Debriefing.org
Google
Administration
Accueil
Tous les articles
Imprimer
Envoyer
S’inscrire
Nous contacter

Informations, documents, analysesDebriefing.org
Médias
Désinformation

«Juifs & musulmans - Si loin, si proches», par Karim Miské, critique par Véronique Chemla
30/10/2013

 
[Une remarquable analyse, dont la qualité ne surprendra que celles et ceux qui ne connaissent pas le talent de l'auteure, dont les chroniques sont incontournables. A méditer et diffuser largement. (Menahem Macina)]
 

Arte diffusera « Juifs & musulmans - Si loin, si proches » (Juden & Muslims. So nah. Und doch so fern !), « série documentaire » réalisée par Karim Miské. Diffusée en quatre volets, les 22 octobre à 22 h 25 et 29 octobre 2013 à 23 h 15, cette série « islamiquement correcte », biaisée, est fondée sur un postulat faux et éculé : la « coexistence harmonieuse entre juifs et musulmans sous domination islamique millénaire pendant plus de mille ans a été rompue notamment par le sionisme politique, la refondation de l'Etat d'Israël en raison de la Shoah ». Quatre parties effarantes d'ignorances et de fautes historiques, de prétention peureuse et de partialité négative à l'égard du judaïsme, du sionisme, des Juifs et de l'Etat d'Israël. Article actualisé.

« Quatre films pour raconter 14 siècles d'une relation unique entre juifs et musulmans, de la naissance de l'Islam au VIIe siècle en péninsule arabique à la seconde intifada en passant par l'Empire ottoman, l'Andalousie, le Maghreb et bien sûr Jérusalem ». Tel est le but ambitieux de cette série écrite par Karim Miské, Emmanuel Blanchard, maître de conférences de sciences politiques à l'Université de Versailles Saint-Quentin-en-Yvelines, et Nathalie Mars.


Le mythe « al-Andalous »

La thèse véhiculée est clairement indiquée : de la Bagdad abbasside à l'Empire Ottoman via l'Andalousie omeyyade, Juifs et musulmans auraient vécu des « moments d'harmonie », hormis les « épisodes les plus douloureux comme le conflit entre les tribus juives de Médine et le prophète Mohamed ou le massacre des juifs de Grenade par des musulmans en 1066 ».

Selon cette série réalisée par Karim Miské, documentariste depuis 25 ans et auteur notamment de Musulmans de France, l'« antagonisme entre juifs et musulmans, tel que nous le connaissons aujourd'hui, commence à prendre forme il y a cent cinquante ans à peine. On peut en retracer la généalogie depuis les premiers pas de l'ingérence de l'Occident dans le monde arabe jusqu'au déclenchement de la seconde intifada, en passant par la naissance du sionisme et du nationalisme arabe qui feront tout pour briser les liens unissant depuis si longtemps juifs et musulmans ». Une manière de dissimuler l'horreur de la dhimmitude, ainsi que « l'antisémitisme politique » et « l'antijudaïsme théologique » de l'islam (Shmuel Trigano). Cet « antagonisme entre juifs et musulmans » rappelle les « tensions intercommunautaires » alléguées, lors de la recrudescence du nombre d'actes antisémites au début de l'Intifada II, par des autorités politiques françaises refusant de dire la vérité : ces agressions venaient généralement de milieux musulmans.



Pour convaincre de la pertinence de cette thèse éculée et infondée, les producteurs ont nourri leur récit par « la parole de 40 experts internationaux : chercheurs, universitaires, historiens » - notamment Adel Rifaat, né Eddy Lévy au Caire (Egypte) et frère ainé du philosophe Benny Lévy (1945-2003) -, dont certains controversés, tel Gilbert Achkar, tout en évitant des spécialistes émérites notamment Bat Ye'or, une historienne pionnière de la dhimmitude, ou Jeffrey Herf, auteur de Hitler, la propagande et le monde arabe. Les experts arabes interviewés émanent d'universités américaines ou européennes, et non arabes. Pourquoi ? Les relations entre juifs et musulmans sont un sujet tabou dans le monde musulman ?

Interviewé par Shlomo Malka, directeur d'antenne de RCJ, radio du Fonds Social Juif Unifié (FSJU), le 21 octobre 2013, Karim Miské a déclaré que les auteurs d'Histoire des relations entre juifs et musulmans des origines à nos jours (Albin Michel) ont travaillé en bonne entente avec lui et qu'ils lui ont conseillé les noms d'intervenants. Il a ajouté : « Le conflit israélo-palestinien prend en otages les identités des uns et des autres [... On a fait un casting pour choisir les intervenants. On voulait une grande majorité de juifs et musulmans, de vrais scientifiques ».

