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Europe et Israël

Le danger d'un nouveau statut pour les juifs d'Europe, par Shmuel Trigano
20/11/2013

 

Sur la base d'un article paru dans L'Actualité Juive, 14 novembre 2013.

 

[Malgré ma grande admiration pour la personne et l'oeuvre importante de Shmuel Trigano, force m'a été de corriger et adapter ce texte, à la problématique déjà très difficile en soi, rendue encore plus hermétique en raison du style, de la complexité des phrases (sans parler de leur longueur : deux d'entre elles dépassent les 10 lignes) et du vocabulaire. J'ai tenté de modifier le texte sans altérer la pensée de l'auteur (d'où les mots entre crochets carrés que j'ai dû suppléer pour rendre le propos plus clair). Ces inconvénients proviennent, me semble-t-il, de ce que certains textes de Trigano sont le fruit de transcriptions de ses cours magistraux par des auditeurs qui n'ont pas forcément les aptitudes requises pour la relecture d'épreuves, comme on la pratique dans l'édition digne de ce nom. Que l'auteur veuille bien ne pas me tenir rigueur de ces modifications qui n'ont bien sûr pas pour but de le dénigrer, mais uniquement celui de rendre sa pensée, incontournable autant que puissante, lisible et assimilable par un large public cultivé. (Menahem Macina)].


On n'a pas fini de mesurer les implications du vote du parlement européen sur la circoncision. Il porte en puissance des développements extrêmement négatifs que l'on peut prévoir, non seulement parce que la résolution appelle les États européens à prendre des dispositions dans le sens recommandé mais aussi parce qu'elle fraie la voie à une logique génératrice d'exclusion sociale et politique pour les Juifs. Pour l'instant nous en sommes au stade des symboles, mais le propre d'un symbole c'est de fédérer des énergies. Sur ce plan, le discours et la résolution européenne sur la circoncision  indiquent une direction: ils stigmatisent implicitement la cruauté, la violence appliquées à l'enfant (ou à l'animal avec la cacheroute), en un mot la barbarie des Juifs ou plutôt, dans le langage feutré de la rapporteure, la "face sombre" de leur "identité". L'argument de l'"atteinte à l'intégrité " de l'enfant mis en rapport avec les droits de l'homme indexe en effet le rite juif à l'inhumanité.

La référence morale de ce jugement n'est plus, comme hier, le christianisme et l'héritage du crime rituel, mais la nouvelle religion écologique: l'égalité des sexes, le "care", le souci pour la non-violence, la tolérance, etc., un discours fondé sur la pureté, l'hygiène, si typique des pays germaniques et nordiques.

La menace (toujours indirecte) d'une mise au ban internationale que l'Union Européenne fait planer sur Israël s'il n'obtempère pas à son diktat sur ses frontières est une première expression des penchants troubles de l'Union en ce qui concerne le sort des Juifs européens. Son intention fondamentale est d'interdire la circoncision car elle est néfaste ("des pratiques du Moyen âge" dirait Fillon).  À défaut d'y réussir, elle voudra la réglementer. Il faut savoir que les "règles" européennes, prises par des "commissaires" transnationaux, jouent en Europe le rôle de dispositifs de gouvernement des États. Or, cette réglementation ne s'appliquera pas à tout "citoyen" européen mais uniquement aux Juifs (on verra la question des musulmans plus loin), ainsi désignés et constitués comme entité séparée.

De quelle nature sera cette entité transétatique, régie par un règlement quoique non alignée sur une identité (l'Europe est elle-même acéphale et se dénie toute identité et surtout pas "judéo-chrétienne") mais sur des valeurs écologiques, hygiénistes, réputées "neutres"? Ce néant identitaire, pourtant objet d'une règle ayant force de loi en ce qui concerne les Juifs, est d'autant plus grave que cette assignation sélective fera référence à une dimension essentialiste parce qu'elle est en rapport avec la naissance (la circoncision) et la subsistance (la nourriture cachère) [1].

Mais cette réglementation sera dans son principe même très problématique. Expression de la "tolérance" européenne, elle fera exception à la règle commune européenne et sera concédée aux Juifs à titre de "privilège". Ce qui sera concédé aux Juifs sera de facto interdit aux non-Juifs pour les protéger contre la "barbarie" juive.

Comment définir une telle situation si ce n'est comme la reconstitution d'un ghetto sans murs, "juridique", "moral", "hygiénique" comme l'aime l'U.E., elle qui dispense sans cesse des leçons de morale à l'humanité et particulièrement à l'État d'Israël.

