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Menahem Macina

Présentations et recensions du livre de Menahem Macina, 'L'Apologie qui nuit à l'Eglise'
14/11/2013

 


L'apologie qui nuit à l'Eglise. Révisions hagiographiques de l'attitude de Pie XII envers les Juifs. Suivi des contributions des professeurs Michael R. Marrus et Martin Rhonheimer, mai 2012, Cerf, ISBN 2204097446.

 

·        Présentation du livre (version imprimée) sur le site de l'éditeur.

·        Présentation de la version électronique du livre, par l'éditeur (Tsofim)

·        « Quand l'Eglise se taisait », recension par Michaël de Saint-Cheron.

·        « L'Eglise catholique face au génocide », recension par Marc Riglet, dans la revue LIRE-L'Express, juillet-août 2012.

·        Recension par Frédéric Le Moal, sur le site Lelittéraire.com.

·        "Église et Shoah : après la polémique, le temps des historiens", recension par François Soulage, sur le site www.temoignagechrétien.fr (TC 3504) 7 septembre 2012.

·        Recension par le pasteur Michel Leplay, dans Libre Sens, Bulletin du Centre Protestant d'Études et de Documentation, n° 203 de septembre-octobre 2012.

·        Recension par le prof. Yves Chevalier, dans Sens, Revue de l'Amitié Judéo-Chrétienne de France, n° 374 (décembre 2012), p. 836-838.

 

Présentation du livre par l'éditeur de la version imprimée
(Le Cerf)


Trois citations illustrent l'esprit de ce livre :

« Dans les communications d'Église durant la domination nazie, jamais les Juifs ne furent explicitement nommés comme tels et leur persécution ne fit jamais l'objet d'une condamnation ecclésiale spécifique » (Martin Rhonheimer).

« S'efforcer d'expliquer, comme l'a fait Pie XII, aux survivants de l'Holocauste, la "grande bienveillance de l'Église", et leur rappeler qu' "au milieu de [leurs] angoisses", ils ont "senti les bienfaits et les délicatesses de l'amour", serait une impardonnable arrogance si ces propos étaient émis aujourd'hui » (Michael R. Marrus).

« L'apologie [...] est grande consommatrice d'à-peu-près dans tous les domaines : ses ravages dans l'ordre de l'histoire et de la charité ne se comptent plus » (Fadiey Lovsky).

Tout en prenant acte des progrès accomplis depuis la déclaration « Nostra Aetate », 4 du second concile du Vatican (1965), l'auteur déplore la résurgence d'un discours apologétique visant à justifier à tout prix l'attitude de l'Église envers les Juifs, avant et durant la Seconde Guerre mondiale, et il en réfute les arguments à la lumière de documents incontestables.

Faisant fond sur des déclarations impressionnantes de repentir de hauts dignitaires catholiques et protestants, qu'il cite largement, il invite les chrétiens à s'inscrire dans cette démarche de vérité, plutôt que de nier ce qui fut regrettable dans l'attitude de la chrétienté d'alors, au risque de tomber dans un révisionnisme historique aussi dommageable pour la cause qu'ils veulent défendre que pour l'Église elle-même.

Collaborations : Michael R. Marrus - Martin Rhonheimer

 

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Description par l'éditeur de la version électronique du livre (Tsofim)


Depuis quelques décennies, de nombreux auteurs catholiques s'efforcent de justifier l'attitude de la hiérarchie religieuse à l'égard des juifs, au fil des siècles, et plus particulièrement celle qui fut la sienne à l'époque de la Shoah. Circonstance aggravante, aux yeux de l'auteur : les autojustifications dont se pourvoit l'Église d'aujourd'hui. Et d'évoquer, entre autres textes, la prise de position militante du pape Benoît XVI en faveur de son lointain prédécesseur, dans une homélie prononcée le 9 octobre 2008, à l'occasion des 50 ans de la mort de Pie XII. Il y invoquait le radio-message de Noël (décembre 1942), dans lequel le pontife du temps de guerre déplorait la situation des «centaines de milliers de personnes qui, sans aucune faute de leur part, mais seulement pour des raisons de nationalité ou de race, sont destinées à la mort ou à un progressif dépérissement»..