Par souci de didactisme et d'originalité, les auteurs ont « illustré leur série documentaire par des animations graphiques » de Jean-Jacques Prunès. « Pour la période contemporaine, photographies et images d'archives prennent le relais et se mêlent à l'animation ».

Malgré son ambition – « série sans concessions et sans partis pris » -, cette œuvre, produite par Jean Labib et Anne Labro, s'avère « islamiquement correcte ». Ce qui explique les soutiens accordés par l'Alliance des Civilisations (ONU), le Wolf Institute, les services culturels de l'ambassade des Etats-Unis d'Amérique en France  et le programme MEDIA de l'Union européenne.

A lire la présentation de la série par Arte, on frémit en notant les euphémismes et les omissions – sourates coraniques, hadiths (« L'heure du Jugement n'interviendra pas tant que vous n'aurez pas combattu les Juifs, et les pierres et les arbres derrière lesquels un Juif se sera caché diront : "Ô musulmans ! Ô serviteur d'Allah, il y a un Juif qui se cache derrière moi, viens et tue-le" ») antisémites - révélant en creux des vérités indicibles. On est choqué par des parallèles aberrants, l'Histoire déformée, et la logique horrible : pour revivre ces prétendues relations judéo-musulmanes harmonieuses qui n'ont jamais existé sous joug islamique, il faudrait libérer les Juifs de « leur prison identitaire » juive/sioniste et instituer un Etat indépendant dénommé « Palestine », citée par Karim Miské comme si elle existait dès l'Antiquité romaine.

Le documentaire rechigne aussi à informer sur la spécificité de l'islam qui se présente comme la vérité qui remplace le judaïsme et le christianisme. Il cite à tort des points communs entre judaïsme, christianisme et islam. Or, Abraham est un patriarche du peuple Juif, et Ibrahim un prophète de l'islam. Le Jésus biblique diffère de l'Îsâ du Coran, etc.

La vision des quatre volets ne rassure pas. A  commencer par le générique, qui montre des images stéréotypées de soldats israéliens et d'immeubles bombardés.

 
Les origines, 610-721 (Gründen, Beginnen)
 

Gommant plusieurs millénaires d'histoire juive et omettant de présenter le judaïsme et ses "messages révolutionnaires", le premier épisode de la série débute par le « récit de la naissance de l'islam et sa conquête en un siècle d'un territoire s'étendant de la Perse à l'Espagne ».

Dans cette société de la péninsule arabique avant l'apparition de l'islam, « les juifs sont alors des Arabes comme les autres » (sic).

Le massacre de la dernière des trois tribus Juives prospères de Médine : les Banu Qaynuqa, "forgerons, fabricants d'armes et orfèvres", les Banu Nadir, détenteurs de palmeraies de dattes, que Mahomet bannit toutes deux, et les Banu Quraya, négociants en vin ? La série en exonère Mahomet, dont elle ne montre pas le visage, conformément à l'iconographie des espaces culturels arabes.

Comment la série explique-t-elle l'éloignement du judaïsme de l'islam ? Par des « conflits théologiques avec les rabbins médinois ». En fait, les Juifs ont refusé de reconnaître à la fois Mahomet comme un prophète du judaïsme et que le Coran « corrige » la Bible. Ayant constaté l'échec de sa stratégie visant à convertir et se rallier les Juifs, Mahomet différencie l'islam : jeûne d'un mois à Ramadan et non plus à Kippour, changement de direction de la kibla ([direction de la prière) de Jérusalem vers La Mecque, etc.


Selon la série, la conquête arabe et musulmane - "le mouvement d'expansion" - est normale. Le nombre de millions de victimes est celé. Pourtant, il est élevé…

« Quelle a été la place des millions de non-musulmans dans cet empire ? Pour les polythéistes, c'est la conversion, pour les peuples du livre, juifs et chrétiens, le statut de « dhimmi », un statut d'infériorité plus ou moins prononcé en fonction des lieux et des époques, mais qui leur permet notamment de pratiquer leur religion ».

Ne pouvant éviter d'évoquer la dhimmitude, les auteurs la minorent dans sa description. C'est à Zvi Ben Dror, de l'université de New York, de définir de manière elliptique la dhimmitude, « vieille tradition arabe de protection […] qui infère un statut d'infériorité ».