 

Vers un nouveau statut pour les Juifs dans l'Union Européenne

Nous sommes en fait au début d'une transformation silencieuse et implicite du statut des Juifs européens. À l'instar de leurs concitoyens, ils ne sont plus déjà objectivement des nationaux d'Etats-nations dont l'existence est en sursis du fait de l'unification européenne et de l'action de la Cour européenne des droits de l'homme qui impose ses décisions aux Etats que leurs citoyens peuvent désormais contourner. La résolution du parlement européen en matière de circoncision et son appel à sa réalisation dans les diverses législations post-nationales laissent donc augurer d'une redéfinition de la condition politique des Juifs d'Europe comme d'une "religion", religion cependant exclue de la norme, celle des valeurs du postmodernisme, religion néanmoins tolérée à condition qu'elle respecte une règle conforme au credo "droitsdel'hommiste" de l'UE, religion sous tutelle, religion dont on veut protéger les Juifs et bien sûr les non Juifs. Les protéger contre leurs propres penchants jugés dangereux ! L'ambition d'une régénération, d'une rééducation, des Juifs est ainsi posée sur la table.

C'est là où s'explique l'articulation des Juifs avec les musulmans dont le poids démographique est autrement significatif. Il s'agit d'intégrer ces derniers en les tenant à distance, enfermés dans les limites de leur religion (ce qui est peut-être leur volonté, mais qui ne doit être en aucun cas la nôtre), et comme on craint les [musulmans], on implique les Juifs - élément très fort dans la symbolique européenne et islamique -,  pour faire "équitable". En fait, pour la bureaucratie de l'Union, cette démarche s'inscrit dans le projet plus vaste d'affaiblir la citoyenneté des Etats nationaux, au nom de droits supérieurs qui ne sont plus les droits de la citoyenneté mais les "droits de l'homme", les droits de l'homme contre les droits du citoyen - ce que la Cour européenne est chargée d'orchestrer -  afin d'installer un nouveau pouvoir central qui coiffe et annule les Etats.

Dans cette entreprise, force est de constater que, sur le plan des symboles et de l'imaginaire social, les citoyens juifs, dont les comportements contreviennent aux "droits de l'homme", seront indexés à l'inhumanité (cf. le référent de l'enfant et des droits de l'homme). Cette inhumanité sera malgré tout tolérée et donc inscrite dans un ghetto juridique qui les identifiera de facto, seul lieu d'expression de ces groupes juifs ainsi distingués de la règle commune, dissociés de la société, exclus sous la forme en apparence positive d'une "tolérance" ou d'un "privilège" mais en fait stigmatisés dans une UE où les individus ne seront plus que des "Hommes" et pas des citoyens nationaux. Ce serait un tournant pour la condition des Juifs depuis deux siècles.

C'est exactement ce que fut le statut des minorités non musulmanes dans l'Empire ottoman, ce qui prend tout son sens quand on sait que la Turquie néo-ottomane d'Erdogan, avec ses 100 millions d'habitants est candidate à l'entrée dans l'UE.

 

Note :

1 - L'Union européenne est en effet si "éclairée" qu'elle n'impose pas de croyances mais que, par contre, elle réglemente les corps  (on a déjà vu la façon dont elle le fait avec les sexes et les genres), ainsi que l'être ensemble, au nom (immigration et multiculturalisme) de la "neutralité". Bientôt on va appeler cela "l'universalisme" européen contre tous les "sectarismes" !

 

*Sur la base d'un article dans L'Actualité Juive, 14 novembre 2013.

 

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« Les Juifs sont des Arabes comme les autres », par Shmuel Trigano

 

Novembre 2013

 

Une incroyable opération, publicitaire autant qu'idéologique, est en train de se déployer en France depuis deux à trois semaines. Elle a pour cible l'opinion publique globale et pour vecteur, les Juifs, et plus spécialement les Sépharades, pardon: les "Arabes juifs". Son ampleur se mesure à son caractère transatlantique, à son déploiement éditorial et audio-visuel, autant qu'à ses supports et ses sponsors. Qu'on en juge: une série en quatre épisodes sur Arte, lancée avec un maximum de publicité dans de nombreux médias, [et intitulée] Juifs et musulmans, si loin, si proches (1), un livre de 1150 pages rassemblant de nombreuses contributions, publié simultanément en français et en anglais aux États-Unis (2), Histoire des relations entre Juifs et musulmans des origines à nos jours (sous la direction de Abdelwahab Meddeb et Benjamin Stora, Albin Michel).

