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Judaïsme

Quelle signification le fait que Jésus fut juif a-t-il pour un chrétien ? Bernard Dupuy
27/12/2013


La personne de Jésus-Christ

En formulant cette question, nous devons en préciser la teneur. Nous ne voulons pas nous interroger seulement sur la conséquence, pour la foi chrétienne, du fait que Jésus est juif. Cette affirmation, elle-même fondamentale et d'une grande portée (1), aurait pour notre propos un sens trop restrictif. Nous ne nous limiterons pas non plus au fait, aujourd'hui bien établi et mieux reconnu qu'hier, que Jésus a reçu l'éducation juive habituelle, selon les règles prescrites par la Loi (2). En soulignant les premiers signes de la vocation exceptionnelle de Jésus, l'Évangile atteste, à l'occasion de sa discussion avec les docteurs du Temple, son insertion dans la tradition religieuse de son peuple (Lc 2, 41-50). Mais notre réflexion ne doit pas porter seulement sur l'origine et la façon de vivre ou de penser de Jésus ; elle doit porter sur ce qui fit l'objet de son ministère public à l'âge adulte et sur l'événement décisif pour la foi, ainsi que sur la signification qu'il lui a lui-même donnée : la Passion et la Résurrection. Jésus fut-il juif par tout son être, dans tout son comportement et jusqu'au terme de son existence terrestre, ou bien, pour des motifs qu'il nous faut alors élucider, s'est-il mis à un certain moment à distance de l'existence juive ? Parlait-il et agissait-il « conformément à la Torah » ou bien faut-il voir, derrière chaque parole et chaque mot de Jésus, une prétention qui vient mettre en cause la tradition même du judaïsme ? En définitive, serait-il conforme à la foi chalcédonienne, non seulement de dire abstraitement qu'il fut homme et Dieu, mais encore de dire concrètement qu'il fut juif et Dieu ?

L'Évangile nous impose, croyons-nous, d'aller jusque-là et d'en tirer toutes les conséquences. Si nous sommes amenés aujourd'hui à poser une telle affirmation, c'est que beaucoup, au cours des siècles, tout en n'osant pas la nier, ont affecté de l'oublier. « Beaucoup de chrétiens savent que Jésus était juif mais estiment en quelque façon que le judaïsme n'a joué aucun rôle dans sa vie, puisqu'il était "chrétien"! »(3 En raison de cette dichotomie permanente, on en est venu à séparer le « Jésus de l'histoire » du « Christ de la foi ».

Cet écart, qui s'est inscrit dans la dogmatique œcuménique, est bien l'écart le plus tragique qui pouvait se glisser dans la foi chalcédonienne. On commence tout juste à percevoir aujourd'hui la source de ce clivage. Il ne faut pas en faire porter la responsabilité à la science historique ni à la science des religions. Son origine doit être cherchée dans l'histoire même du dogme chrétien. C'est pour avoir oublié le Jésus juif que s'est introduit dans la théologie, au grand détriment de la foi, un « Christ de la foi chrétienne », objet de la confession de foi mais qui risque d'être privé de sa chair et de son sang, d'être vidé de sa substance et de sa réalité, annonçable peut-être aux païens (ce n'est pas si sûr !) mais non aux Juifs (et leur ténacité, dès lors, peut se comprendre !).

