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Shoah

Où en sont la réflexion et la mémoire de la Shoah ?
Bernard Dupuy
11/03/2003

Article paru dans Sens, n° 12, 2003.

Communication donnée le 11 mars 2003 à l'Unesco, lors des « Deuxièmes rencontres européennes entre Juifs et catholiques », dans le cadre de la première table ronde : « Penser la Shoah ». Titre du Père Bernard Dupuy. (NDLR).

Après la tourmente, la révélation de l'expérience de l'abîme et l'extrême discrétion de la conscience juive qui a entouré le témoignage sur les camps, vint enfin le moment de la réflexion et de la commémoration. Dans la stupeur et l'inconscience du monde sortant de la guerre, on aurait pu s'attendre à ce que les Juifs parcourent avec fureur les avenues du monde occidental au sein duquel le crime avait été perpétré, mais il n'en fut rien. Aucun justicier flamboyant et souffrant ne se leva de la stature d'un Martchenko ou d'un Soljenitsyne ! On découvrait tout juste la plainte sourde de témoins, rédacteurs de journaux griffonnés en yiddish dans les ghettos, ou de poètes inspirés comme Abraham Sutzkever, Itzhak Katznelson. Bien sûr, il y avait eu la participation de nombreux Juifs à la guerre et le soulèvement des combattants du ghetto. Mais l'examen de conscience et le retour sur soi d'Israël se dissipaient dans l'espérance d'une humanité universellement réconciliée.

Trop grande, trop lourde était la douleur, trop pesant le silence, pour que, dans le désarroi des « personnes déplacées » et dans l'effervescence du monde ambiant, les voix juives puissent se faire entendre. Et pourtant dans l'oubli du nom des victimes et de leur judéité, l'horrible spécificité du génocide apparut. Il y avait eu dans cette épreuve sans nom quelque chose de plus que dans tout génocide, qui ne se disait par aucun mot propre et ne se décrivait ni ne pouvait se rapporter dans le langage ordinaire car l'Europe ne songeait qu'à se rebâtir sur ses décombres. Ce fut des marges de l'existence juive européenne que vint le sursaut de ceux, tel un Janusz Korczak ou un Manès Sperber, qui avaient eu assez de recul pour percevoir que l'odeur délétère et la trace sombre sur l'horizon de la fumée d'Auschwitz viendraient un jour obnubiler le ciel de l'Occident.

C'est vers la fin des années 1970, en écho à un désir de savoir venant des États-Unis, que se leva la clameur juive, avivée par le sentiment de l'oubli et par l'agressive manifestation, ici ou là, du négationnisme. Un flot de discours, d'écrits et de manifestations rappela alors la dimension juive du drame qui, après avoir été déclaré « holocauste » en s'inspirant des Écritures, puis « génocide » dans le registre du droit, devint la « Shoah » pour échapper à toute tentation de réduction et de comparaison avec d'autres génocides. Mais si le terme « Shoah » a eu pour effet de renforcer la spécificité de l'horrible persécution, il risquait aussi de la rendre hermétique et incompréhensible au grand nombre ou encore de conduire au mythe de l'irrationnel ou de l'impensable. Il faut se pencher sur les faits, ouvrir les yeux. Auschwitz désigne un lieu géographique réel, situé non dans l'interprétation scripturaire ou dans le mythe, mais au centre de notre Europe, dans des camps bâtis avec une hâte morbide où les Juifs furent exterminés.

