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Pipes, Daniel

Chypre rejoint le Moyen-Orient [La découverte de gisements pétroliers et gaziers gigantesques annonce-t-elle la paix ou la guerre ?]
10/11/2013

Solon Kassinis, maître d'œuvre de la stratégie gazière chypriote.

La découverte de gisements sous-marins de gaz et de pétrole suit de peu celle réalisée non loin de là par les mêmes compagnies américaines (Noble) et israéliennes (Delek, Avner) dans les eaux territoriales d'Israël. Le gisement de gaz est actuellement estimé à plus de 1500 milliards de m3. Quant au pétrole, sa valeur équivaudrait à 800 milliards de dollars, une somme gigantesque pour un petit pays dont le PIB actuel atteint seulement 24 milliards de dollars.

Cette énergie sera probablement en grande partie exportée vers la Turquie et l'Europe. Un pipeline vers la Turquie serait l'option la moins coûteuse et la plus facile mais tant que des troupes turques occuperont 36% de l'île de Chypre, cela ne se fera pas. Dernièrement, une décision de justice permettant au gouvernement israélien de décider des quantités d'énergie exportées, a ouvert de nouvelles perspectives : Chypre pourrait échanger avec Israël du gaz qui transiterait alors vers la Turquie ; les deux alliés pourraient également construire ensemble un terminal de gaz naturel liquéfié à Chypre.

Si l'Égypte, Gaza, le Liban et la Syrie devaient finir par trouver du gaz et rejoindre le monde moderne, ils pourraient également être partie prenante et faire véritablement de cette zone située entre l'Égypte et Chypre une ressource majeure. Selon le US Geological Survey, les bassins contigus du Delta du Nil et du Levant renferment ensemble une quantité de gaz naturel estimée à 105 mille milliards de m3 et l'équivalent de 3,44 milliards de barils de pétrole.

Les bassins du Delta du Nil et du Levant renferment ensemble une quantité de gaz naturel estimée à 105 mille milliards de m3 et l'équivalent de 3, 44 milliards de barils de pétrole.

Cette découverte de nouveaux gisements permettrait soit de résoudre soit d'envenimer le problème chypriote. Le gouvernement chypriote a judicieusement délimité ses frontières maritimes avec l'Égypte en 2003, le Liban en 2007 et Israël en 2010. Le pays a signé des contrats pour de nouvelles explorations avec le Français Total, l'Italien Eni, et le Sud-Coréen Kogas. Toutefois la Turquie énergivore menace ce trésor en voulant que son État fantoche de Chypre du Nord reçoive une partie des revenus générés par les nouveaux gisements et en suscitant la crainte que, après l'invasion de l'île par la Turquie en 1974, son Premier ministre versatile et malveillant, Recep Tayyip Erdoğan, envahisse le territoire de la république.

Erdoğan et le ministre des Affaires étrangères, Ahmet Davutoğlu, ont mené une politique étrangère ambitieuse visant à n'avoir « aucun problème avec les pays voisins », une politique qui, paradoxalement, a conduit la Turquie à n'avoir aucun ami. Les relations tendues avec la Géorgie, l'Arménie, l'Azerbaïdjan, l'Iran, l'Irak, la Syrie, Israël, l'Autorité palestinienne, l'Arabie saoudite, l'Égypte et la Serbie, laissent présager un retour d'Ankara à d'anciennes habitudes, à savoir, fustiger Chypre et la Grèce. Dans tous les cas, cela pourrait provoquer des flux de réfugiés perturbateurs.

Des estimations de juillet 2013 portant sur le nombre de réfugiés syriens montrent que Chypre a jusqu'à présent échappé aux flots de réfugiés.

C'est ici qu'il faut parler de la guerre civile brutale en cours en Syrie, à 110 km de là. Jusqu'à présent le conflit n'a pas eu d'impact majeur sur Chypre, mais la proximité de l'île, ses faibles capacités de défense et sa qualité de membre de l'Union européenne (qui signifie qu'un immigré illégal mettant le pied à Chypre peut atteindre facilement l'Allemagne ou la France) rendent le pays extrêmement vulnérable. Les 2,2 millions de personnes ayant fui la Syrie depuis 2011 ont jusqu'à présent évité Chypre pour lui préférer (par ordre décroissant) le Liban, la Jordanie, la Turquie, l'Égypte et l'Irak. Mais cela pourrait changer rapidement si les Alaouites vivant très près de Chypre prennent la mer en assez grand nombre ou si Ankara encourage les Syriens à émigrer vers le Nord de Chypre pour ensuite passer discrètement la frontière et s'introduire en république chypriote.