Pourquoi est-ce une entreprise tout à fait périlleuse, mais aussi très importante, d'écrire une vie de Jésus ? Il serait bon de s'aviser tout d'abord que c'est là une prétention moderne. Les pères savaient encore qu'il doit suffire d'ouvrir les évangiles. Ils tenaient que l'Ancien Testament fournit les clefs qui permettent de les lire. Mais il nous est difficile à présent, même en ouvrant simplement les évangiles, de nous représenter de façon sereine, non passionnelle, objective, ce Jésus juif, car notre vision du monde juif qui entourait Jésus demeure profondément marquée par les controverses qui ont opposés Juifs et chrétiens. Ce « retour aux sources » est d'autant plus ardu que ces controverses trouvent un certain fondement dans le Nouveau Testament lui-même (4). Ainsi le Sitz im Leben juif de l'Évangile nous échappe souvent. Les exemples qu'on pourrait donner seraient innombrables. Pour nous, les préceptes de la Loi sont presque d'emblée caducs, alors que pour Jésus et ses contemporains ils étaient source de vie (5). Pour nous, les pharisiens sont l'exemple même du "pharisaïsme" et non plus de ce qu'on peut appeler le "pharisianisme", un esprit de fidélité et d'attention à la Loi répandu dans tout le peuple (6). Pour nous, les paraboles sont des récits édifiants, presque intemporels, alors qu'elles sont remplies de l'attente du Royaume (7). Pour redécouvrir Jésus aujourd'hui, il faut pouvoir comprendre quelle signification il attachait aux rites, quel sens il donnait à la Torah, comment il parlait de Dieu aux foules qui le suivaient et à ses disciples. Il faut revenir à Celui qui, pour s'incarner, s'est fait juif parmi les Juifs ; à Celui pour qui être juif ne fut pas un vêtement ou un travesti, mais son être même.

Confesser Jésus-Christ en laissant de côté cette donnée essentielle serait une certaine forme de docétisme. La première tension connue par le christianisme fut la tension entre l'ébionisme et le docétisme. L'ébionisme a disparu sans laisser de traces (8). Mais en écartant l'ébionisme, la foi chrétienne s'est-elle gardée totalement du docétisme ? L'affirmer sans hésiter serait sans doute faire preuve d'un certain esprit d'orthodoxie et d'un manque de connaissance de l'histoire des dogmes chrétiens. Ce serait en tous cas se tromper profondément que de croire que le réalisme et l'universalisme de la christologie tiennent à la généralité de la formule dogmatique ; ils tiennent au contraire à sa précision concrète, à son particularisme même : c'est en s'incarnant dans le peuple juif que Jésus s'est offert comme sauveur à l'humanité entière. Nous ne pouvons confesser Jésus que tel qu'il s'est manifesté à nous – comme ce Juif, ce juste, ce serviteur souffrant -, et c'est ainsi qu'il se présente pour régner sur le monde.

Ce que nous disons de la personne de Jésus doit être dit aussi de son message. Pour que le kérygme de l'Église ait tout son sens, il faut nous référer à l'Évangile que Jésus a prêché. Or, cet Évangile fut proclamé dans le langage de la Bible, à partir de la Torah, en référence aux Prophètes, au sein d'une tradition, discutée et mise en cause certes, mais non pas rejetée (Mt 23, 2-3). Il fut adressé d'abord aux Juifs, et même aux Juifs seuls, « aux brebis perdues de la maison d'Israël » (Mt 15, 24). Ignorer le contexte juif de la prédication de Jésus, n'est-ce pas du même coup vider l'Évangile de son contenu même ? N'est-ce pas revenir à la prétention stigmatisée par Paul, de mettre la « folie de la Croix » dans des « discours de sagesse » ?

Mais on pourra faire enfin l'objection suivante : si l'Évangile de Jésus fut essentiellement une parole adressée aux Juifs, le Kérygme, en tant que fondé sur la Passion et la Résurrection du Christ, parle de Jésus en termes différents ; il nous renvoie à chaque instant au-delà du Jésus "juif" pour nous faire percevoir que, depuis l'origine, et dès avant la création du monde, « Dieu était en Christ » et opérait par lui la réconciliation de tous les hommes. En particulier, l'affirmation centrale du kérygme selon laquelle Jésus est « mort pour nos péchés selon les Écritures », cette affirmation, malgré la référence scripturaire, dépasse le contenu strict de la foi juive. Elle procède de l'événement décisif qui fonde la foi chrétienne. Elle est l'interprétation d'un événement historique unique, non pas seulement arrivé dans le contexte de l'histoire juive et concernant de façon générale le peuple juif, mais accompli une fois pour toutes par Jésus. Nous comprenons bien cette objection. Ne faut-il pas dire cependant que Jésus, en accomplissant cet acte décisif, l'a accompli en Juif ? C'est ce que suggère peut-être l'inscription légale apposée par Pilate au-dessus de la Croix ; c'est ce que prouvent en tous cas les paroles tirées des Psaumes prononcées par Jésus tout au long de sa Passion.