L'auteur estime que cette longue et âpre polémique est pour beaucoup dans l'exacerbation des répliques des défenseurs de l'institution ecclésiale et de sa hiérarchie, dont les excès apologétiques, causent souvent autant de dommages à la cause de l'Église que les accusations stridentes et parfois injustes de ses détracteurs. Il procède à des analyses de cas, dont il prévient que certaines pourront irriter, voire scandaliser celles et ceux qui voudraient que tout aille pour le mieux dans le meilleur des mondes religieux, et qui, pour discréditer toute remise en cause, même sincère et documentée, de l'institution ecclésiale et de ses prélats, accusent leurs auteurs de volonté de nuire à la religion chrétienne.

Il affirme que sa démarche veut s'inscrire dans la ligne de ce qu'écrivait un pape du XIXe siècle : «L'historien de l'Église sera d'autant plus fort pour faire ressortir son origine divine […] qu'il aura été plus loyal à ne rien dissimuler des épreuves que les fautes de ses enfants, et parfois même de ses ministres, ont fait subir à cette épouse du Christ dans le cours des siècles […]». Il souhaite que les chrétiens, leurs dignitaires et leurs pasteurs, entrent dans une démarche de pénitence et de repentance, sincère et totale.

Selon lui, de longs siècles d'exaltation excessive de la sainteté de l'Église et de ses ministres ont contribué à forger un mythe que la théologie a la possibilité de faire voler en éclats sans porter atteinte à la dignité de l'Église.

Pour ce faire, estime l'auteur, plutôt que de rendre hommage, voire d'accorder des distinctions honorifiques à des apologètes exaltés et peu regardants sur le choix des «preuves» qu'ils assènent à leurs contradicteurs, l'Église gagnerait à souligner et à actualiser l'appel à la pénitence qui parcourt toutes les Écritures, et à y répondre, avec ses fidèles, par la conversion du cœur et la reconnaissance publique de ce qui fut regrettable dans l'attitude de la chrétienté d'alors. C'est, selon lui, le seul moyen de toucher le cœur de Dieu et celui de nos contemporains.

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Recension par Michael de Saint-Chéron

 

Quand l'Eglise se taisait

Sous le titre L'apologie qui nuit à l'Église. Révisions hagiographiques de l'attitude de Pie XII envers les Juifs [1] de Menahem Macina, suivi de deux contributions signées Michaël R. Marrus et Martin Rhonheimer, l'historien juif, spécialiste des doctrines messianiques autant que des rapports entre les religions juive et chrétiennes, revient sur la question qui n'a cessé de diviser juifs et catholiques depuis la sortie du livre de Rolf Hochhuth, Le Vicaire (1963).

Passionnante étude scripturaire, historique, historiographique aussi mais également talmudique (au sens propre) sur la révision hagiographique de Pie XII pendant la guerre. On connaissait les principales critiques émanant d'historiens ou de personnalités juives depuis cinquante ans, comme on connaissait les thèses très favorables au pape de l'écrivain juif israélien Pinchas Lapide, qui fut l'un des rares parmi les juifs à avoir défendu jusqu'à sa mort la mémoire de Pie XII.

Menahem Macina, après être revenu sur les témoignages hagiographiques de la part des historiens catholiques mais aussi anti-hagiographiques, propose un appareil des sources émanant des Églises chrétiennes (en particulier protestantes et catholiques) faisant acte de contrition pour les crimes commis par l'Allemagne nazie, et appelant les chrétiens à approfondir leurs connaissances du judaïsme.

Nous relisons avec effroi en juin 2012 l'adieu des dirigeants juifs polonais à l'adresse des juifs de Palestine, en 1943 :

 « À la dernière minute avant leur anéantissement total, les derniers survivants du peuple juif en Pologne ont lancé un appel au secours au monde entier. Il n'a pas été entendu […] Le sang de trois millions de Juifs hurle vengeance, et il sera vengé ! Et ce châtiment ne frappera pas seulement les cannibales nazis, mais tous ceux qui ne firent rien pour sauver un peuple condamné [2] […]»

