'appeler Friedmann, Steinberg, Morgenstern, ou Lanzmann ; mais combien plus sacrilège ! On ne tentait pas seulement de les rayer de l'histoire. Il fallait aussi annuler leur vocation, salir leur dignité, fouler au pied le peuple théophore. C'est eux, et non seulement les prophètes des temps anciens, que désigne un écrit chrétien des origines, en invoquant leurs épreuves et leurs souffrances : « eux dont le monde n'était pas digne » [cf. He 11, 38].

Un prêtre catholique se penchant, au milieu de ses frères juifs et chrétiens, sur de tels abîmes, ne peut que souhaiter garder le silence et s'ouvrir du dedans pour un appel désespéré à la miséricorde de l'Eternel. Desperate hope [un espoir désespéré]. Mais puisqu'il lui faut parler, il lui faut aussi confesser, quoi qu'il lui en coûte, si grand et si sincère soit son amour pour les victimes, qu'il s'est découvert solidaire des bourreaux. Il ne lui suffit pas en effet de reconnaître, tout en la récusant, l'indifférence criminelle de tant de chrétiens, qui créait autour des juifs cet immense cercle de solitude par quoi déjà ils étaient désignés pour la mort. Il lui faut encore avouer que le poids de l'histoire de son Eglise a pesé de façon déterminante sur le destin d'Israël. Notre mémoire osera-t-elle encore remonter le cours du temps ? Que de massacres, que de discriminations intolérables ont été couverts et même justifiés par des prétextes religieux ou par des doctrines théologiques ! C'est une chaîne continue de pensées monstrueuses et d'injustices exorbitantes qui, à travers plus de quinze siècles, frappant, tout en le stigmatisant, le peuple qui a révélé le D.ieu Unique, prépare les lois de Nuremberg, la Nuit de Cristal, et l'Holocauste, en faisant porter sur lui le soupçon permanent d'une ineffaçable culpabilité.

Le prêtre catholique qui ose prendre la parole aujourd'hui prie ses frères juifs, vivants et morts, non pas d'oublier, ni de pardonner à son Eglise la part de péché qu'elle porte devant eux, - car D.ieu seul pardonne – mais de se joindre à lui dans une silencieuse supplication pour que la miséricorde infinie du Seigneur nous révèle notre aveuglement d'hier et nous incite à une lucidité accrue.

Nous sommes ici pour nous souvenir et pour prier. Que D.ieu nous apprenne, qu'Il apprenne à son Eglise à aimer le peuple d'Israël, peuple de D.ieu par droit d'aînesse, comme Lui-même l'a aimé : ce n'est qu'en nous en remettant à son Esprit que nous pouvons espérer retrouver les voies, longtemps oubliées, de la vérité et de la justice.

A Neuengamme comme à Bergen-Belsen, à Dachau comme à Auschwitz, une fois encore, une fois de plus, le visage de l'homme a été mutilé. La révolte même des victimes ou l'inimaginable lueur de tristesse désespérée qui dut envahir leur regard à la découverte du destin qui les attendait, bien plus, le cri d'espérance en l'Eternel qui a pu jaillir de leur cœur à l'épreuve de leur misère, rien ne pouvait empêcher la « défiguration » des êtres, leur avilissement, leur dégradation. Même la sérénité de la mort leur était refusée. Mais comment ne pas évoquer alors toutes les souffrances, toutes les victimes, tous les morts des lieux d'extermination ? Pour ces millions d'hommes, de femmes et d'enfants, un seul visage, celui de l'homme façonné par D.ieu « à son image et selon sa ressemblance ». Un seul visage aussi a été piétiné, celui même de D.ieu. L'homme, seul, peut vouloir tuer l'homme. L'homme, seul, peut tenter d'assassiner D.ieu.

Une dernière prière ne jaillira-t-elle pas de notre angoisse ? Une prière et, en même temps, une résolution. Juifs et chrétiens, D.ieu n'a pas besoin de nous, mais la pointe extrême de sa création, le seuil d'affleurement de sa présence sont livrés à notre initiative et à notre responsabilité : l'homme, – qu'il sache ou non son rapport à D.ieu –, dépend de nous, s'il est vrai qu'il ne saurait trouver sa taille sans la référence à l'Eternel qui nous l'a révélée. Juifs et chrétiens, que ne ferons-nous pas ensemble pour sauver l'homme de l'abîme qui s'est ouvert en ces lieux de désolation et qui peut à nouveau s'ouvrir sous nos pas ? Que ne ferons-nous pas ensemble, à commencer par nous aimer mutuellement, si nous voulons que l'homme se sache aimé de D.ieu ?

 

© Pierre Dabosville

 

(Texte repris de Sens, juillet-août 1976, n° 298).

 

Merci à Sr Marie-Thérèse Martin, de m'avoir communiqué ce texte.