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Christianisme

« Transfert d'élection ? »
Michel Remaud
14/12/2010

Reprise d'un article de M. Remaud, mis en ligne par mes soins en son temps, sous le titre Transfert d'élection ? [d'Israël aux Palestiniens] sur le site Un écho d'Israël, le 14 décembre 2010.


[Voici un article remarquable écrit par un auteur remarquable, qui défend l'État d'Israëlsans inféodationdepuis des décennies. Il a les compétences pour traiter du sujet qu'il traite, ainsi que le courage et la clarté d'analyse qui caractérisent tous ses écrits. Merci à ce prêtre catholique. (Menahem Macina)]


En décembre 2009, seize personnalités ecclésiastiques de différentes Églises, se présentant comme « un groupe de Palestiniens chrétiens », rendaient public un document désigné par l'expression « Kairos Palestine » et intitulé « Un moment de vérité : Une parole de foi, d'espérance et d'amour venant du cœur de la souffrance palestinienne. »

Pourquoi revenir sur ce document un an après sa publication ? Parce qu'il continue de susciter commentaires et prises de position, et parce qu'il s'inscrit dans un ensemble idéologique s'exprimant encore de diverses manières et où l'on voit apparaître certains thèmes récurrents. On voudrait ici attirer l'attention sur un point caractéristique de cette idéologie, que j'appellerai le transfert d'élection.

Selon ce document, Dieu n'a pas parlé à un peuple, mais à une terre : « Dieu a envoyé à cette terre les patriarches, les prophètes et les apôtres porteurs d'un message universel. » (2.3.1). Ce mot de "terre", pour désigner le pays, apparaît quarante fois dans le document. On remarquera le lien affirmé explicitement entre le caractère local de la délivrance du "message" et sa destination universelle : « Nous croyons que Dieu a parlé à l'humanité, ici, dans notre pays. » (2.2). « Nous croyons que notre terre a une vocation universelle. » (2.3). Le sous-titre de la deuxième partie est : « La vocation universelle de notre terre ».

L'usage répété du possessif (« notre pays », « notre terre » — ces expressions apparaissent quatorze fois dans le texte) amène naturellement à se poser la question : à qui appartient cette terre ? Qui sont ses habitants légitimes ? Le document tient à ce sujet deux discours dont on ne voit pas très clairement comment ils s'accordent l'un avec l'autre. Si l'on affirme que « Dieu nous a mis, deux peuples, sur cette terre » (2.3.1), c'est pour ajouter aussitôt que « L'Occident a voulu réparer l'injustice qu'il avait commise à l'égard des Juifs dans les pays d'Europe, et il l'a fait à nos dépens et sur notre terre. Il a ainsi réparé une injustice en en créant une autre. » (2.3.2). Du coup, on ne voit plus très bien quelle est la part de la volonté divine dans la présence juive dans le pays. Le texte insiste d'ailleurs sur le caractère immémorial de la présence palestinienne sur cette terre dont on affirme aussi, à plusieurs reprises, qu'elle est « terre de Dieu » (2.3.1, 9.5) : « Notre présence, en tant que Palestiniens — chrétiens ou musulmans — sur cette terre n'est pas un accident. Elle a des racines profondes liées à l'histoire et à la géographie de cette terre 1 , comme c'est le cas de tout peuple aujourd'hui qui vit sur sa terre. » (2.3.2. cf. 2.3.4). On ne sollicite pas le texte, semble-t-il, en comprenant que les Palestiniens sont sur « la terre de Dieu » depuis toujours et que les Juifs y ont été envoyés récemment par « l'Occident ».