La seconde voix que nomme l'auteur est le magnifique appel d'Albert Camus, le seul des écrivains français avec Claudel, à avoir dès 1946, parlé du silence du pape durant l'Holocauste. Son discours avait lieu au couvent des dominicains de la Tour Maubourg. Il leur dit :

 « J'ai longtemps attendu, pendant ces années épouvantables, qu'une grande voix s'élevât à Rome. Moi, incroyant ? Justement. Car je savais que l'esprit se perdrait s'il ne poussait pas devant la force, le cri de la condamnation. Il paraît que la voix s'est élevée. Mais je vous jure que des millions d'hommes avec moi ne l'avons pas entendue et qu'il y avait alors dans tous les cœurs, croyants ou incroyants, une solitude qui n'a pas cessé de s'étendre à mesure que les jours passaient et que les bourreaux se multipliaient. […] Ce que le monde attend des chrétiens est que les chrétiens parlent, à haute et claire voix, et qu'ils portent leur condamnation de telle façon que jamais le doute, jamais un seul doute, ne puisse se lever dans le cœur de l'homme le plus simple [3]. »

Dans l'exergue tiré du long et accablant témoignage de Ian Karski, le célèbre courrier du gouvernement polonais en exil, dans le film Pie XII, les Juifs et le nazisme (BBC, 1995), par Menahem Macina, il est une évidence que son témoignage ne fut entendu ni à Londres ni à Rome, ni nulle part.

Le chapitre crucial du livre est la « réponse d'un rabbin aux inquiétudes de l'abbé Journet à propos de la défaillance de l'Église à l'égard des Juifs ». Le rabbin qui parle ici est le grand rabbin Safran, qui fut au pire de la guerre d'extermination, grand rabbin de Roumanie, et fit preuve d'un vrai courage auprès des autorités religieuses chrétiennes de Roumanie. La responsabilité du Vatican et donc du pape Pie XII est proportionnelle à la puissance qu'aurait eu une condamnation papale entre 1940 et 1945 vis-à-vis de l'Allemagne hitlérienne. Condamnation qui ne vint donc jamais. Et, même après la guerre, pas une parole radicale, forte, ne sortit de la bouche du prélat, qui n'eut au contraire que des paroles horriblement conventionnelles et diplomatiques sans portée ni politique, ni théologique. Macina rapporte que la réponse de Safran au futur cardinal Journet fut sans appel, utilisant une page du Talmud de Babylone (traité Shabbat) sur la responsabilité. Ce texte parle de la responsabilité de celui qui est témoin de quelque faute commise par « les gens de la maison », mais les a laissés faire sans les réprimander : « [il] est coupable [du péché] des gens de la maison. »

Le texte se poursuit ; « Selon Rav Pappa, même les gens de la maison du Chef de l'Exil [Exilarque] sont coupables [du péché des gens] du monde entier. Si les princes ont péché, les anciens en quoi ont-ils péché ? Il y a lieu de répondre : il s'agit des anciens qui n'ont pas réprimandé les princes » (Shabbat, 54b-55a [4]).

Pie XI, lui, avait parlé haut et fort en 1938 dans son encyclique au titre allemand : Mit brennender Sorge (avec une brûlante angoisse), où il n'avait pas craint d'écrire que les chrétiens étaient « spirituellement des sémites. »

Ce livre de Menahem Macina a le grand mérite de faire le point sur un « brûlant » sujet qui mériterait que la haute hiérarchie catholique puisse enfin l'aborder sans peur mais dans la vérité des faits. Léon XIII, au XIXe siècle, savait, lui, que l'Église serait d'autant plus grande qu'elle serait davantage capable de « ne rien dissimuler [des] fautes de ses enfants et parfois même de ses ministres [5] »

 

Notes

[1] Cerf, 2012, 300 pages.

[2] Cf. p. 98-99.

[3] Œuves Complètes, II, Bibliothèque de la Pléiade, Gallimard, 2006, Actuelles. Chroniques (1944-1948), p. 471-472.

[4] Cf. ibid., p. 182-185.

[5] Ibid., p. 15.

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« L'Eglise catholique face au génocide »,
recension, par Marc Riglet,
dans la revue LIRE-L'Express, juillet-août 2012.