Vers 1980, on assista alors à un développement extrême de la recherche historique autour de la Shoah : colloques, livres, historiographie vinrent heurter l'insouciance et combler l'ignorance générale au point que l'opinion publique éprouva souvent une impression de saturation… Au cours des années récentes, les données de l'histoire paraissent acquises, c'est la littérature du témoignage et de la mémoire qui a pris le relais. On est parvenu à ce qui semble être un troisième âge de la méditation sur la Shoah. On le repère à plusieurs phénomènes : fondation de prix, de musées, de centres de recherche et même des diplômes d'études. On lui dresse un monument littéraire, on publie des recueils de souvenirs et des témoignages collectifs. Mais le fait brut et brutal reste devant nous et une énigme demeure : celle des causes de la Shoah. Toute tentative d'échapper à l'explication historique confine au révisionnisme. Mais l'investigation historienne risque aussi de s'interroger sans cesse davantage sur la volonté perverse du bourreau que sur le sort des victimes. Le renversement du regard naquit avec le témoignage des survivants quand ceux-ci parvinrent à s'exprimer : Primo Lévi, Elie Wiesel, Jorge Semprun, Charlotte Delbo, et combien d'autres, jusque-là ignorés.

Qu'il s'agisse de l'histoire des historiens ou du témoignage des survivants, on s'est trouvé amené à réfléchir sur le fait que la Shoah avait été perpétrée sur le sol de l'Europe. Il fallait une méditation sur l'Europe ou, plus largement sur ce qu'on désigne par le terme d'Occident.

Parce que, en vertu d'un choix inexplicable et injustifiable, le peuple juif avait été atteint dans son existence et dans son identité et avait pu devenir un objet de haine et de persécution, être nié dans son devenir même, l'Occident devenait inquiétant et énigmatique dans son identité propre, se révélait étranger à lui-même, coupé de sa destinée et de son avenir. Cette mise en question s'est produite à un moment où la figure moderne de l'Europe entrait en crise sur elle-même et s'interrogeait sur ses élites et sur ses repères.

Il n'est donc pas surprenant que l'épreuve ait soulevé, chez ceux qui l'ont perpétrée comme chez ceux qui la subirent, bien différemment chez les uns et les autres et souvent en s'opposant, une mise en question de la culture de l'Europe et de ses origines, d'une Europe qui, en définitive, apparaissait marquée par le recours à la raison, par la volonté de l'homme de prendre en charge sa propre histoire, de se laisser conduire par ses lumières, et par la question de Dieu : est-ce que Dieu, entendu comme le dieu des déistes, avait pu abandonner son peuple à ce moment-là ? Où était-il passé ? Était-il devenu caché, absent, s'était-il éclipsé ? L'unité du monothéisme, professée par les historiens des religions et par les philosophes n'était-elle pas une illusion ? En ce moment où le déisme philosophique faisait long feu, le croyant, qu'il fut juif, chrétien ou musulman, devait-il à son tour adopter le profil bas et se mettre en doute ? La Shoah avait-elle eu un tel pouvoir d'éradication de toutes les mémoires, ou bien ne fallait-il pas écouter une voix plus secrète et plus contestatrice, plus profonde, née au cœur des individus ?

Dans un premier temps, en 1962, un célèbre séminaire multiconfessionnel organisé à Chicago – fort loin de l'Europe ! – déclarait que Dieu était « mort à Auschwitz ». Alors que la conscience traditionnelle vacillait ainsi, ne fallait-il pas faire appel à un nouveau regard sur l'histoire, sur l'histoire d'une Europe soumise sans doute, tandis qu'elle tentait de sortir des décombres, à des conflits multiples mais qui en appelait au travail de nos mémoires différentes ?

En septembre 1970, s'est tenue à Prague une conférence des Juifs et des chrétiens qui s'interrogeaient en commun sur la Shoah. Il en résulta une « Déclaration » solennelle et commune de lutte contre l'antisémitisme sous ses différentes formes, politique, sociale et religieuse. Les actes de cette rencontre, qui ont été publiés et sont toujours disponibles en français, portaient sur trois points : les causes de l'antisémitisme, les leçons de l'histoire et les exigences d'une pensée religieuse nouvelle 1 .