À aucun moment, le texte n'évoque un quelconque lien historique du peuple juif avec cette terre, pas plus qu'avec la révélation biblique. On ignore d'où viennent « les patriarches, les prophètes et les apôtres que Dieu a envoyés à cette terre comme porteurs d'un message universel » (2.3.1), et à qui ils se sont adressés, sinon à… « notre terre » ! Quand le texte évoque, sans les nommer, le rapport des Juifs à la Bible, c'est pour condamner les tenants d'une lecture littéraliste de l'Écriture, qui transforment « la Parole de Dieu en lettres mortes, et qui figent la Parole de Dieu et la transmettent, comme parole morte, de génération en génération.  » Le texte poursuit : « Cette parole morte est utilisée comme une arme dans notre histoire présente, afin de nous priver de notre droit sur notre propre terre. » (2.2.2). On remarquera les trois occurrences en quelques lignes de l'adjectif "morte" lorsqu'il est question de la relation des Juifs à la Bible.

Il y a quelques années, l'un des signataires de ce document confiait à un journaliste : « Dieu a donné, mais Dieu est maître de l'histoire. Cette dispersion dans le monde, c'est également Dieu qui en a disposé ainsi. Et il y a eu toute l'histoire, pendant deux mille ans et il y a eu un peuple nouveau qui s'appelle le peuple palestinien et deux autres religions, christianisme et islam, qui se trouvent ici, avec le judaïsme, sur la terre de Palestine. Donc, la réoccupation de la terre ne peut ignorer deux mille ans d'histoire : Dieu a permis à ces deux mille ans de passer, et toutes les formations humaines de se faire ; cela aussi doit être respecté, comme la volonté de Dieu. D'ailleurs, les Juifs sont retournés non pas par la force de la Bible, mais par la force des armes, par la guerre. Ils ont fait une guerre et ils l'ont gagnée. Ils ont reconquis le pays par la guerre. » (Yves Teyssier d'Orfeuil, Michel Sabbah. Paix sur Jérusalem. Propos d'un évêque palestinien. Desclée de Brouwer, 2002, p. 200). Impossible de le dire plus clairement : les Juifs ont été chassés de cette terre par la volonté divine, ils y ont été remplacés par « un peuple nouveau qui s'appelle le peuple palestinien », et si les Juifs sont revenus « sur la terre de Palestine », c'est par la force des armes et non par la volonté de Dieu. Soulignons au passage que ces propos prennent des libertés avec l'histoire en affirmant que les pionniers sionistes de la fin du XIXe siècle auraient conquis la Palestine par les armes !

Le peuple palestinien serait donc le « peuple nouveau » qui aurait remplacé Israël sur la terre de Palestine. Un auteur de la même école affirme, quant à lui, la continuité entre le peuple de la Bible et le peuple palestinien. Ingénieur agronome et diacre du diocèse de Toulouse, Alain Duphil est un ardent défenseur de la cause palestinienne. Une des thèses de son livre Au pays de Jésus. Les chrétiens et la lignée d'Abraham (Nantes, Amalthée, 2006), chaudement recommandé par certains membres des Églises de Terre sainte, est que les chrétiens palestiniens seraient les descendants de la première communauté judéo-chrétienne. Cette thèse contient évidemment une part de vérité : il ne fait aucun doute pour les historiens qu'une partie de la population arabe du pays descend d'une population juive locale arabisée au cours des siècles. Cependant, affirmer une continuité génétique entre les communautés judéo-chrétiennes et la communauté chrétienne locale est plus aventureux sur le plan historique, surtout quand l'auteur oppose cette continuité au métissage qui caractérise aujourd'hui le peuple juif : la lignée des chrétiens vivant dans ce pays serait plus pure que celle des Juifs, qui ont accueilli au sein de leurs communautés de nouveaux membres issus des peuples au milieu desquels ils ont vécu. C'est passer un peu vite sur l'apport des byzantins et des croisés dans la communauté chrétienne de ce pays. C'est aussi accorder à la continuité génétique une importance théologique assez surprenante de la part d'un chrétien. Si le point de départ est différent de celui de l'opinion précédente, l'auteur arrive lui aussi à la conclusion que la « lignée d'Abraham », selon le sous-titre du livre, est palestinienne.