On pose souvent l'alternative suivante. L'interprétation rédemptrice de la mort de Jésus sur la Croix est-elle l'aboutissement mystérieux de la foi juive, ou bien constitue-t-elle une doctrine nouvelle et, à la limite, hétérogène au judaïsme ? Il s'agit là d'un faux dilemme. Si la théologie chrétienne était fondée sur une autre base que celle du judaïsme, comment Jésus aurait-il pu parler lui-même de sa mort imminente et comment celle-ci aurait-elle pu revêtir un sens pour ses disciples ? Ainsi, certains exégètes chrétiens, et non des moindres, ont-ils parfois méconnu le contexte juif de la passion et de la résurrection et nié que Jésus ait annoncé sa mort et ait envisagé lui-même sa fin rédemptrice (9).
Voici donc la conclusion à laquelle nous sommes conduits. La foi ne saurait être étrangère au « Jésus de l'histoire » (10). Le kérygme ne renvoie pas à un au-delà du Jésus juif, comme si le Christ existait désormais dans un monde inaccessible à nos yeux, d'où sa qualité de juif aurait été effacée (11).

L'Église du Christ

Une seconde question se greffe sur celle que nous avons examinée jusqu'ici : celle de l'Église. Jésus fut juif. Mais ceux qui ont cru en lui ne l'étaient pas tous. Il y eut très tôt parmi ceux qui confessèrent le nom de Jésus un grand nombre de non juifs. Et ceux-là n'étaient pas appelés à devenir juifs parce que Jésus l'avait été. Il n'est pas question de revenir sur ce problème fondamental qui fut posé au concile de Jérusalem et résolu à partir des règles imposées par le judaïsme pour la conversion des prosélytes. Soulever cette question obligerait d'examiner en quoi et pourquoi l'Église est dans son essence fondée sur la « réconciliation des Juifs et des Gentils ». Nous ne pouvons le faire ici. Cela exigerait d'examiner comment le kérygme a pu être professé en commun par des hommes de cultures et de traditions religieuses différentes. Cela nous conduirait à poser la question de la formation des fêtes, de la liturgie, du calendrier, bref tout le problème du rapport entre le judéo-christianisme et le pagano-christianisme dans l'Église primitive. Nous ne pouvons entrer ici dans ce débat. Mais il doit être signalé parce qu'il n'est pas étranger à la question qui nous occupe présentement. Si celui en qui nous croyons fut juif, il n'est pas accidentel à l'économie de l'Église fondée par Jésus que l'Église se compose « de Juifs et de Gentils ». Il faut donc qu'il y ait en permanence des hommes qui témoignent de « l'approche juive » de Jésus et qui révèlent aux autres, ceux d'origine non juive qui ont une approche non juive de Jésus, ce qu'a pu être encore aujourd'hui cette compréhension juive de Jésus. Ce fut là, sans doute, la vocation particulière du judéo-christianisme. Mais le judéo-christianisme est une gageure qui, historiquement, n'a pu être tenue. Une fois le judéo-christianisme disparu, ce témoignage juif sur Jésus ne peut être apporté que par des Juifs formés dans la tradition du peuple de Jésus. Et ce témoignage ne peut provenir seulement des Juifs qui confessent Jésus-Christ mais provient du peuple juif tout entier qui, par sa vocation propre, témoigne du Dieu vivant et unique au milieu des hommes. Pour que nous puissions aujourd'hui retrouver pleinement cette approche juive de Jésus, pour que nous puissions rejoindre jusque dans son être intime le « Jésus de l'histoire », il faut concrètement supposer l'existence de cet intermédiaire. L'Église n'est pas liée au peuple juif par une greffe initiale et par le seul fait qu'elle a reçu de lui le Livre qui lui permet de confesser Jésus-Christ. Elle n'est pas liée à lui seulement par la mémoire. Elle est liée à lui parce qu'il y a un "peuple juif" qui est toujours réellement en position d'écoute de la voix de Dieu dont témoigne ce Livre. Elle est liée à lui parce qu'il est la trace toujours présente de la révélation qu'il rend actuelle à la face du monde comme en mémorial (zikkaron). Pour donner consistance et sens à tout ce que nous suggérons ici, il faudrait développer positivement ce que saint Augustin a exprimé jadis, dans une formule où l'aspect négatif l'a largement emporté sur l'aspect positif, à savoir qu'il y a un témoignage permanent rendu à Dieu par le peuple juif (12) et que ce témoignage est la voie providentielle qui nous met sur le chemin du « Jésus de l'histoire ».