Ce qui, dans le conflit des identités, est en cause aujourd'hui quand on cherche à mesurer l'étendue de ce drame historique, social, religieux, politique, c'est la conviction réciproque d'une malice humaine absolue. Tout se passe comme si nous étions aux prises avec une confusion des esprits et avec un dysfonctionnement du discours sur la Shoah, qui peut porter le danger de sa forclusion, où l'orateur parle et l'auditoire écoute, mais où il semble que rien ne se dit ni ne s'entend. Tout, dans le monde actuel, dissimule l'événement du désastre tel qu'il a eu lieu.

La Shoah ne sera jamais surmontable ni « évacuable » par une réponse simple et définitive.

Affirmer le contraire serait oublier ceux qui ont disparu à jamais. Malheur à ceux qui ont l'esprit tranquille et qui pensent que la raison de la Shoah a été analysée, ou qu'elle s'est évanouie, ou qu'elle est évincée. Que des enfants soient morts dans les chambres à gaz les laisse indifférents. Une telle tranquillité est le signe non des vivants mais des morts. Un tel aboutissement, comme l'a dit très justement Irving Greenberg, ne peut être affronté en face mais appelle une constante action et une réaction, qu'il a qualifiée de « dialectique ».

Pendant des années, la tentation a existé de justifier la Shoah par les péchés du peuple juif au cours de l'histoire. Ce fut la faute des chrétiens et, à partir d'une mauvaise lecture de la Bible, d'un rapprochement indu de quelques versets et de leur globalisation, d'avoir fait cette exégèse et de l'avoir propagée. Mais c'est aussi parfois, comme on le sait, le fait de certains juifs inconséquents. Le rabbin hassidique Teitelbaum, qui a professé cette théorie, a même jugé bon, à partir de là, de rechercher l'appui de l'OLP. Il faut dire aujourd'hui avec force que cette lecture victimale et cette incrimination du peuple juif tout entier sont précisément celles que la Shoah interdit et a rendu caduques.

La Shoah a renouvelé au contraire le sens de l'Alliance. Elle doit conduire les chrétiens à une compréhension renouvelée de la destinée d'Israël. Peut-on dire ici, comme Irving Greenberg et Emil Fackenheim, que se fait jour une nouvelle révélation de nos identités et de leurs relations au cœur de l'histoire présente ? C'est ce nouveau regard, cette parole nouvelle, bien que véritablement ancienne, originelle, qui contredit dialectiquement celle de la tradition, qui a pu s'exprimer au concile Vatican II. Cette parole nouvelle reste dure à entendre pour certains, mais elle démontre que la polémique chrétienne séculaire fondée sur le « supersessionisme », sur la supériorité du christianisme sur le judaïsme, n'était pas décisive et donc n'était pas absolue. Elle devait être objet de révision. Dieu n'est la propriété de personne.

Nous assistons aujourd'hui à un renversement de toutes les valeurs acquises de la culture en laquelle les hommes avaient cru en se targuant du grand mot de civilisation. La Shoah sert de révélateur et est un si grand défi à l'humanité que vouloir l'effacer par l'oubli, ne plus en parler, ne pas l'enseigner serait préparer son retour inéluctable, sa répétition. Le retour du pire, quand il n'a été que conjuré mais non vaincu, menace le monde. La Shoah menace encore l'humanité quand on déclare que ce fut seulement une bavure de la guerre ou un fait accidentel, d'origine chrétienne assure-t-on ici où là, dont l'idée n'eût jamais germée ailleurs.

Si on doit écarter l'idée d'un sentiment général et continu de culpabilité, on doit tout autant reconnaître la fréquence de l'indifférence coupable : dans les institutions établies, et dans les Églises, quand par exemple une instance ecclésiastique hésite ou s'abstient de reconnaître sa responsabilité dans la Shoah. Sur ce point, Jean XXIII fut autrement plus lucide et courageux que son successeur. Quiconque refuse toute responsabilité chrétienne contribue, hélas, à faire surgir le spectre d'un nouveau génocide. Mais, coupables trop souvent d'oubli, de méconnaissance historique du Juif, les chrétiens ne sont pas les seuls à avoir pratiqué ou prôné l'oubli. Les pays de l'Est européen ont voulu en faire profession au bénéfice de l'instauration du socialisme.