Or, la dhimmitude, c'est autre chose, et pire. Lisons la description de Bat Ye'or :

« La dhimmitude est corrélée au jihad. C'est le statut de soumission des indigènes non-musulmans – juifs, chrétiens, sabéens, zoroastriens, hindous, etc. - régis dans leur pays par la loi islamique. Il est inhérent au fiqh (jurisprudence) et à la charîa (loi islamique). Le pays conquis s'intègre au dar al-islam » - le dar al-islam (maison de la soumission) se distingue du dar al-harb, composé de territoires à conquérir pour les soumettre à l'islam - « sur lequel s'applique la charîa. Celle-ci détermine en fonction des modalités de la conquête les droits et les devoirs des peuples conquis qui gardent leur religion à condition de payer une capitation mentionnée dans le Coran et donc obligatoire. Le Coran précise que cet impôt, dénommé la jizya, doit être perçu avec humiliation (Coran, 9, 29). Les éléments caractéristiques de ces infidèles conquis (dhimmis) sont leur infériorité dans tous les domaines par rapport aux musulmans, un statut d'humiliation et d'insécurité obligatoires et leur exploitation économique. Les dhimmis ne pouvaient construire de nouveaux lieux de culte et la restauration de ces lieux obéissait à des règles très sévères. Ils subissaient un apartheid social qui les obligeait à vivre dans des quartiers séparés, à se différencier des musulmans par des vêtements de couleur et de forme particulière, par leur coiffure, leurs selles en bois, leurs étriers et leurs ânes, seule monture autorisée. Ils étaient astreints à des corvées humiliantes, même les jours de fête, et à des rançons ruineuses extorquées souvent par des supplices. L'incapacité de les payer les condamnait à l'esclavage. Dans les provinces balkaniques de l'Empire ottoman durant quelques siècles, des enfants chrétiens furent pris en esclavage et islamisés. Au Yémen, les enfants juifs orphelins de père étaient enlevés à leur famille et islamisés. Ce système toutefois doit être replacé dans le contexte des mentalités du Moyen Age et de sociétés tribales et guerrières ».

Enfin, les auteurs allèguent que la condition juive en Europe chrétienne aurait été pire. Pourtant, les massacres sont toujours, depuis des siècles et des siècles, à sens unique : des musulmans assassinant des juifs. Mais cela n'interpelle pas ces trois auteurs.

Bat Ye'or a écrit un article clair et précis rectifiant les fautes historiques émaillant les deux premiers épisodes. 


La place de l'autre, 721-1789

« Sur le continent indo-européen et le pourtour de la Méditerranée, l'islam est religion officielle. Les juifs et les chrétiens constituent des minorités organisées autour d'une même idée : l'obtention du meilleur statut possible au sein de l'empire ». Comme ces dhimmis étaient en position d'agir pour changer de statut !


Le deuxième volet  de la série rappelle le pacte d'Omar instituant la dhimmitude minorée, et refourgue le mythe de l'« âge d'or des sciences arabes, islamiques », à Bagdad et dans la Cordoue gouvernée par les Arabes favorisant la convivenza, tout en précisant que pour les Abbâssides, sciences et religion étant inséparables, il s'agit alors de « renforcer la légitimité de l'islam » par les progrès scientifiques. Sur un millénaire, la série ne cite, et très brièvement, que Maïmonide et Rachi pour évoquer les Juifs brillants, érudits. Choquant.

Quant au déclin du monde musulman ou/et arabe, il n'est pas expliqué.

Et les Croisades sont partialement présentées.

Ce volet montre aussi l'instrumentalisation politique et religieuse par des dirigeants musulmans de Jérusalem, notamment en décidant que le « voyage nocturne du prophète Mahomet de La Mecque vers la destination mystérieuse » serait cette cité.

L'auteur met sur le même plan « les échanges culturels - en témoigne la Maison de la sagesse à Bagdad » et « les épisodes plus tragiques comme la conversion forcée en Andalousie des juifs (et des chrétiens) par les Almohades au XIIe siècle. Au XVe siècle, la Reconquista chasse les juifs et les musulmans d'Espagne et marque la fin d'Al-Andalous ». Comme si les Juifs avaient envahi l'Espagne et régi cruellement des provinces entières !? 


La Séparation, 1789-1945

Déjà, le titre est faux : la séparation ne date pas de l'époque contemporaine, car elle a été instituée par l'islam dès son origine, et matérialisée par la dhimmitude, les mellahs, ghettos au Maroc, le port de signes distinctifs visant aussi à les humilier  – en particulier, cloches aux ceintures, chapeau jaune, « autour du cou une figurine en bois en forme de veau lorsque les Juifs se baignent » -, etc.