 

L'Eglise catholique face au génocide

Spécialiste des relations judéo-chrétiennes, l'auteur revoit la position de l'Eglise vis-à-vis des Juifs.

Quelle fut l'attitude de l'Eglise romaine, des années 1930 jusqu'à la fin de la Seconde Guerre mondiale, envers les Juifs persécutés ? Quelles positions de principe adopta-t-elle par rapport au fascisme en général et au national-socialisme en particulier et quelle politique fut conduite, par le Vatican, avec l'Allemagne nazie ? L'antijudaïsme chrétien s'accommoda-t-il de l'antisémitisme racialiste moderne ou bien y a-t-il eu entre l'un et l'autre solution de continuité ? Quel jugement, enfin, convient-il de porter sur la personnalité et les actions de Pie XII qui, de la nonciature à Berlin dans les années 1930 au trône de saint Pierre pendant la guerre, joua le tout premier rôle et commanda l'essentiel des réponses à ces questions ?

Dans les années 1960, la pièce de Rolf Hochhuth, Le Vicaire, qui dénonçait sans ménagement les silences du pape face aux persécutions des Juifs, avait provoqué une vive polémique. Les travaux historiques conduits depuis, les réflexions menées au sein même de l'Eglise romaine, l'aggiornamento de Vatican II revisitant et déplorant l'antijudaïsme traditionnel, et puis, surtout, les déclarations de repentance de nombreuses autorités ecclésiales semblaient avoir établi solidement le "jugement de l'Histoire". Non seulement Pie XII était bien resté silencieux face au martyre juif, mais sa position ambiguë sur l'antisémitisme rendait ce silence coupable. Or, voici que ce constat est à nouveau discuté. Menahem Macina, éminent spécialiste des relations judéo-chrétiennes, s'en émeut dans un excellent livre où la richesse de la documentation le dispute au caractère serré de l'argumentation. Et comment ne pas être sensible, avec lui, à ce qu'il peut y avoir d'indécent dans l'entreprise de "révision hagiographique de l'attitude de Pie XII envers les Juifs" ? Elle s'explique dans le projet, bien avancé, de béatifier ce pontife et culmine même, chez certains, dans la proposition de conférer à Pie XII la qualité de "Juste des Nations" dont Israël honore ceux qui, dans les épreuves, ont aidé le peuple juif.

Menahem Macina reprend toutes les pièces du dossier. Ses conclusions sont sévères mais justes. Pie XII, tout attaché à la défense de son Eglise, a manqué, vis-à-vis des Juifs, de la troisième vertu théologale : la charité. Ce serait la force de l'Eglise catholique que de le reconnaître et de s'en tenir là... une fois pour toutes.

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'L'apologie qui nuit à l'Eglise', de Menahem Macina:
recension par François Soulage

 

Critique parue dans Témoignage Chrétien n° 3504, 7 septembre 2012

Église et Shoah : après la shoah, le temps des historiens

Deux ouvrages, apparemment opposés, renouvellent notre vision du comportement de l'Église catholique de France face au sort des Juifs.


C­e 23 août, cela faisait 70 ans que Mgr Saliège, archevêque de Toulouse, osait la plus célèbre parole d'Église contre la persécution des Juifs en France. La célébrité de cet acte n'a d'égal que sa rareté, et depuis la Libération, l'attitude de l'Église fait débat, entre ceux qui accusent ou qui excusent son « silence ».

On peut choisir de le traiter par la forme romanesque (1). Mais le débat savant est régulièrement alimenté, avec dernièrement deux ouvrages percutants ( et apparemment opposés ) sortis chez des éditeurs reconnus. Menahem Macina fait paraître L'apologie qui nuit à l'Église (Cerf), et on s'attend à une charge contre Pie XII. Sylvie Bernay publie sa thèse L'Église de France face à la persécution des juifs 1940-1944 (CNRS éd.), et l'on pressent une défense en règle de l'épiscopat français.

Pourtant, nos préventions tombent à la lecture : chaque auteur, s'il tient ferme son point de vue, l'appuie sur de vrais arguments scientifiques et participe à l'ouverture d'un espace de débat véritable.