Réunir le film et le livre ne se justifie pas uniquement en fonction de leur lancement coordonné mais parce qu'on retrouve mentionné (remercié) dans le générique du film Jean Mouttapa, l'éditeur du livre (et, en fait, son véritable artisan car ce domaine de l'histoire ne ressortit pas du domaine académique des deux directeurs de l'ouvrage) et parce que, parmi les interviewés du film, on retrouve l'un d'entre eux, Abdelwahab Meddeb et certains de ses contributeurs. De surcroît, la publicité pour les deux "produits" est faite [de manière simultanée] aux États-Unis, et ils sont vendus ensemble sur Amazon.fr (3).

 

Le scénario

A considérer le contenu  du message (je ne traiterai, dans le [présent] cadre, que du film), le projet est clair. Sous l'intention affichée de rapprocher Juifs et Arabes, "si proches, si loin", à égale distance des "cinglés" juifs et musulmans, comme l'a déclaré Meddeb (4) à propos du livre, il s'agit surtout de promouvoir la cause et l'image de l'Islam et du monde arabe par le biais de leur rapport aux Juifs, dont on sait aujourd'hui, en France, surtout depuis l'affaire Merah, qu'il est empreint d'hostilité.

Le scénario de la série télévisée est simple. Il s'agit de créer une connivence entre Juifs et Arabes, par opposition à l'hostilité d'un Tiers multiforme: l'Europe chrétienne, l'Occident, les Juifs occidentaux (rendus coupables d'avoir désolidarisé les Juifs de leurs "frères" arabes), et bien évidemment - en apothéose - les sionistes et l'État d'Israël. Cette connivence est obtenue en oblitérant complètement la mémoire et la voix des Juifs du monde arabe, et en réécrivant, de façon ethnocentriste et paternaliste (la fameuse "tolérance"), leur histoire. Les "experts" interviewés ne sont pas tous représentatifs. Une bonne partie d'entre eux sont des antisionistes avérés. Certains se sont égarés dans une telle entreprise à moins que leur témoignage n'ait été sélectivement découpé pour leur faire dire ce que le cinéaste voulait entendre. Il faudrait ajouter aussi que la voix des Arabes a elle-même été "normalisée" car, si l'on [observe] bien, tous les "experts" musulmans interrogés vivent en Europe et en Amérique, mais ni au Proche-Orient ni en Afrique du Nord: certains sont Pakistanais ou Indiens, ce qui implique une tout autre expérience historique. Le discours apologétique de tels témoins s'explique alors avec évidence: ils défendent leur image dans un Occident confronté au Jihad mondial, ce qui n'est pas le cas de leurs [alter-egos] vivant dans le monde arabe, et dont les discours hostiles aux Juifs sont quotidiennement audibles par les musulmans de France et d'Europe via {les chaînes de télévision par satellite] (voir les sites Memri TV, ou Palestinian Media Watch).

 

Il n'y a pas d'antisémitisme en terres d'Islam

L'argument central du film consiste, bien sûr, à affirmer que l'antisémitisme est inconnu en Islam mais qu'il est une tare endémique [propre] à l'Occident, qui a fini par l'influencer à la faveur de la domination coloniale et de "l'invasion" de la Palestine, qui ont heurté un nationalisme arabe, pourtant [réputé] avoir fait une place dans ses rangs aux non-musulmans, et donc aux Juifs. En fait, le film revient , [à] plusieurs reprises, (cf. la deuxième séquence, [consacrée aux] croisades, et la troisième, [consacrée à] l'émancipation des Juifs d'Algérie) sur l'idée que les musulmans ont été victimes, [parallèlement aux] Juifs des [actes] de l'Occident. "L'Autre" de l'Occident est d'abord [peint] sous les traits de l'Islam (titre de la deuxième séquence portant sur les croisades), puis [sous ceux] des Juifs (à travers la description de l'antisémitisme européen). Le sionisme n'existe, par ailleurs, que dans son articulation avec l'antisémitisme, car il ne correspond à rien dans la religion et le messianisme juifs, et ne représente rien pour les "Arabes juifs".