Résumé de cette partie : l'« Europe chrétienne est un continent marqué par l'intolérance religieuse. La situation des Juifs y est bien plus précaire qu'en terre d'islam ». Comment peut-on alléguer une telle ineptie après la lecture de « L'exil au Maghreb, la condition juive sous l'islam 1148-1912 », de David G. Littman et Paul B. Fenton, anthologie chronologique de récits de témoins oculaires en Algérie et au Maroc, publiée par les Presses de l'université Paris-Sorbonne en 2010 ? Et ces deux auteurs n'ont publié qu'une partie des témoignages sur l'horreur de la condition des dhimmis en Algérie et au Maroc sur huit siècles, et ont réuni une documentation aussi considérable sur la condition juive en Tunisie, en Libye, en Egypte, etc.

« C'est en Europe que s'écrit désormais l'histoire. Révolution française, Etats-nations […] Les juifs d'Europe, désormais citoyens, deviennent la cible d'un antisémitisme plus affirmé. Mais en intégrant les nouvelles élites nationales, ils s'intéressent au sort des juifs du monde musulman, dont ils commencent à se sentir les protecteurs. Sionisme d'un côté, nationalisme arabe de l'autre, la Palestine, appelée Syrie Méridionale par les Ottomans, devient un enjeu religieux mais aussi politique ».


A aucun moment, ce troisième volet  de la série n'explique les raisons pour lesquelles les Juifs occidentaux « cultivés, puissants » multiplient les actions en faveur de leurs coreligionnaires en « terre d'islam » : accusation de crime rituel à Damas en 1840, « affaire de Safi » en 1863, qui « a concerné la mort subite du consul espagnol et l'accusation par le sous-consul que le domestique juif du consul avait empoisonné ce diplomate avec la complicité d'autres Juifs  » (David G. Littman), et a suscité l'intervention notamment de Sir Moses Montefiore (1784-1885), etc.

L'antisémitisme arabo-musulman remonterait à la traduction en arabe du Protocole des Sages de Sion, faux forgé par la police tsariste.

Par ailleurs, la série omet d'indiquer que ce sont des Juifs européens qui, au XIXe siècle créent le mythe  de la « coexistence pacifique entre juifs et musulmans en terre d'islam et sous domination musulmane », afin d'inciter les dirigeants européens à lutter contre l'antisémitisme dans leurs pays. Un mythe  pervers, retourné aux XXe et XXIe siècles par les musulmans ou/et les Arabes, contre les Juifs et l'Etat d'Israël. Et véhiculé par tant de dirigeants communautaires en diaspora…

Quant à la colonisation européenne, rappelons qu'elle émancipe les Juifs, leur confère des droits (décret Crémieux en Algérie, 1870).

Les images de cette partie révèlent une « Esplanade des mosquées », en fait le mont du Temple, désertée. Curieux pour le « troisième lieu saint de l'islam »...

La série mêle habilement des faits historiques – la déclaration Balfour (1917) – à des litotes et des fautes historiques. Ainsi, elle allègue une cohabitation de plus en plus difficile entre juifs et musulmans en Palestine mandataire en la liant, par un lien de causalité, avec le sionisme politique, sans en donner les raisons, sans citer les massacres  de Juifs à Hébron, Jérusalem, Safed, etc. fomentés par al-Husseini.

Si l'on voit des images de Juifs arrivant par trains ou travaillant à faire revivre Eretz Israel (terre d'Israël), ils sont présentés comme des immigrés. La série oublie d'informer sur les vagues d'immigration en Eretz Israel, sous l'empire ottoman et durant le mandat britannique, de musulmans venant d'Afrique du Nord et subsaharienne, du Moyen-Orient, du Caucase, etc. Résultat : les Sionistes paraissent des « pièces rapportées » dont on ne perçoit pas le lien avec leur Terre promise, avec Eretz Israel, et les indigènes seraient les « Arabes palestiniens ».

Il faut entendre Karima Dirèche, chercheuse au CNRS Aix-en Provence, et Abdelwahab Meddeb, universitaire, minorer l'adhésion des Arabes ou/et des musulmans au nazisme et les manifestations pronazies : le « nazisme est présenté comme libérateur de leur oppresseur » (Karima Dirèche) ; « l'ennemi de mon ennemi… » (Abdelwahab Meddeb). Les recherches historiques ont pourtant souligné combien cet enthousiasme se fondait sur l'antisémitisme.


Emblématique de ces carences informatives : la présentation d'Hadj Amin al-Husseini (1895-1974), « mufti de Hitler », et de son action. Ainsi, la série allègue que son alliance avec les nazis daterait de la Seconde Guerre mondiale, alors qu'al-Husseini s'enthousiasme pour le nazisme peu après la nomination d'Hitler comme chancelier d'Allemagne, le 30 janvier 1933 : dès avril 1933, le grand mufti demande à l'Allemagne « de ne plus envoyer ses Juifs en Palestine ». Il souhaite « bâtir une alliance durable ».