On souhaitera sans doute trouver ici quelques lignes de recherche plus concrètes. Il sera plus facile en réalité d'indiquer quelle méthode il faut suivre plutôt que d'énumérer des résultats. Il est certain que l'image concrète de Jésus se précisera à nos yeux lorsque nous aurons retrouvé la familiarité avec les Targums, en cours d'édition actuellement (13), et lorsque nous aurons cessé de voir un hiatus entre le "peuple hébreu" des origines et le "peuple juif" de la période du second Temple. Le XXe siècle sera peut-être celui où l'Église aura retrouvé le monde juif contemporain de Jésus, que les découvertes de la Mer Morte nous permettent maintenant de mieux connaître (14). Une meilleure appréciation des fondements bibliques du Nouveau Testament peut certainement entraîner un progrès notable dans la compréhension de l'Évangile et peut même, dans certains cas, aboutir à rectifier certaines erreurs d'interprétations (15). Ainsi P.-E. Lapide a signalé dans le texte grec du Nouveau Testament un certain nombre de lectures fautives ou du moins interprétatives qui peuvent être rectifiées par le recours à l'hébreu (16). À partir de là, il deviendra possible de mieux saisir le sens de Dieu et de l'homme, l'univers religieux qui était celui de Jésus et de ses disciples. Avec le renouveau des études scripturaires, l'attente du "Royaume", qui est au cœur de la prédication de Jean-Baptiste et de l'Évangile de Jésus, a déjà retrouvé sa place centrale et son importance depuis environ le début du siècle. Mais il reste beaucoup à faire encore pour comprendre la signification profonde qu'ont pu avoir pour les disciples les titres messianiques de Jésus, en particulier le titre de « fils unique » de Dieu. Une telle expression n'a pas été comprise en un seul jour comme l'affirmation d'une filiation en Dieu ; celle-ci a été portée et engendrée par l'Aggada relative au sacrifice d'Isaac (17). La Bible doit demeurer pour nous la source inépuisable, toujours prête à être explorée pour une juste compréhension du mystère de Jésus. Ce serait une erreur de croire que l'Épître aux Hébreux a livré dans sa totalité l'interprétation de l'Écriture qui était celle de la première génération apostolique. Celle-ci ne s'est formée que lentement, et nous sommes loin d'avoir recueilli actuellement l'ensemble de l'enseignement des Testimonia.