PIE XII

Spécialiste des doctrines messianiques et du dialogue judéo-chrétien, Menahem Macina refuse de polémiquer sur Pie XII. Il ne sert à rien de condamner, à partir de nos critères d'aujourd'hui, sa « réserve prudente » (le terme de « silence » est devenu trop connoté négativement), dictée par le souci de défendre l'Église.

Ce qui ne l'empê­che pas d'être très critique à l'égard de l'(in)action pontificale dont il essaie de cerner la véritable ampleur. L'auteur plaide donc pour un jugement nuancé, rejetant toute légende noire qui en ferait un spectateur passif, voire « le pape de Hitler ».

Mais la principale cible du livre est le révisionnisme historique qui cherche à justifier par tous les moyens et même à enjoliver le comportement du Saint-Siège. On a vu ce principe à l'œuvre sur de nombreux sujets ; il prend ici la forme d'une vision apologétique qui ferait de Pie XII un défenseur des Juifs, partisan d'actions de sauvetage de masse. Macina en reprend les arguments pour les réfuter de manière très convaincante.

Il montre par exemple comment des déclarations pontificales, aujourd'hui lues comme dénonçant la persécution de juifs, étaient en réalité beaucoup plus vagues et ambiguës. Il démontre également que le chiffre de 850 000 Juifs sauvés par l'Église catholique (voire par le Saint-Siège) résulte d'un calcul fantaisiste.

Pourtant, ces travaux (y compris d'auteurs juifs) sont largement diffusés, notamment dans les milieux conservateurs. Ils sont relayés par l'agence Zenit (2), et alimentent la proposition (choquante pour de nombreux israélites) de reconnaître à Pie XII la qualification de « Juste des nations ». Au-delà d'une relecture partisane, on est désormais dans une falsification historique, dans une forme de révisionnisme.


RELATIONS JUDÉO-CHRÉTIENNES


Si cette apologie nuit à l'Église, comme l'indique le titre, c'est qu'en fervent partisan des relations judéo-chrétiennes, Macina considère que l'Église catholique doit accepter ses fautes et les reconnaître. Il juge sévèrement le texte romain de 1998, « Nous nous souvenons », encore très en retrait sur l'indispensable repentance et n'aidant pas au dialogue. Il relève à l'inverse les nombreuses prises de positions courageuses dans les Églises protestantes et catholiques. Il les cite largement, et particulièrement celle des évêques français de 1997.

Il n'y a pas de révélation dans le livre de M. Macina et sa construction est un peu déconcertante. Mais sa documentation exceptionnelle ( avec de nombreuses citations et un index très utile ) en fait une source de première qualité.

[…]

 

Notes


(1) On peut lire dans cette veine La protestation, Éd. Nicolas Eybalim, 250 pages, 16 €. Yves Belaubre met en scène, avec empathie, Mgr Saliège durant les deux années d'existence de la zone libre (décembre 1940 – novembre 1942).

(2) Agence de presse catholique basée à Rome.

 

François Soulage

© Témoignage chrétien

 

L'apologie qui nuit à l'Église, Menahem Macina, édition du Cerf, 320 p., 25 €

L'Église de France face à la persécution des juifs 1940-1944, Sylvie Bernay, CNRS éditions, 528 p., 25 €

 

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« L'apologie qui nuit à l'Église » de Menahem Macina,
Recension par le pasteur Michel Leplay

 

Parue dans Libre Sens, Bulletin du Centre Protestant d'Études et de Documentation, n° 203 de septembre-octobre 2012


Menahem Macina, L'APOLOGIE QUI NUIT À L'ÉGLISE, Cerf, 2012, 318 pages, 25 €

Le titre provocant est complété par un sous-titre encore plus explicite : « Révisions hagiographiques de l'attitude de Pie XII envers les juifs. Suivi des contributions des professeurs Michael R. Marrus et Martin Rhonheimer ».

On a donc à faire à ces auteurs savants, convaincus et nuancés, toute la confiance attentive qu'ils méritent. Leurs contributions pourraient être décisives pour éclairer sinon dissiper les ravages causés par les années noires de la Shoah, aussi bien dans la conscience chrétienne que dans les revendications d'un humanisme athée. La première est ici concernée.