Quant au farhud, pogrom, qui eut lieu à Bagdad (Iraq) où s'était réfugié le grand mufti de Jérusalem al-Husseini  en 1941, ce volet évoque les « victimes d'un massacre » sans informer sur l'ampleur du farhud - 175 Juifs tués, mille blessés, 900 maisons juives détruites, des biens juifs pillés, etc. -, ni sur ceux qui l'ont commis. Et c'est encore une universitaire Juive d'origine irakienne, Ella Habiba Shohat, qui témoigne de la protection accordée par une famille musulmane irakienne à l'égard de sa famille lors du farhud.

Le nombre de musulmans ayant combattu, à l'appel d'al-Husseini, au côté des forces de l'Axe ? « Quelques milliers, essentiellement bosniaques », selon la série, qui contrebalance avec les « centaines de milliers » ayant rejoint les rangs des Français et des Britanniques. En fait, plus de 100 000 musulmans européens ont combattu pour l'Allemagne nazie, entre autres dans la division SS Handschar en Bosnie.

Silences embarrassants : la série n'ose pas dire qu'al-Husseini a participé à la Shoah - il a fait pression avec succès pour éviter l'arrivée en Palestine mandataire de milliers d'orphelins Juifs d'Europe centrale qui seront tués à Auschwitz -, qu'il a échappé aux inculpations pour crimes de guerre grâce à la France dirigée par de Gaulle, qui lui permet en mai 1946 de fuir au Caire (Egypte), qu'il a joué un rôle éminent dans le mouvement « arabe palestinien », notamment comme mentor d'Arafat, et combien sa mémoire est louée  par l'Autorité palestinienne dirigée par Abou Mazen (Mahmoud Abbas), auteur d'une thèse révisionniste.

Sur RCJ, radio du Fonds Social Juif Unifié (FSJU), Shlomo Malka, directeur d'antenne, a interviewé, le 21 octobre 2013, Karim Miské : « Sur la position du mufti de Jérusalem et sur  ses complaisances à l'égard du nazisme, vous ne cachez rien et vous dites tout.  C'est la première fois qu'on va très loin. L'engagement du mufti au coté du nazisme a été très fort. Il ne faut pas le minorer [...] Il fait le salut nazi  ». Karim Miské a répondu : « C'est un engagement de conviction. [Le grand mufti al-Husseini] voit deux ou trois fois Hitler [...]  [Il] faisait des discours antisémites enfiévrés à la radio allemande [...] Le mufti savait que la Solution finale était en route, puisque Himmler le lui avait dit, et il a quand même été partisan du fait d'envoyer les Juifs en  Pologne et il savait très bien ce qu'on leur faisait là-bas. Il ne l'a pas regretté, puisqu'il l'a écrit après la guerre [...] Il a tenté de recruter des musulmans, surtout des Arabes, pour que les musulmans se battent du côté du Reich. Mais cela n'a pas marché. Le seul corps d'armée qu'ils ont réussi à mettre sur pied, c'est [celui] des Bosniaques, pour des raisons propres à l'histoire yougoslave [...] Sinon, dans le reste du monde musulman, les gens se sont battus du côté de leurs puissances coloniales. La propagande nazie n'a pas marché dans ce sens-là ». Bref, Karim Miské reconnaît, sur une radio Juive française, ce qu'il omet dans sa série.


Deux mensonges parmi d'autres dans cette partie : au Maroc, le souverain Mohamed V protège ses sujets Juifs « dhimmis » des lois raciales antisémites du régime de Vichy - or, le Maroc  est, depuis 1912, un protectorat français  – et « les lois françaises ne s'y appliquent pas ». Pourtant, Le Journal du Maroc  évoque alors les discriminations visant les Juifs français, étrangers et marocains édictées au Maroc par quatre dahirs (décrets royaux).

 

La guerre des mémoires, 1945–2013

 

Le « monde découvre l'horreur des camps nazis. En 1948, la naissance d'Israël suscite colère et amertume chez les Arabes et les musulmans, joie et allégresse dans l'ensemble du monde juif, de New-York à Tel Aviv. Des centaines de milliers de Palestiniens sont expulsés et fuient avec l'espoir d'un possible retour, tandis que la grande majorité des juifs du monde musulman quittent en quelques décennies de gré ou de force l'Irak, l'Egypte, l'Iran, la Syrie, le Maroc, la Tunisie… »

De manière erronée, ce quatrième  volet de la série présente la recréation de l'Etat d'Israël – le passé Juif en Eretz Israel est largement occulté – comme une nécessité après la Shoah. Exit le lien entre le peuple juif et sa terre, les accords pris lors de la conférence de San Remo (1920), la Société des Nations en 1922, l'article 80, dénommé aussi « clause du peuple juif » de la Charte des Nations unies (1945), etc., fondant les droits d'Israël sur sa terre. Quid du négationnisme et du révisionnisme en "terre d'islam" ?