Mais ces recherches tomberaient sans doute dans l'écueil qui fut celui des exégètes du siècle dernier si elles demeuraient le fait des spécialistes. Il faut tenir compte sans cesse de la tradition profonde du judaïsme qui porte jusqu'à nous l'interprétation vivante de la Bible et qui est le meilleur garant de sa compréhension. Reconnaître Jésus aujourd'hui, ce n'est pas seulement répéter le témoignage de ceux qui l'ont confessé avant nous ; ce n'est pas seulement retrouver, grâce à un constant retour aux sources, la confession de foi de l'Église primitive, juive ou hellénistique. Reconnaître Jésus, c'est accepter, aujourd'hui comme hier, la rencontre historique « des Juifs et des Gentils », réunis et réconciliés en lui. La confession de foi chrétienne est constituée par la soudure, par la conjonction intime de ces deux témoignages. Le fait que l'un est minoritaire, et même presque invisible, et que l'autre soit majoritaire et occupe tout le devant de la scène ne saurait modifier cette structure fondamentale. Aussi l'Église, animée sans cesse par l'appel qui lui vient des nations, doit-elle également revenir sans cesse vers sa source et chercher à comprendre Jésus à partir de la tradition juive dont il s'est lui-même nourri et à partir de laquelle il a livré son Évangile. La mission de l'Église auprès des nations n'est garantie que par ce perpétuel retour à la source.