La thèse de l'auteur, et des deux collègues qui complètent son analyse de la repentance, est simple : l'apologie mise en œuvre par l'Église est plus nuisible que salutaire, et ceci pour deux raisons.

D'abord, toutes les proclamations et déclarations sont en même temps assez courageuses et totalement insuffisantes. Car en fait il n'y a jamais eu, venue de Rome, de condamnation ecclésiale explicite, sans ambiguïté, de l'antisémitisme nazi. Certains appels à Rome, telle la supplique de Jacques Maritain, sont restés sans réponse. De tels silences en disent plus que quelques mots humanitaires soupesés. Ensuite, les circonstances atténuantes invoquées au nom des quelques centaines de milliers de juifs recueillis par des institutions catholiques [*], au lieu d'atténuer la culpabilité, constituent des preuves de maladresse, sinon d'arrogance.

Certes, la déclaration Nostra Aetate, de Vatican II (1965) fait preuve d'un progrès, mais ne va pas jusqu'au courage de dénoncer une culpabilité institutionnelle de l'Église catholique romaine. On s'en tient au courage des responsables, sans inclure une responsabilité globale de l'Église. Les protestants, pas plus fiers de l'Église allemande, sont plus libres de reconnaître l'infidélité de l'Église, comme le fit Charles Westphal, dès 1947, dans un « Cahier d'études juives » de Foi et Vie (cité pp. 43-44).

Restons modestes mais lucides, par exemple sur les projets de réhabilitation de Pie XII qui, s'il ne fut pas « le pape d'Hitler », n'aurait vraiment pas sa place parmi « Les justes des nations ».

Nos auteurs auront atteint leur but (p. 25) : « démontrer la nocivité de l'obsession de l'honorabilité ecclésiale ».

Michel Leplay

 

© Libre Sens

 

Note de Menahem Macina

 [*] On aura compris que l'allusion aux « quelques centaines de milliers de juifs recueillis par des institutions catholiques », ne traduit pas la pensée du recenseur, mais se réfère au chiffre extravagant allégué par les premiers apologètes de Pie XII, et sans cesse repris depuis, de manière non critique, par leurs épigones, célèbres ou obscurs, dont j'ai fait justice dans mon livre.


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Recension de M. Macina, « L'apologie qui nuit à l'Eglise »,
par le prof. Yves Chevalier

 

04/12/2012

 

L'APOLOGIE QUI NUIT À L'ÉGLISE

Révision hagiographiques de l'attitude de Pie XII envers les Juifs

par Menahem MACINA

Cerf, coll. L'histoire à vif, 2012-V, 318 p., 25 €

[Recension parue dans Sens, Revue de l'Amitié Judéo-Chrétienne de France, n° 374 (décembre 2012), p. 836-838.]

 

L'auteur avait déjà proposé, dans un premier livre : Chrétiens et Juifs depuis Vatican II [cf. Sens n° 351 (juillet-août 2010), pp. 563-565], un état des lieux historique et théologique du rapport entre Juifs et Chrétiens depuis le Concile ; puis, dans un second livre : Les Frères retrouvés [cf. Sens n° 362 (septembre-octobre 2011), pp. 674-677], une analyse de ce qu'impliquait le passage de l'hostilité traditionnelle des Chrétiens à l'égard des Juifs à une pleine reconnaissance de la vocation d'Israël. Il entreprend, dans ce nouveau travail, de montrer que la défense mal éclairée de Pie XII et de ses choix diplomatiques avant, pendant et après la Seconde Guerre mondiale, nuit grandement à l'Église. Pour l'auteur, elle constitue un recul par rapport à la Déclaration Nostra Aetate et à tous les progrès accomplis depuis, en particulier par Jean-Paul II, pour engager l'Église catholique sur le chemin d'une véritable repentance.