A au moins deux reprises, on nous dit que ce qui est tenu pour un pogrom en Occident n'en est pas un dans le monde arabe. Les pogroms y sont des conflits « inter-ethniques », « inter-tribaux » au temps de Mahomet – qui passe tout de même au fil de l'épée toute la population masculine juive d'une oasis de la péninsule arabique (sous le coup du jugement d'un médiateur agréé par les Juifs, nous dit-on, comme pour montrer qu'il y a eu un assentiment juif à ce massacre). Ils sont aussi « nationalistes » quand il s'agit des pogroms de 1929 dans la Palestine mandataire. Les Juifs occidentaux seraient en fait coupables de cette méprise, [pour les avoir] confondus avec les pogroms de la Russie tsariste et [avoir] envenimé les choses en en faisant une cause juive (prônant l'identification [avec les] Juifs palestiniens). D'ailleurs, nous dit Michel Abitbol, il y avait un « racisme ashkénaze » envers les Arabes juifs... Le subterfuge atteint son comble cependant quand les pogroms de 1929, lancés par le mufti de Jérusalem – qui allait devenir un dignitaire du IIIème Reich –, sont présentés comme la plus « grande révolte anticoloniale » qui ait jamais existé dans l'Empire britannique. Le déni de la réalité peut cependant être pire quand la condition avilissante et ségréguée des dhimmis est définie comme un « traité » passé avec les « conquérants » (un terme d'une histoire qui ne peut être écrite que par les maîtres et pas les vaincus, aux yeux desquels les « conquérants » ne sont que des « envahisseurs » qui les dépossèdent et les réduisent en servage).

 

La technique argumentative

Le modèle argumenta[tif] est à la fois apologétique et un brin autocritique : il instille une dose de critique de l'Islam dans son rapport aux Juifs, tout en l'excusant systématiquement. La méthode est en règle générale la même: on fait précéder chaque occurrence d'un fait historique, gênant pour l'argument, d'une faute supposée, ou d'une pseudo-responsabilité des Juifs, à moins que ce ne soit celle de l'Occident et du colonialisme. Ainsi, la politique antijuive de l'Islam, à ses origines, n'aurait été que sa réaction à l'inimitié tribale, "naturelle" à l'époque, des Juifs, de même que le pogrom de Cordoue (4 000 morts) serait dû à des fanatiques, mais pas à l'Islam, et que l'antisémitisme contemporain serait la réaction au colonialisme et à l'invasion juive de la Palestine sous l'effet du sionisme (« un autre peuple cède sa place... »), etc. Le film, [prend acte] des faits trop voyants qui, s'ils n'étaient pas assumés, affaibliraient l'apologie de l'Islam et celle d'un judaïsme pensé comme son reflet (« l'influence de l'islam sur la religion juive »). C'est comme dans les familles, susurre le commentaire, il y a des hauts et des bas...

 

De quels Juifs parle-t-on?

On peut "s'amuser" à déceler le profil des Juifs que le film trace en pointillés. Il résonne d'une formule qui résume tout : « Les Juifs sont des Arabes comme les autres », ce à quoi fait écho un professeur de l'Université Hébraïque qui affirme que « les Juifs sont des Arabes de religion juive ». On y entend aussi l'expression d' « Arabes juifs et musulmans », qui n'a aucun sens, à moins qu'un pays où vivraient des Juifs se soit appelé "Arabie" (il existe un tel pays qui se qualifie aujourd'hui de "saoudite" et il est, de par sa constitution - et les directives du  Coran –, interdit aux Juifs). Ce vocabulaire destiné à suggérer une promiscuité ne constitue pas seulement un déni de l'histoire juive. C'est aussi une défaillance sur le plan du savoir. "Arabe" désigne en effet une origine ethnique ; "musulman", une religion à laquelle émargent aussi des non-Arabes, comme les Turcs ou les Indiens, par exemple (sauf pour les journalistes qui firent des "musulmans" bosniaques une nationalité). Il est vrai que le fait que le Coran incréé soit [rédigé] en arabe attache l'islam à l'arabité. "Arabe" peut aussi désigner une cause politique et idéologique (le panarabisme des nationalistes arabes). Hier,  les Juifs étaient tout simplement "arabophones", inscrits objectivement dans l'ère [lire : l'aire] culturelle où ils étaient néanmoins marginalisés, de rang secondaire même au plus haut de leur créativité culturelle. Ils ne sont quasiment plus arabophones aujourd'hui: cette ère de leur histoire s'est définitivement éteinte, comme beaucoup d'autres, depuis 30 siècles.

Cette manipulation terminologique implique une affirmation sous-jacente: il n'y a pas de peuple juif. Il y a des Arabes juifs d'un côté, et, d'un autre côté, des Ashkénazes occidentaux, sionistes (qui semblent n'exister que par rapport à l'antisémitisme) qui sont venus troubler la tolérance, la symbiose et l'universalisme de l'islam (5). C'est le thème des deux derniers épisodes. Exit l'histoire juive au profit d'une histoire écrite dans la perspective d'un ethnocentrisme arabo-musulman.