© Bernard Dupuy, o.p.
Notes

(1) On sait qu'il s'est trouvé au début de ce siècle, selon l'expression de Jules Isaac, « une singulière troupe de négateurs, robots germaniques dressés à faire la preuve que Jésus n'était pas juif » (Jésus et Israël, Fasquelle, Paris, 1948, p. 37). Qu'on ait pu en venir là en dit assez long sur le poids que peuvent exercer les préventions et les préjugés sur l'exégèse qui se prétend la plus scientifique. Le coryphée de cette école fut HOUSTON ST. CHAMBERLAIN dans ses Grundlagen des 19 Jahrunderts, parus en 1899 (trad. Fr., Bases du XIXe siècle, Payot, Paris, 1914). Il fut suivi par P. HAUPT, The aryan ancestry of Jesus, et toute une série d'auteurs dont J. KLAUSSNER a établi la liste (Jésus de Nazareth, Payot, Paris, 1933, p. 130-134). En France, il n'y eut guère que H. MONNIER à se laisser entraîner à une proposition comme celle-ci : « Jésus n'était pas, à proprement dire, juif ; il était galiléen ; ce n'est pas la même chose » (La mission historique de Jésus, Paris, 1906, p. XXVIII). Citons aussi le mot de J. HEMPEL, Der synoptische Jesus und das A.T. dans Zeitschrift für A.T. Wissenschaft, 1938, p. 9 (la date en dit long !) : « Le respect des Juifs pour la Torah est une attitude immorale au sens le plus profond et le plus tragique de ce mot » (cité par H. J. SCHOEPS dans Revue d'histoire et de philosophie religieuse, 1953, p. 17, note 36). Sans aller jusqu'à ces excès, on trouve encore parfois des auteurs enclins à restreindre la judéité de Jésus sous le prétexte qu'il naquit en Galilée. Les études historiques font justice d'une telle supposition : les Juifs galiléens étaient d'authentiques Juifs. C'est même de Galilée que partirent à plusieurs reprises les sursauts nationaux du peuple juif.
(2) On peut lire avec intérêt R. ARON, Les années obscures de Jésus, Grasset, 1960, bien que cet ouvrage ne soit pas rédigé de première main. Pour une reconstitution précise du milieu historique, on aura intérêt désormais à consulter la nouvelle édition (anglaise, en cours, de l'ouvrage de E. SCHURER, The History of the Jewish People in the Age of Jesus, T. T. Clark, Edinburgh, 1973 (un vol. paru). [Paru depuis en totalité].
(3) ST. ROSENBERG, Judaïsm, Ottawa, 1967, p. 12
(4) Cf. les débats sur ce thème publiés par W. ECKERT, N. LEVINSON et H. STÖHR, Anti-judaismus im Neuen Testament ?, Chr. Kaiser, Munich, 1967.
(5) Sur le rapport de Jésus à la loi, cf. D. FLUSSER, Jésus, éd. Seuil, Paris, 1970, p. 49-68 ; B. H. BRANSCOMB, Jesus and the Law of Moses, New York, 1930 ; W. KÜMMEL, “Jesus und der jüdische Traditionsgedanke”, dans Zeitschrift für N.T. Wissenschaft, 1934.
(6) Cf., en dernier lieu, J. BOWKER, Jesus and the Pharisees, Univ. Press, Cambridge, 1973.
(7) Cf. J. JEREMIAS, Les paraboles de Jésus, X. Mappus, Lyon, 1962, encore que cet auteur n'ait pas suffisamment mis en valeur, nous semble-t-il, la perspective du retour final de Jésus, dans les paraboles.
(8) Sur la signification de l'ébionisme, voir les études de H. J. SCHOEPS, Das Juden-Christentum, Berne, 1964 ; Aus frühchristlichen Zeit, Tübingen, 1950.
(9) Cf. H. RIESENFELD, Bemerkungen zur Frage des Selbstbewusstseins Jesu, dans Der historische Jesus und der kerygmatische Christus, Berlin, 1961, p. 331-334.
(10) Cf. F. MUSSNER, Der historische Jesus, dans Der historische Jesus und der Christus unseres Glaubens, publié par K. SCHUBERT, Vienne, 1962, p. 103-128.
(11) Cf. LEGASSE, Jésus, juif ou non ?, dans Nouvelle Revue Théologique, 86 (1964), p. 673-705).
(12) « Testes veritatis nostrae et iniquitatis suae » (AUGUSTIN, Enarr. In Ps. 58, n° 22).
(13) Depuis cette date (1974), le Targum de Pentateuque (avec les recensions palestiniennes complètes) a été traduit en français par le Père Le Déaut : Genèse, coll : « Sources chrétiennes », n° 245, Cerf, 1978 ; Exode, Lévitique, id. n° 256, 1979 ; Nombres, id. n° 261, 1979 ; Deutéronome, id. n° 271, 1980 (note de l'éditeur de Concilium).
(14) Le matériel fourni par Strack-Billerbeck doit être utilisé avec précaution. En attendant qu'une nouvelle somme de ce genre voie le jour, on devra se servir des données fournies dans le Compendium Rerum Judaïcarum ad Novum Testamentum, éd. M. DE JONGE et S. SAFRAI, éd. Van Gorcum, Assen, 1974, et suiv. Cf. aussi les remarques de D. FLUSSER, « Die Konsequente Philologie und die Worte Jesu », dans Almanach für das Jahr des Herrn 1963, Hambourg, 1963, et notre préface à D. FLUSSER, Jésus, Seuil, Paris 1970 ; D. DAUBE, The New Testament and Rabbinic Judaïsm, Londres, 1956 (nouvelle édition) 1974.
(15) Cf. l'essai de reconstitution de la figure de Jésus proposée par G. VERMES, Jesus the Jew, éd. Collins, Londres, 1973 ; Jésus le Juif (trad. fr.) coll. « Jésus et Jésus-Christ », Desclée, 1978.
(16) P.E. LAPIDE, « Hidden Hebrew in the Gospels », dans Immanuel, n° 2 (printemps 1973), p. 28-34.
(17) I. LEVI, « Le sacrifice d'Isaac et la mort de Jésus », dans Revue des études juives, 1912, p. 156, ss. ; D. LERCH, Isaaks Opferung christliche gedeutet, Tübingen,1950 ; H. RIESENFELD, Jésus transfiguré, Copenhague, 1947, p. 89-96 ; H.J. SCHOEPS, « Paulus und die aqadath Jischaq », dans Aus frühchristlicher Zeit, Tübingen, 1950, p. 229- 238 ; A. JAUBERT, « Symboles et figures christologiques dans le judaïsme », dans Exégèse biblique et judaïsme, fascicule spécial de la Revue des Sciences religieuses, 47 (1973) p. 373-390.



« Adieu, David Flusser ! » Nécrologie inédite, par Menahem Macina


Ce texte n'a pas eu l'honneur de paraître dans l'un des médias auxquels je l'avais proposé, à l'époque. Je le mets en ligne aujourd'hui, en appendice de la magistrale étude qui précède, pour illustrer, comme par un clin d'œil, un aspect peu connu de la personnalité de David Flusser. Je veux parler de son côté « fol en Dieu », qui suscitait la répulsion des coincés et l'amusement ému de ses familiers (Menahem Macina).