On ne fera pas grief aux chrétiens palestiniens de défendre la cause du peuple auquel ils déclarent appartenir. Mais ils font plus que la défendre, ils cherchent à la sacraliser, en s'appropriant la vocation du peuple juif : Dieu a parlé à « notre terre » et lui a confié un message destiné au monde, et notre vocation, à nous chrétiens palestiniens, est de transmettre ce message à l'humanité. Un autre signataire du document Kairos Palestine, en écho à l'expression de « mystère d'Israël », qu'il n'a d'ailleurs pas comprise (la formule a été employée par Jacques Maritain en 1937 et elle n'a aucun rapport avec l'État d'Israël qui n'existait pas encore), revendique le droit de parler du « mystère de la Palestine » (cité dans Paix sur Jérusalem, p. 202). A-t-on jamais entendu parler du mystère du Darfour, du mystère du Tibet, ou même du mystère des chrétiens d'Irak ?

Ne soyons pas naïfs. Il n'est facile pour personne, pas plus en Occident qu'en Orient, de comprendre et d'admettre l'idée et le fait de l'élection d'Israël. Malgré les déclarations officielles énoncées par les Églises depuis quelques décennies, cette idée n'a pas pénétré les mentalités chrétiennes dans leur ensemble, d'autant que beaucoup de chrétiens se méprennent sur le sens de cette notion, qu'ils entendent comme un privilège — privilège qui n'aurait plus aucune justification depuis que l'élection est étendue aux nations par l'Évangile — alors que la vocation permanente du peuple juif est précisément de rappeler à chacun ce qu'est l'élection. La théologie, de son côté, a encore beaucoup à faire pour tirer les conséquences de documents comme Nostra Ætate. Enfin, on ne peut sans mauvaise foi refuser de voir que l'élection d'Israël est encore plus difficile à comprendre et à accepter par les chrétiens palestiniens que par ceux qui vivent loin d'ici.

On ne peut dénier aux chrétiens de Palestine le droit d'attirer l'attention sur la situation qui est la leur, mais il est permis de penser qu'ils mélangent les genres. J'ai relevé par ailleurs la tendance palestinienne à s'approprier les symboles de l'identité juive (Échos d'Israël, éditions Elkana, 2010, pp. 19-22). Les porte-parole des "chrétiens palestiniens" semblent bien tomber dans le même travers en "théologisant" la cause qu'ils veulent défendre et en s'appropriant l'élection par l'intermédiaire de la terre, qui donne à la cause son caractère sacré, puisque leur terre, selon leurs propres termes, est la « terre de Dieu ».

Dénier au peuple juif le statut de peuple élu tout en cherchant à s'approprier son élection, c'est encore une manière de reconnaître sa singularité. C'est oublier aussi que l'élection, par nature, est un choix gratuit dont on fait l'objet et qu'on ne peut se déclarer soi-même élu.


© Michel Remaud


Source : Site Un Écho d'Israël, mardi 14 décembre 2010.



1 Remarque de Menahem Macina :
Telle n'était pas l'opinion du pape Jean-Paul II, si l'on en juge par cet extrait d'un de ses discours de 1997 :
« À l'origine de ce petit peuple situé entre de grands empires de religion païenne qui l'emportent sur lui par l'éclat de leur culture, il y a le fait de l'élection divine. Ce peuple est convoqué par Dieu, créateur du ciel et de la terre. Son existence n'est donc pas un pur fait de nature ni de culture, au sens où par la culture l'homme déploie les ressources de sa propre nature. Elle est un fait surnaturel… C'est pourquoi ceux qui considèrent le fait que Jésus fut juif et que son milieu était le monde juif comme de simples faits culturels contingents, auxquels il serait possible de substituer une autre tradition religieuse dont la personne du Seigneur pourrait être détachée sans qu'elle perde son identité, non seulement méconnaissent le sens de l'histoire du salut, mais plus radicalement s'en prennent à la vérité elle-même de l'Incarnation et rendent impossible une conception authentique de l'inculturation. »
(Discours de Jean-Paul II aux participants à un Colloque sur les racines de l'antijudaïsme en milieu chrétien, Rome, 30 octobre – 1er novembre 1997)