 

Les finalités politiques

On se perd en conjectures sur la finalité sociale et politique que poursuit l'opération lancée par ce film. La base économique d'une entreprise de telle ampleur, en période de crise, nous renseigne déjà sur la façon dont elle a été "vendue" aux financiers, et donc sur son intention profonde. Parmi les sponsors déclarés de la série télévisée, on trouve "L'Alliance des civilisations", c'est-à- dire l'Organisation de la Coopération Islamique, qui se donne pour tâche de changer le discours de l'Occident sur le monde arabo-musulman en intervenant dans sa culture par le biais d'entreprises culturelles. Toute sa communication se fonde sur "L'Espagne des trois religions", "L'âge d'or andalou", sous l'égide de la tolérance islamique (6), que ce modèle célèbre évidemment. La subvention de l'Agence Nationale pour la Cohésion Sociale et l'Egalité des Chances (ACSE-Images de la diversité), qui milite « pour faire évoluer les images stéréotypées dont peuvent être victimes les habitants des quartiers » (7), est significative.

Certaines subventions sont plus étonnantes et inattendues comme celles qui viennent de régions françaises: Bretagne, Ïle-de-France, Nord-Pas-de-Calais, etc. Serait-ce [parce] que le rapport judéo-musulman est si important à la République, qu'elle investi[t] dans une [telle] opération idéologique au service d'une cause qui ne devrait pas être la sienne ? [Ou bien est-ce] pour lutter contre l'antisémitisme, ou plutôt l'islamophobie ? Par contre, trouver Rue 89, France Info, Le Nouvel Obs, parmi les sponsors ou les parrains, n'est pas pour nous étonner. Ce sont des médias à la pointe du discours politiquement correct et qui pratiquent couramment le "Jews (Israel) bashing" (8).

Les concepts et les mots-valises employés pour qualifier le côté négatif du rapport judéo-arabe ("inter-quelque chose" afin de [répartir] la responsabilité, [en présentant] les Juifs [comme coupables eux aussi] de l'antisémitisme qu'ils subissent), rappellent  irrésistiblement les circonlocutions employées par les médias pour faire [obstacle] au constat de l'antisémitisme arabo-musulman en France, ces dernières années, [telle celle de] « tensions intercommunautaires »...

 

Le message français

En fait, le film cible directement la France, en faisant, dans toute sa deuxième partie, des Juifs d'Algérie (disparus depuis 50 ans !) le fil rouge de toute cette opération politico-idéologique. Il fournit même l'aboutissement de la série télévisée avec une scène finale, qui se déroule dans le métro parisien, où sont assis côte à côte une Algérienne (une femme bien sûr !) (9) et un Juif, qui s'ignorent [l'un l'autre], sur l'arrière-fond d'un commentaire qui les appelle à se reconnaître par-delà leurs « prisons identitaires » (tiens, du Jean Daniel !) respectives, eux, les "indigènes" que le colon français avait séparés et divisés. Cette prison est clôturée, d'un côté, par le "nationalisme arabe" (on se demande de quel fantôme du passé on parle là, car il y a belle lurette que l'islamisme et le Jihad mondial lui ont succédé), et de l'autre, par "le sionisme", deux "prisons identitaires" génératrices de "replis communautaires".

Il y a là un argument d'une violence infinie, qui cherche peut être à compenser un ressentiment (supposé) des double-nationaux franco-algériens, immigrés en France après l'indépendance de l'Algérie. Pourquoi, en effet, [remémorer] les « Juifs d'Algérie » qui n'existent plus depuis 50 ans, si ce n'est pour les rétrograder symboliquement, en les assimilant aux "Algériens" (qu'ils [eussent difficilement pu être, puisque l'"Algérie" n'existait pas avant la conquête française), alors que, [enfin] libérés de la ségrégation découlant des lois de la dhimmitude, ils étaient devenus des Français.  En choisissant comme critère de référence les Juifs d'Algérie, on rappelle ainsi aux nouveaux citoyens français d'origine algérienne qu'ils sont maintenant [aussi] français que les "Juifs d'Algérie", comme pour leur montrer que les Juifs ne leur sont pas préférés. Pour ce faire, on [efface] symboliquement 144 ans d'histoire. Les Juifs d'Algérie deviennent alors aujourd'hui [aussi] "immigrés" que les Algériens... C'est une forme de dénationalisation.