On ne peut comprendre pourquoi, pour des musulmans, l'« idée d'un Etat juif est inacceptable », si l'on ne rappelle pas la dhimmitude. L'islam ne peut pas accepter l'idée de Juifs maîtres de leur destin, faisant refleurir leur terre négligée pendant des siècles par des musulmans arabes, de Juifs multipliant les réussites scientifiques, économiques, etc. Cette vision des Juifs, ces anciens dhimmis devenus acteurs de leur histoire et de l'Histoire, remet en cause le dogme islamique. La normalisation des relations entre l'Egypte de Sadate et l'Etat d'Israël est alors perçue comme une « trahison » consistant à « renier l'identité arabe et musulmane ».

Avec la recréation de l'Etat d'Israël et sa Guerre d'Indépendance, c'est un crépitement d'Israël-bashing : les « rapports se tendent brusquement », « 700 000 Arabes de Palestine quittent [leurs maisons] sans imaginer qu'ils ne les reverront plus. C'est la nakba, une tragédie ». Or, selon les calculs de l'historien Efraim Karsh, lors de la guerre d'Indépendance de l'Etat d'Israël, entre 583 000 et 609 000 Arabes palestiniens ont fui leurs foyers, généralement de plein gré et en raison des actions menées par les dirigeants arabes. Un nombre à comparer avec l'exode, généralement forcé et tragique, d'environ un million de Juifs des pays arabes, d'Iran, de Turquie, de la partie de Jérusalem conquise par la Jordanie, etc. Cette série insiste sur le fait que les Arabes de Palestine auraient été "dépossédés" de leur "pays". Ce qui implique que les Juifs sionistes auraient volé leurs terres. Un thème de la propagande anti-israélienne, et qui reprend un poncif antisémite, celui du Juif voleur.

Un exil Juif, annoncé  le 14 novembre 1947 – cinq jours avant le vote du plan de partition de la Palestine mandataire en deux Etats, l'un juif, l'autre arabe, tout en maintenant un corridor autour de Jérusalem – par Heykal Pasha, délégué égyptien, dans un discours comminatoire au Comité politique de l'Assemblée générale de l'ONU :

« Les Nations unies… ne devraient pas perdre de vue le fait que la solution proposée risque de mettre en danger un million de juifs vivant dans les pays musulmans. La partition de la Palestine risque de créer dans ces pays un antisémitisme même plus difficile à extirper que celui que les Alliés étaient en train d'éradiquer en Allemagne […] Si les Nations unies votaient pour la partition de la Palestine, elles pourraient être responsables du massacre d'un grand nombre de juifs ».

Heykal Pasha donne alors des détails sur sa menace :

« Un million de Juifs vivent en paix en Egypte [et dans d'autres pays musulmans] et apprécient tous les droits de la citoyenneté. Ils n'ont aucun désir d'émigrer en Palestine. Cependant, si un Etat juif était créé, nul ne pourrait empêcher des troubles. Des émeutes pourraient éclater en Palestine, se répandre à travers tous les Etats arabes et risquent de mener à une guerre entre deux races ».

Ce qui suppose une coordination entre les pays arabes selon un modèle dégagé par le professeur Shmuel Trigano  : isolement, marginalisation et exclusion juridiques, économiques et politiques par un « statut des juifs », pogroms, expulsions, etc.

Cette série va plus loin dans le déni de la réalité historique en alléguant que l'Etat d'Israël – notamment l'Agence Juive – aurait "joué un rôle" dans cet exode massif. Il est invraisemblable que des communautés juives implantées dans des contrées depuis des millénaires, ou des centaines d'années, bien avant la conquête arabe, aient pu être convaincues de s'exiler, de se déraciner, de fuir dans le plus grand dénuement, sans avoir préparé sa destination, sans ce plan musulman d'expulsions et de menaces, sans la crainte de l'imposition à venir du statut de dhimmi, etc.

Des Etats musulmans et les Arabes de la Palestine sous mandat britannique refusent ce plan de partition et mettent en œuvre ce plan par lequel ils deviennent, des années 1940 aux années, 1970 Judenrein. Et après samedi, dimanche

Les « Palestine » existant de facto – Hamastan dans la bande de Gaza, Autorité palestinienne dans les territoires disputés, ou Fatahland, Jordanie - sont quasiment toutes Judenrein – sans Juif. Par contre, l'Etat d'Israël abrite 1, 67 million de musulmans  dotés de droits.