Il ne s'agit nullement, on l'aura compris, de porter un jugement sur le Pape lui-même. Macina écrit : Il serait inéquitable d'attribuer l'absence d'évocation des Juifs […] à une indifférence de Pie XII à leur sort et à l'Holocauste ― qui étaient certainement pour lui cause de souffrance et de tristesse. Il faut plutôt l'interpréter comme la conséquence de sa conviction personnelle, en tant que pasteur et diplomate de l'Église, que sa responsabilité immédiate devait se limiter aux problèmes propres de l'Église, ce qui excluait absolument qu'il s'engage publiquement en faveur des Juifs non baptisés. Cette étroitesse de vue était celle de l'Église de son temps, renforcée, dans ce cas, par le fait qu'il considérait les malheurs survenus aux Juifs comme la conséquence de leur “déicide” […] (p. 121). Mais ce que l'auteur trouve incompréhensible, c'est que l'on puisse aujourd'hui, après Vatican II et les démarches sincères de repentance, revenir en arrière en prenant la défense d'une personnalité, éminente certes, qui sur certains points a même été un précurseur de Vatican II, mais qui, à propos des Juifs, n'a pas été, pendant et surtout après la Seconde Guerre mondiale, “la voix” que l'on aurait souhaité entendre. Cela relève d'une “apologétique” ― procédant d'un zèle mal éclairé (Rm 10, 2) ― contre-productive et génératrice de scandale, qui ne contribue en rien à l'honneur de l'Église.

La première partie : “Expression de repentance. Entre sincérité et plaidoyer pro domo” (pp. 41-103) en est une première illustration. Entre, d'une part, un certain nombre de textes, longuement cités, qui ne sont pas seulement des déclarations d'Églises protestantes ― Macina cite et analyse, en particulier, le document de travail d'un groupe de théologiens allemands datant de 1994 ― et, d'autre part, les “auto-justifications” du Document romain Nous nous souvenons, de 1998, le fossé est énorme. Pour le dire rapidement, si les chapitres 1 et 2 et les deux premiers tiers du chapitre 3 du document contiennent des aveux de fautes, qui représentent un progrès considérable lorsqu'on les compare aux farouches dénégations antérieures, il faut bien reconnaître que ces considérations sont trop générales (p. 65) et, surtout, [qu']y est complètement absente l'expression d'une véritable repentance pour les enseignements et les attitudes préjudiciables au peuple juif, dont ont été responsables, au fil des siècles et spécialement à l'époque hitlérienne, les fidèles et les membres de la hiérarchie de l'Église (p. 96). Dans ce contexte, la “défense” de la sagesse et de la diplomatie de Pie XII, formulée à la note 16 du document, a été considérée par beaucoup comme plus qu'une maladresse.

Mais ce qui étonne le plus Menahem Macina, c'est que des Juifs participent à cette entreprise. La seconde partie : “Des Juifs à la rescousse de l'autojustification chrétienne” (pp. 105-175) constitue une analyse serrée des positions de trois d'entre eux : Pinchas Lapide d'abord, auteur d'un ouvrage largement cité par tous : Rome et les Juifs (1967) ; David Dalin ensuite, rabbin et professeur d'histoire et de sciences politiques, qui a publié en 2005 : Pie XII et les Juifs. Le mythe du Pape d'Hitler [ouvrage traduit en français en 2007 et dont Menahem Macina a rendu compte dans Sens, 2008 n° 1 (janvier), pp. 46-63] ; Gary Krupp, enfin, qui a créé en 2003 la Pave the Way Fondation, dont l'objet est de promouvoir un dialogue interreligieux sincère et l'abandon de l'instrumentation de la religion comme outil politique ou idéologique, mais qui, visiblement, s'est donné pour première tâche la réhabilitation de Pie XII en rassemblant ― et en mettant à la disposition du public sur un site internet ― une “documentation” des plus variées, plus journalistique que véritablement scientifique. Le moins qu'on puisse dire, c'est que, volontairement ou non, ces trois personnages donnent, “pour sauver l'honneur d'un pape”, quelques “coups de pouce à l'histoire”, coups de pouce que les “spécialistes” n'ont eu aucun mal à démonter, mais dont les milieux vaticanistes n'ont pas tardé à s'emparer. Quelles que soient les raisons d'une telle attitude, il reste qu'on ne peut pas écrire l'histoire n'importe comment, et que ce n'est pas rendre justice à la mémoire d'un pape que de lui prêter des intentions et des actions qui ne sont pas les siennes et qui, manifestement, sont anachroniques. Cela disqualifie à la fois celui qui tente une telle démarche et la cause qu'il prétend défendre.