Le "communautarisme" de ceux-ci serait aussi dangereux que le communautarisme de ceux-là, semble-t-on nous dire, et la société française attendrait des "deux communautés" (selon l'expression sournoise de Mitterrand) qu'elles se réconcilient, pour que règne la paix civile en France, plus spécialement et plus largement en Europe, [au prétexte] que leur hostilité "réciproque" (10) met[trait] en danger la société française et européenne. On comprend mieux alors la manœuvre que nous analysons, et pourquoi des régions françaises ont cru devoir contribuer à ce financement. On attend tout spécialement des Juifs d'Algérie qu'ils jouent ce rôle, sans doute parce que, par leur passé, en devenant Français alors que les Arabes restaient des indigènes, ils ont suscité jalousie et concurrence chez eux. En s'affirmant toujours juifs (c'est à dire, en traduction politiquement correcte, "communautaristes") - ce qui se vérifie à leur "sionisme" - et par le privilège dont ils auraient bénéficié du fait du colonialisme et des Israélites (Crémieux) français, ils seraient comme la marque vivante du colonialisme en France, le vestige de cette dissociation coloniale dans une société française contemporaine où se retrouve en citoyenne une population musulmane, celle-là même qui fut écartée de la citoyenneté en Algérie. De là à penser qu'ils seraient les fourriers du communautarisme (musulman cette fois-ci), il n'y a qu'un pas que d'aucuns franchissent. Conseil est ainsi donné aux Juifs de se désolidariser d'Israël, leur "prison identitaire" qui les oppose aux "nationalistes arabes", pour vivre en paix en Europe, en s'éloignant de ce "conflit importé" (comme disent les journalistes), et pas du tout "français".

 

Le message européen

Le film met en scène quelque chose de nouveau: le discours d'une identité arabo-musulmane européenne, qui n'a renoncé en rien à ses fondamentaux (Islam,  cause palestinienne) quoique se distinguant des excès actuels du monde arabe, et qui, pour ce [faire], réécrit l'histoire des Juifs - et des Sépharades parmi eux -, à moins qu'il ne s'agisse du discours identificatoire [sic] que l'Union Européenne voudrait souffler aux musulmans européens (chaîne "européenne" Arte oblige !). Cette dernière éventualité serait tout de même très grave car elle montrerait que l'Europe sacrifie les Juifs dans l'ordre symbolique pour installer l'identité musulmane qu'elle souhaite voir se constituer. Cette possibilité est tout à fait plausible car on découvre, à la lumière des résolutions du Parlement européen sur la circoncision ou l'abattage cachère, que l'UE est en train de développer une doctrine de la condition juive, qu'elle lie à la condition musulmane. Sa politique à l'égard d'Israël - question symbolique de la plus haute importance - s'éclaire d'autant mieux.

Cette réécriture de l'histoire des Juifs - et des Sépharades parmi eux - pour les besoins d'une apologie de l'Islam, ou d'une "paix civile" en Europe, dénie bien évidement la notion même d'histoire juive et méconnaît le témoignage des Sépharades encore vivants qui ont connu l'exclusion massive de 10 pays arabes durant la deuxième moitié du siècle dernier. De ce point de vue (11), comme du point de vue de leur histoire passée (12), ce film pratique purement et simplement une nouvelle forme de négationnisme.

On reste toutefois confondu de voir que les pouvoirs publics (les régions) s'engagent dans une telle entreprise idéologique unidimensionnelle, sous son vernis pseudo-conciliant et "multiculturel", qui blesse la mémoire d'une autre partie de la société française, [non] moins respectable, et qui, pour ce faire n'hésite pas, par ailleurs, à s'en prendre à l'Europe, au Christianisme, à la France elle-même, ou à faire l'apologie de la "convivance" (13), un système qui est le contraire de la laïcité.

Abdelwahab Meddeb, qu'on a vu, sur Public Sénat, faire l'apologie de la dhimma en la comparant au statut des Juifs en Europe pré-moderne, a beau jeu de reconnaître qu'elle serait inacceptable, à la lumière du concept d'égalité moderne. Et [encore heureux qu'il le fasse !]. Mais alors qu'en est-il de l'apologie qu'il fait du modèle culturel de "Bagdad", ou de "Cordoue", [présenté] comme une leçon pour aujourd'hui, pour l'Europe actuelle ? Les Chrétiens et les Juifs y étaient des dhimmis, sous la tutelle de l'islam. Et la culture qui en est [issue], [et] qui ne concernait qu'une infime minorité de privilégiés, ne change en rien ce qui fut le destin de la grande masse. Elle est de toutes façons caduque, médiévale. Aujourd'hui, nous ne voulons pas de ce modèle: à la "convivance" (14) sous tutelle religieuse ou à l'ombre des religions, nous préférons résolument la citoyenneté de la laïcité. Au "vivre ensemble", slogan typique de l'Union Européenne, nous préférons "l'être ensemble", qui devrait être celui de la République.