David Flusser, érudit juif d'origine autrichienne, qui émigra en Israël en 1939 et enseigna l'histoire du judaïsme du Second Temple et celle des origines du christianisme, durant des décennies, à l'Université Hébraïque de Jérusalem, s'est éteint, le 15 septembre 2000, à l'âge de 83 ans

J'ai été élève du professeur David Flusser entre 1979 et 1981, durant mes deuxième et troisième années de licence d'histoire de la pensée juive, à l'Université Hébraïque de Jérusalem, avant d'effectuer mes premiers travaux de recherche de doctorant, sous sa direction et celle du regretté professeur Shlomo Pinès, alors émérite.

De l'un comme de l'autre, j'ai beaucoup appris. Mais ma dette à l'égard de David Flusser est réellement immense. C'est lui qui a introduit les chercheurs en herbe que nous étions, mes condisciples israéliens et moi, au monde foisonnant, complexe et trop longtemps mal connu, du judaïsme des décennies qui précédèrent la naissance du christianisme, et de celles qui suivirent la destruction du Temple jusqu'à la mort de Bar Kochba, en 135.

C'est à lui que je dois de n'avoir plus jamais été capable de lire les Évangiles comme on me l'avait appris dans les milieux chrétiens où j'avais été élevé et éduqué, durant mon enfance et mon adolescence, quand je n'étais pas encore devenu juif. C'est à lui aussi que je dois l'intense joie - intellectuelle et spirituelle à la fois - d'étudier le Nouveau Testament en grec et en hébreu, d'en toucher, de l'esprit et du cœur, la substance hébraïque et juive, et d'y percevoir, de l'âme, le souffle inspiré des prophètes d'Israël.

Je me souviens avec émotion des heures précieuses passées, seul avec lui, ou avec d'autres membres du petit cénacle grave qui se pressait autour du maître, à son domicile de la rue Alkalay, à Jérusalem-Ouest. Je ferai sans doute rire les gens en avouant qu'à l'époque, nous avions le sentiment d'être au seuil d'une révélation scientifique sans précédent, lorsque les aperçus éblouissants que nous en brossait David Flusser nous la faisaient croire à portée d'intelligence, alors qu'elle échappait sans cesse à notre appétit de savoir aussi téméraire qu'impuissant.

Mais qu'on ne se leurre pas : David Flusser n'avait rien d'un gourou. Au contraire, ceux qui l'ont bien connu témoigneront que je n'exagère pas lorsque je dis qu'il adorait passer pour un fou. Au risque d'être accusé de ternir son image, je ne puis résister au plaisir d'évoquer le souvenir d'un Flusser volontairement provocateur, à la limite du grotesque, parlant le plus sérieusement du monde à son chien, devant une station d'autobus. J'étais horriblement gêné d'être l'autre interlocuteur de ce savant déconcertant qui, visiblement, avait décidé, cet après-midi-là, de snober l'étudiant insatiable que j'étais, occupé, pour l'heure, à disserter sur je ne sais plus quel sujet, fort éloigné des basses préoccupations des mortels ordinaires. David Flusser semblait avoir oublié que j'existais et n'avait d'ouïe et de parole que pour son chien. Du coup, c'est moi qui avais l'air bête en m'obstinant à ramener à Khirbet Koumran l'érudit, fatigué du verbiage prétentieux du bavard que j'étais…

De tels incidents comblaient d'aise les petits maîtres à l'allure affectée, trop heureux d'épingler les comportements extravagants de ce géant de la recherche, tant leur vanité les rendait aveugles au stratagème qui lui réussissait à merveille : se débarrasser des courtisans et des raseurs, fût-ce au prix de sa dignité, telle, du moins, que la majorité de gens conçoivent cette dernière.