Contrairement à son voisin Israël, qui est également encerclé, Chypre manque aussi bien d'effectifs militaires que de barrières de protection : les forces armées turques comptent 700.000 hommes, un chiffre qui avoisine celui de l'ensemble de la population de la République de Chypre, soit 850.000. En d'autres termes, la population turque est près de 100 fois supérieure à celle de Chypre. Toutefois Nicosie peut nouer des alliances, particulièrement avec Israël, en vue de renforcer sa sécurité. En retour Israël gagnerait, par des opérations gazières communes, une profondeur stratégique pour sa force aérienne et un allié diplomatique. Comme me le disait un assistant du président chypriote Nicos Anastasiades, « Nous sommes l'ambassadeur d'Israël dans l'Union européenne. »

Jusque là, tout va bien. Mais la marine américaine en Mer Méditerranée a été réduite à un point tel que, selon Seth Cropsey, un ancien responsable de la marine, la 6ème flotte se limite à un navire de commandement en Italie et quelques destroyers de missiles balistiques en Espagne. Cette force doit de toute urgence être réactivée afin de soutenir les alliés des États-Unis au Levant, au moment où des tensions sont ravivées dans leur voisinage immédiat.

Mise à jour, 6 novembre 2013. Un article majeur de Nicky Hager et Stefania Maurizi, intitulé « Cyprus: the home of British/American Internet surveillance in the Middle East » [« Chypre : base de la surveillance sur Internet du Moyen-Orient par les Britanniques et les Américains »] vient d'être publié dans le magazine italien L'Espresso et n'a donc pu trouver place dans la présente analyse.

Selon cet article, qui s'appuie sur des informations fournies par Edward Snowden, la surveillance sur Internet par les Britanniques et les Américains « au Moyen-Orient et dans les régions voisines, s'effectue à partir d'une base secrète située sur l'île de Chypre », faisant de l'île « un site-clé » pour les systèmes de surveillance de masse.

Cela pourrait être le Government Communications Headquarters [le Quartier Général des communications gouvernementales] situé à Ayios Nikolaos, une entité distincte de la base militaire britannique de Dhekelia, qu'un rapport appelle « Sounder ».

Carte représentant la zone de la base militaire de Dhekelia.

Ces révélations ont des répercussions importantes pour la République de Chypre qui, comme le dit L'Espresso, « compte sur le secret des opérations d'espionnage britanniques pour éviter de devoir s'expliquer auprès des pays voisins sur les raisons pour lesquelles les agences de renseignement britannique et américaine les espionnent à partir de bases situées sur le territoire chypriote. » Selon L'Espresso :

Des cartes de câbles sous-marins montrent que Chypre se situe au centre d'un réseau de câbles sous-marins de fibres optiques, qui fait de l'île un site tout désigné pour espionner les communications en Méditerranée orientale et au Moyen-Orient. Un certain nombre de câbles relient Chypre à Israël et à la Syrie, cibles évidentes de l'espionnage anglo-américain. D'autres câbles partent de Chypre vers le Liban, l'Égypte et la Turquie, vers la Grèce et l'Italie, et ainsi de suite.

Le câble très important SEA-ME-WE3 qui relie le Sud-Est asiatique, le Moyen-Orient et l'Europe occidentale transite également par le petit pays insulaire. Au total, ce sont plus d'une dizaine de câbles stratégiques qui sont accessibles à Chypre, et d'autres encore sont en projet. C'est un site idéal pour la surveillance des communications au Moyen-Orient et dans les pays avoisinants.

Certains des postes d'écoute à Ayios Nikolaos, avec l'aimable autorisation de Google Maps.

La National Security Agency [Agence nationale de sécurité] a également un rôle direct dans ces opérations de surveillance et des agents du renseignement américain sont établis dans des bases militaires, mais « on leur demande de s'habiller comme des touristes, car le Royaume-Uni a promis au gouvernement chypriote que seuls des agents britanniques travailleront sur place. »

 

© Daniel Pipes et The Washington Times