Devant le matraquage médiatique très puissant, orchestré par cette opération, on ne peut, en tant que Juifs, que ressentir combien c'est notre mémoire qu'on nous dérobe et qu'on étouffe sous la chape de plomb de l'histoire racontée dans le discours du "maître". Ce n'est pas comme cela qu'on rapprochera les Arabes et les Juifs. Le Psaume 22 nous revient à l'esprit: "Ma langue est collée à mon palais. Tu m'étends dans la poussière de la mort. Je pourrai compter tous mes os, eux, ils me toisent et se repaissent de ma vue... ils se partagent mes habits, ils tirent au sort mes vêtements" (vv. 14-19).

 

© Shmuel Trigano

 

ANNEXE

 

Les Juifs d'Algérie

Le témoignage des Juifs d'Algérie a été totalement ignoré dans ce film. Le fait que leurs ancêtres avaient choisi très rapidement et massivement, de façon très consciente, la France, apporte la preuve de l'inanité de son argument. Tout d'abord, les Juifs n'étaient pas des "indigènes" semblables aux autres. Ils ne se considéraient certainement pas comme tels du fait de leur identité judaïque (cf. la conscience de l'exil, encore plus pour les Juifs originaires d'Espagne), et, surtout, ils n'étaient pas considérés comme tels par le régime islamique de l'empire ottoman qui les tenait à distance, dans une condition de ségrégation [non] seulement spatiale (le mellah est un ghetto [dont] la sortie et l'entrée sont soumises à des règles), mais aussi dans les mœurs (habits, signes distinctifs (c'est l'islam qui a inventé, la rouelle jaune, ancêtre de l'étoile jaune), et jusqu'au type de chaussures, talon nu obligatoire), et dans la vie sociale (dépendance d'un tuteur, d'un patron – signe de leur "minorité" juridique et politique –), invalidation de leur témoignage face à une accusation musulmane, etc.) (15).

Les Juifs d'avant l'ère coloniale (16) constituaient en effet une communauté ségréguée dans une société adverse et hostile, [et ils étaient victimes de] de vexations et de violences permanentes. Ceux qui [en avaient la possibilité finacière] achetaient les sauf-conduits que leur vendaient les consulats européens (selon le système des "capitulations"  des "Échelles du levant", que les États européens, depuis François  1er, avaient obtenues de l'empire ottoman pour leurs ressortissants en voyage de commerce dans ces pays, où le non-Musulman est d'office un "dhimmi", afin qu'ils échappent à ce sort peu enviable). Le décret Crémieux fut une libération extraordinaire pour ces colonisés de l'intérieur du monde islamique, que furent les Juifs ([de même] d'ailleurs [que] les Chrétiens). Elle les ouvrit à une modernisation tout à fait unique et exceptionnelle par rapport à la modernité juive européenne. Pour comprendre cela, il faut connaître l'histoire précoloniale, depuis le Haut Moyen-Âge. Il faut aussi lire l'hébreu (17).

De quoi parle-t-on quand on parle des Juifs du monde arabe ? De minorités arabes? Ou d'une "nation captive" ? La condition de dhimmi est celle des vaincus (Chrétiens et Juifs) du Jihad. Elle leur confère un statut inégal. Par la force, ils sont dépossédés de leurs biens, leur vie est en jeu : ils doivent payer une rançon sur leurs têtes (djiziya) et sur leurs terres (kharadj), avec le maximum d'humiliation (recommandée par le Coran) pour éviter la mort. La "protection", un mot déjà politiquement correct, dont tout le monde se gargarise aujourd'hui dans le malentendu le plus total, s'exerce en fait contre le sort dévolu aux non-Musulmans par la Sharia, elle-même. Leur soumission les protège du verdict de mort du nouveau pouvoir islamique et pas d'un quelconque ennemi extérieur. Si les dhimmis se soumettent, ce pouvoir fait alors exception à la dureté qu'il doit manifester envers les non-musulmans.