Quant à l'Etat d'Israël, ce volet souligne l'accueil « différent de celui auquel [les Juifs émigrés des pays musulmans] s'attendaient » : ils « sont aspergés de DTT, alors qu'ils avaient revêtus leurs plus beaux costumes », ou étaient arrivés dénués de tout bien. Un fait triste qui n'a pas empêché ces olim [immigrants en Eretz Israel] d'aimer ce pays et de défendre cet Etat.

Le déchaînement contre Israël se poursuit lors de l'évocation de l'Intifada, qui éclata en 1987, sur un registre lexical biaisé : « occupation  israélienne de Gaza et de la Cisjordanie », avec son « lot d'humiliations », « colonisation  de terres palestiniennes », « colons israéliens ». L'« Etat hébreu commence à perdre la guerre des images ». Hélas ! Des images d'enfants instrumentalisés lançant des pierres mortelles contre des civils et des soldats.

Selon Karima Dirèche, chercheuse au CNRS, à Aix-en Provence, la « question israélo-palestinienne fédère la conscience politique arabe ». Pourtant le « printemps arabe » a éclaté sans aucun rapport avec ce conflit.

C'est une « guerre inégale ». Oui, mais Karim Miské n'ose pas préciser [qu'il existe une autre] asymétrie [celle qui existe] entre un Etat Juif et 57 Etats membres de l'Organisation de la conférence islamique  (OCI), qui le persécutent dans les enceintes internationales, organisent son boycott et d'autres actions de délégitimation, et visent sa destruction par tous moyens, etc.

Et une asymétrie entre un Etat démocratique respectueux du droit, et un terrorisme palestinien soutenu par des Etats arabes, dont l'Iraq de Saddam Hussein, et frappant les Juifs en Israël, en France - attentats contre la synagogue de la rue Copernic (1980), contre le restaurant cacher Goldenberg (2002) -, en Italie, en Allemagne (Jeux Olympiques de Munich en 1972), etc.

« Chacun est bombardé d'images de mort dans son salon ». Oui, des morts de Juifs, causées souvent par des islamikazes lors de cette "guerre d'Oslo".

Et la série se conclut de manière lapidaire à l'égard du sionisme, mouvement de libération nationale du peuple juif : Juifs et musulmans, « frères ennemis, mais jamais étrangers, [liés par] mille ans d'un passé commun et cent ans d'éloignement et d'affrontements [...] Condamnés à tourner en rond dans la nuit de leurs prisons identitaires bâties avec une infinie patience par les leaders du sionisme et du nationalisme arabe. Prison mentale en vérité, dont les murs n'ont pas plus de réalité que le rêve dont ils le constituent ». Bref, les Juifs seraient aussi victimes d'autres Juifs. Et cette série leur intime non espère [sic] qu'ils se libéreront de leur "prison" juive, sioniste, et que le monde se réveillera du rêve sioniste.

Si la thèse de cette série était exacte, pourquoi seuls les Juifs sont-ils agressés essentiellement par des musulmans, contraints de quitter leurs quartiers, leurs villes, leurs pays ? Sans que la réciproque existe.

Mais ce volet final élude la recrudescence de l'antisémitisme en Europe ou en Amérique, et ces "rues arabes" haineuses défilant en Occident uniquement contre l'Etat d'Israël. Pourtant, le reportage Yourope. La vie juive en Europe  diffusé sur Arte en 2011, déclarait : l'antisémitisme « est surtout le fait de musulmans et se répand de plus en plus dans les pays scandinaves », notamment à Malmö (Suède) où vivent 700 Juifs suédois, qui ont financé le système de sécurité (vidéosurveillance) de leurs biens - synagogue, etc. - et 50 000 musulmans originaires d'Irak, de Bosnie, de « Palestine » (1/6e de la population) ».

Enfin, ce volet évite la solitude contemporaine des juifs : où sont les musulmans lors des manifestations contre l'antisémitisme ?

Les faits sont têtus et démentent cette série faussement idyllique.