Une autre attitude est-elle possible ? Menahem Macina, dans sa brève troisième partie : “Défaillance de l'Église ? Point de vue juif et aveux chrétiens” (pp. 177-199) donne deux exemples. D'une part, la réponse du rabbin Alexandre Safran à la question de l'abbé Journet qui, à Seelisberg, en 1947, l'interrogeait à propos de l'enseignement de la tradition juive sur la responsabilité du croyant, conscient de son devoir imprescriptible d'aider les êtres humains dans la détresse et le danger de mort, mais qui, pour des raisons authentiques, ne s'acquitte pas de ce devoir [Menahem Macina avait déjà traité de cette question dans un article de Sens, 1999 n° 10 (octobre), pp. 421-433]. D'autre part, un ensemble de textes de “repentance” émanant d'instances catholiques et protestantes ― dont la déclaration des Évêques de France à Drancy. On trouve là, dans ces deux exemples, les éléments d'une véritable réflexion sur ce que devrait être l'attitude de l'Église tournée vers l'avenir et l'ouverture, et non pas refermée sur la défense d'une personne, certes outrageusement calomniée, mais qui a fondé sa position sur une conception, aujourd'hui irrecevable, de l'Église et de ses rapports avec le peuple juif.

Pour compléter son analyse, Menahem Macina propose, “en guise de postface”, la traduction française de deux documents : un article de l'historien Michael R. Marrus, « Une supplique restée sans réponse : Jacques Maritain, le Pape Pie XII et l'Holocauste », paru en 2005 dans Studies in Contemporary Jewry [XXI, pp. 3-11], et une étude d'un prêtre de l'Opus Dei, Martin Rhonheimer, professeur à l'université pontificale de la Sainte-Croix, à Rome, « L'antiracisme catholique, l'autodéfense de l'Église et le sort des Juifs dans l'Allemagne nazie », parue d'abord en allemand [dans le recueil d'Andréas Laun, Unterwegs nach Jerusalem – Die Kirche auf der Suche nach ihren jüdischen Wurzelm, Eichstätt, 2003, pp. 10-33], et reprise ensuite, dans une version brève, par la revue américaine First Things [n° 137, 2003, pp. 18-27] (l'article repris dans le livre de M. Macina a été traduit à partir de la version originale allemande). Sur des registres différents ― Marrus, en effet, traite de la position de Pie XII après la Seconde Guerre mondiale, alors que Rhonheimer envisage la question du « silence de l'Église à l'égard de la persécution des Juifs dans l'État national-socialiste » dans sa généralité ―, l'un et l'autre apportent des éléments de réflexion sur ce que doit être une véritable « repentance chrétienne ».

 

On remerciera Menahem Macina pour cet effort non polémique d'analyse, consistant à poser les bonnes questions là où elles doivent être posées et dans la forme où elles doivent l'être. Quiconque cherche à avoir une juste compréhension de ce que, dans le prolongement de Nostra Aetate et de tous les textes de la même veine, devrait être l'humble attitude du Chrétien face au mystère de la persécution des Juifs, ne pourra que tirer profit de la lecture de ce livre.

 

Yves Chevalier

 

© Sens

 

Note de M. Macina:

J'ai reçu du Fr. Yohanan (Jérusalem) cette notule sur Lapide. Qu'il en soit remercié:

« J'ai bien connu Pinhas Lapide et même collaboré avec lui pour un livre "savant" en allemand sur l'emploi de l'hébreu dans notre liturgie, et [c'est] un peu mon histoire personnelle dans ce domaine. Après des heures de travail ensemble, je reçois son livre et je lis... des histoires fantaisistes présentées dans le style d'un livre scientifique avec notes techniques en bas de pages. Mais je ne retrouve absolument pas ce que j'ai dit. J'ai raconté souvent: Il a dû sortir avec son fichier et butant dans l'escalier, il a tout ramassé en bas des marches et remis en vrac dans sa boîte.

D'où le sérieux qu'on peut accorder à son livre – Rome et les Juifs – où il parle de 800.000 juifs sauvés par Pie XII. Quelqu'un lui ayant dit: Vous êtes sûr ?! il aurait répondu : Euh... en tout cas bien 150.000.»]