 

Notes :

1. Un film de Karim Miské, Emmanuel Blanchard, Nathalie Mars.

2. http://press.princeton.edu/titles/10098.html#TOC. A History of Jewish-Muslim Relations:From the Origins to the Present Day,Edited by Abdelwahab Meddeb & Benjamin Stora [...] Voici ce qu'écrit, dans une newsletter, Mark Cohen (Princeton University), un des collaborateurs de cette entreprise: “Independently, but in a similar vein, an excellent documentary film has just been finished and premiered in Paris at the beginning of October (Juifs et Musulmans: si loin, si proches).  The English version is called "Jews and Muslims: Intimate Strangers."  Like the book, it covers Jewish history and cultural interaction in the Islamic world from the time of Muhammad to the present day. Here is the link (http://www.filmideas.com/) to the North American distributor's website.  Select: “History - World History”, then the film title, to see a 15 minute segment. I abide by the endorsement the distributor attached to the video”.

3. Voir ICI.

4. Sur Public Sénat, dans l'émission "Bibliothèque Médicis",  « Le diable et le bon Dieu », du samedi soir 2 novembre 2013.

5. Sur Public Sénat, dans la même émission,  Meddeb, citant Hegel, affirme que l'islam est « l'universalisation du judaïsme, du particularisme juif ».

6. Voir le dossier important (et téléchargeable) que la revue Controverses (9/2008) lui a consacré. Voir aussi les livres de Bat Ye'or, qui en décrit, avec un regard [aussi] critique que prophétique, les fondamentaux.

7. Cette expression américaine est de plus en plus usitée: [elle signifie] "taper sur les Juifs et Israël".

8. Réputée victime et dominée [par] principe. Remarquons qu'elle est habillée à l'occidentale et ne porte pas de voile...

9. C'est bien là le mensonge qui a accompagné le "nouvel antisémitisme", à savoir qu'il [ne s'agit pas d'] un antisémitisme, mais d'une hostilité [mutuelle] dont la victime est [également] coupable. Falsification de la réalité, car les Juifs n'ont jamais agressé de musulman ! Le fait que les musulmans soient aussi victimes d'un autre racisme n'exonère pas la responsabilité  de ceux d'entre eux qui [font preuve] d'antisémitisme.

10. Cf. S. Trigano (éd.) La fin du judaïsme en terres d'Islam, Denoël, 2009. L'exclusion des Juifs des pays arabes (Pardès, éditions In Press).

11. Cf. Paul Fenton et David G. Littman, L'exil au Maghreb, La condition juive dans l'islam (1148-1912) (Presses Universitaires de Paris-Sorbonne, 2010) qui publie la traduction de documents juifs, arabes, européens, et, bien sûr, [voir les] travaux de Bat Ye'or sur la "dhimmitude", une expression que n'hésite pas à reprendre B. Stora [etc.]

12. Justement, une comparaison serait la [bienvenue] pour faire [démontrer] l'inanité de l'argument pseudo-historique, car la condition des Juifs y était semblable à celle qui prévalait en Islam ! En Europe centrale, autour de la Pologne, il y a cependant eu un quasi-Etat juif, dans un cadre féodal: le "Conseil des 4 pays", [et ce] durant deux siècles (1580-1764).

13. Un terme intéressant. C'est de là que vient le slogan "Vivre ensemble", qui est devenu un mot d'ordre des pouvoirs publics et plus généralement de l'Union Européenne. C'est exactement la traduction de convivencia. Or, dans la laïcité, il ne s'agit pas de "vivre ensemble", c'est à dire de se tolérer mutuellement dans la séparation et la méconnaissance (la ségrégation ? - ce qui est le projet du multiculturalisme) mais "d'être ensemble" !

14. Dans le livre [collectif] [publié sous ma direction], La fin du judaïsme en terres d'islam, je publie une sélection des seuls témoignages que nous ayons de la période qui précède [de peu] [l'instauration] du pouvoir colonial: les rapports des émissaires de l'Alliance Israélite Universelle. Ils tracent un portrait [sombre] et terrifiant de la condition des Juifs. Ce que confirment les textes juifs locaux, eux-mêmes.

15. Précisons à ce propos que l'Algérie, comme les autres Etats arabes, n'existait alors tout simplement pas, car ces territoires étaient déjà doublement "colonisés" : la [strate] de l'invasion arabe avait relégué aux catacombes les peuples [originaux] (Kabyles, Berbères, Juifs, Chrétiens, etc.), puis cette [strate] fut [elle-même] colonisée par l'empire ottoman, turc, c'est à dire non arabe quoique musulman. L'empire français se substitua en fait à un autre : l'empire ottoman.

17 - Cf. Paul Fenton et David G. Littman, op. cit.