Je l'avoue : même cet aspect insolite de la personnalité haute en couleurs de David Flusser me manque cruellement, d'autant plus que je sais aujourd'hui que je ne reverrai plus les pitreries rouées du maître, que je n'entendrai plus ses coups de gueule de fausse colère, ses "LÔ !" (= non) retentissants, prononcés à l'allemande, ni ses danses du scalp autour de la chaire, dans la salle de classe, lorsque sa jubilation intellectuelle ou sa colère à l'égard des cuistres diplômés qui se prennent pour des savants, lui faisaient éructer des phrases enthousiastes ou assassines…

Tout cela c'était l'homme Flusser: attachant, émouvant, attendrissant même, à certaines heures. Il me reste à parler brièvement du savant, du maître qui a formé des centaines de chercheurs et d'enseignants ; du spécialiste qui a doté le monde scientifique de travaux considérables, dont plusieurs ont fait accomplir des pas de géant au savoir organisé ; de l'écrivain infatigable qui a rédigé un nombre impressionnant d'articles et de recensions, et surtout qui a écrit, plus et mieux que tous ses coreligionnaires, sur le Jésus des chrétiens, qu'il avait coutume d'appeler « Yeshou hayehoudi » (Jésus le Juif).

En écrivant ces lignes, j'ai sous les yeux la seconde édition (1998), corrigée et augmentée, de son maître ouvrage de 1968 *, qui, à mon avis, surclasse tout ce qui a été écrit par un Juif, à ce jour, sur le Messie des chrétiens, et restera un classique. Son titre se résume à un nom : Jésus. C'est la biographie scientifique du personnage dont je puis témoigner personnellement qu'il obsédait littéralement David Flusser. Résultat de près de cinquante années de recherches personnelles, menées en toute indépendance d'esprit et souvent à contre-courant des écoles à la mode et des maîtres à penser de sa génération, ce volume, de dimensions relativement modestes, pose les fondements de la manière dont il convient de lire les sources littéraires du milieu intertestamentaire et du Nouveau Testament lui-même. Il nous livre une moisson d'informations, nouvelles pour la plupart, sur le premier siècle de notre ère, durant lequel se déroula la brève existence de Jésus et qui vit naître ce qu'on a coutume d'appeler les « premières communautés chrétiennes ».

Je n'allongerai pas davantage mon propos, car ce n'est point, ici, une oraison funèbre ni un discours d'apparat.

Je tenais seulement à saluer, à ma manière, mon vénérable Maître, qui m'a tant appris, tant ému, et tant amusé parfois.

Et que les âmes scrupuleuses me pardonnent mon impertinence : je ne puis m'empêcher d'imaginer la Cour céleste, pliée de rire autour d'un David Flusser donnant libre cours à l'une de ses (saintes) fureurs, après avoir pris, de manière désormais surnaturelle et non sujette à l'erreur, la mesure de l'ignorance des doctes et de la crédulité des ignorants.
Adieu, Maître! Et veuille accepter de ton disciple cette épitaphe, empruntée au dernier verset du Livre de Daniel que, versé dans l'apocalyptique comme tu l'étais, tu connaissais si bien :
וְאַתָּה לֵךְ לַקֵּץ וְתָנוּחַ וְתַעֲמֹד לְגֹרָלְךָ לְקֵץ הַיָּמִין
Weattah lekh laqets wetanouah, weta'amod legoralkha leqets hayamim
« Pour toi, va jusqu'au terme et repose-toi,
et tu te lèveras pour ta part à la fin des jours. »
(Livre de Daniel 12, 13)
Menahem R. Macina
24 septembre 2000

* David FLUSSER, Jesus, Second Edition, Corrected and Augmented 1998, The Magnes Press University, The Hebrew University, Jerusalem 1998, 316 pages, ISBN 965-223-978-X.
Article paru dans Concilium, N° 98 d'octobre 1974 (10/1974).

Je remercie Sœur Marie-Thérèse Martin de l'avoir saisi au clavier.