Même du côté juif, il se lève d'autres périls. Il s'est constitué un « hyperréalisme » de la Shoah qui fait paradoxalement écran à sa compréhension. Le crime de la Shoah reste alors dans une matérialité factuelle, dans sa facticité, dans l'extériorité. Dans cet hyperréalisme qui se penche à la loupe sur les détails, la mémoire cherche, pour se rassurer, à conjurer l'effrayant vide de la conscience face à la Shoah. Le risque est manifeste : la religion de la Shoah qui se met alors en place tend à se substituer à la religion juive elle-même, à ses textes, à ses formes et à ses moments propres de célébrations. Et la Mémoire, érigée en valeur absolue, tient lieu de foi. Très souvent cette Mémoire vive est la seule relation avec le Judaïsme pour un grand nombre de Juifs, sans lien avec la culture, avec l'expérience et avec la foi juives. De ce fait, c'est par ce seul biais politique que le monde moderne risque trop souvent d'appréhender l'existence juive.

Il est à craindre que la clameur légitime sur la Shoah se laisse prendre au piège du révisionnisme qui fait que le discours sur Auschwitz devient un discours de controverse, de réparation, de revendication, et d'identification exacerbée de la judéité. Quand le révisionnisme qui nie le génocide conduit, par réaction, à une ritualisation d'un type nouveau, il s'enferme dans ses propres mots, perd la portée réelle pour autrui de sa voix et cherche à dominer l'opinion. Le piège est total, car les Juifs se trouvent convoqués alors à faire preuve de la Shoah pour convaincre l'opinion publique.

On ne commémore un événement que dans son lieu et son temps. Or, s'il est un trait inoubliable de la Shoah, c'est bien sa localisation dans cette Europe que nous devons habiter ensemble, mais qui garde le souvenir lancinant de cette brutale explosion de haine, de la prétention à une organisation unitaire de la société qui a conduit tout au bout à une mort planifiée et préméditée. Auschwitz concerne tout l'être, tout l'humain. C'est pourquoi on ne peut s'en délivrer avec quelques actes de prière ou avec des plantations de croix ou des pèlerinages. Il faudra toujours porter ce deuil. C'est moins le souvenir des vivants d'hier que le rachat des morts qui compte pour la tradition. Dans ce moment de deuil, les morts n'enterrent pas les morts mais sont repris dans la vie par les vivants. Sinon, Auschwitz risque de devenir un mythe et « une bombe à retardement » installée en Europe, plutôt qu'un lieu de rachat et de souvenir.

Penser Auschwitz, ce n'est pas vouer Auschwitz à une sanctification ni cantonner la Shoah dans le mystère ou l'irrationnel. Il faut penser Auschwitz sans l'arracher à l'histoire, sans le recouvrir de références abstraites et intemporelles. La pensée de la Shoah est dans cet effort de sortie de l'univers du mythe. Penser Auschwitz est quelque chose qui a à voir avec le salut public, quelque chose qui a à voir avec le monde entier et avec sa fin. Ce n'est pas seulement une question d'école, ni d'enseignement, ni même de religion. C'est pourquoi l'entreprise est si difficile car, pour le congédiement du mythe, il faut une violence prophétique. Il faut juger notre histoire. Il faut tout dire et ne rien cacher, face à Dieu et aux hommes, face à Israël et au monde, et cela est devenu un grand et redoutable défi.

© Bernard Dupuy


1 Cf. « Après, la Shoah, Juifs et chrétiens s'interrogent », Rencontre de Prague (6-9 septembre 1990), Istina, 1991 n° 3, p. 225-352 (NDLR).