Le 19 octobre 2013, le réalisateur Karim Miské a déclaré à Télérama :  « Le nationalisme crée de nouvelles identités, qui ne prennent en compte qu'une partie de l'individu. Un juif du monde musulman va devoir choisir. En fait, il n'a pas tellement le choix. S'il choisit de rester juif arabe, bientôt les Arabes ne voudront plus de lui à cause du projet sioniste et de la création de l'Etat d'Israël. S'il choisit de rallier l'Etat hébreu, il lui est conseillé de laisser sa part arabe à la frontière. Le nationalisme crée des césures à l'intérieur des personnes et fabrique du conflit [...] Si elle se crée sur une ethnie dominante, la langue ou la religion, la nation exclut de facto les minorités qui n'ont d'autre choix que de partir ou de faire profil bas. Il n'y a pas de place pour une altérité intérieure ». Karim Miské ignore-t-il qu'il n'y a quasiment plus de Juifs dans les pays du "monde musulman", et que ces Juifs ne sont pas Arabes ? L'Etat hébreu n'a pas demandé et ne demande pas à ses olim, Juifs faisant leur aliyah en Israël, de "laisser leur part arabe à la frontière" et sa minorité arabe ou/et musulmane ne songe pas à quitter un Etat qui lui a conféré des droits et une condition qu'elle ne trouverait dans aucun Etat du monde arabe.

Cette stigmatisation du sionisme accusé d'avoir « brisé les liens unissant depuis si longtemps juifs et musulmans », et cette dépréciation du judaïsme, sont véhiculées dans une série coproduite  et diffusée par une chaîne financée par l'argent public. Elles seront diffusées par une dizaine de chaînes de télévision, notamment en Europe, après l'avoir été au Canada.

Enfin, sort, chez Albin Michel, un livre numérique, enrichi de textes additionnels, de cartes interactives et d'extraits de cette série documentaire.

Ce qui est curieux, c'est que des médias communautaires ont chroniqué cette série sans en dénoncer la thèse faussée, idéologiquement biaisée. Dans Actualité juive hebdo, David Pouvil a qualifié cette série de "formidable" et "très enrichissant". Etonnant ? Pas vraiment. Cet hebdomadaire incontournable n'avait pas consacré d'article à  deux livres contestant le mythe "al-Andalous", et pourtant incontournables : L'exil au Maghreb, la condition juive sous l'islam 1148-1912, de David G. Littman et Paul B. Fenton, et L'Europe et le spectre du califat de Bat Ye'or.

Shlomo Malka, directeur d'antenne de RCJ, radio du Fonds Social Juif Unifié (FSJU), a vu deux épisodes sur quatre. Le 21 octobre 2013, il a interrogé, sur RCJ, Karim Miské, dont il a loué la série sur « un sujet difficile », mais il n'a pas relevé les erreurs historiques et la partialité de cette série. Il n'a pas réagi quand le réalisateur a déclaré : « Le conflit israélo-palestinien prend en otages les identités des uns et des autres [...] La langue de culture était l'arabe ». Quid du judéo-arabe ?

 
« Juifs et musulmans - Si loin, si proches »

 

Série documentaire de Karim Miské

Film écrit par Karim Miské, Emmanuel Blanchard et Nathalie Mars

Animation de Jean-Jacques Prunes

Avec la voix de Nathalie Richard

Direction éditoriale : Sylvie Jézéquel

France, 2013, 4 x 52 mn

Coproduction : ARTE France, Compagnie des Phares et Balises, France Télévisions (France 3 Corse Viastella), Vivement Lundi !, Pictanovo

Soutiens : Alliance des Civilisations (ONU), Wolf Institute, services culturels de l'ambassade des Etats-Unis d'Amérique en France, Centre national du cinéma et de l'image animée (CNC), programme MEDIA de l'Union européenne, Région Île-de-France, Région Nord-Pas-de-Calais, de la Région Bretagne, Agence nationale de la cohésion sociale et l'égalité des chances - L'Acsé – Fond Images de la diversité, de la PROCIREP – Société des Producteurs, ANGOA

Diffusion les 22 octobre à 22 h 25, et 9 novembre à 10 h 40 - Les origines, 610-721  (1/4) et La place de l'autre, 721-1789  (2/4) - et 29 octobre 2013 à 23 h 15 - La Séparation, 1789-1945  (3/4) et La guerre des mémoires, 1945–2013  (4/4).
 

Visuels :
Dessin : © Jean-Jacques Prunes

Meknès - Musiciens israélites et marocains. © Amar re Ohana, Centre de la Culture Judéo-Marocaine (Bruxelles)

 

A lire sur ce blog :

Affaire al-Dura/Israël

Aviation/Mode/Sports

Chrétiens

Culture

France

Il ou elle a dit...

Judaïsme/Juifs

Monde arabe/Islam

Shoah (Holocaust)

Articles in English  


Cet article a été publié le 22 octobre 2013, sur le Blog de Véronique Chemla. Il a été actualisé au 30 octobre 2013.

 

[Je remercie M. Jean-Richard Mansencal de m'avoir signalé ce texte!]