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Christianisme

Les Représentations chrétiennes de la Passion: nouvel esprit en conformité avec Vatican II
Audrey Doetzel
30/01/1998

La croix dans la relation entre juifs et chrétiens. Nouvelles perspectives, Audrey Doetzel


Article repris de la Revue SIDIC XXXI - 1998/1, p. 2-10


La croix: signe de l'amour de Dieu qui embrasse tout


Cette étude donne un bref aperçu des efforts et des développements faits pour la présentation chrétienne de la Passion et de la mort de Jésus, depuis le concile Vatican II, en Amérique du Nord. Le SIDIC exprime sa reconnaissance aux liturgistes et aux théologiens des États-Unis et du Canada qui ont aidé de leurs conseils à la préparation de cet article.

Chaque année, durant le temps du Carême, la puissance du symbole religieux se déploie aux yeux des chrétiens et des juifs. Un liturgiste juif américain réputé définit les symboles religieux comme

« des mots, des gestes ou des objets qui désignent quelque chose au-delà d'eux-mêmes de telle sorte que les gens qui reconnaissent les symboles sont souvent, de façon irrationnelle, attirés ou repoussés par eux » 1 .

La croix, qui, pour les chrétiens, tient une place centrale, spécialement pendant la Semaine Sainte, a ce pouvoir depuis toujours.

« Notre histoire, reconnaît un théologien catholique, abonde en expressions de ce pouvoir sur nous: dans la peinture, la poésie, dans les processions et les Jeux de la Passion, dans des cantates et des hymnes, dans l'architecture et dans des études scientifiques, dans des liturgies et des dévotions. La croix ne nous parle pas seulement de Jésus, mais aussi de la manière de mener notre vie chrétienne. C'est un langage primaire par lequel nous manifestons notre attachement au Christ; mais malheureusement, nous en avons usé aussi pour parler avec haine ou justifier la violence»  2 .

Un rabbin très connu, voyant la croix sur une église voisine, se demande:

« Pourquoi me dérange-t-elle? La sainteté du jour est troublée par cette image rappelant des souvenirs du passé [...] Je porte le poids de tout cela, même si je me sens religieusement en solidarité et si je suis continuellement en dialogue avec des chrétiens. La croix est là, elle est un défi pour ma paix intérieure! »  3

En 1965, le Concile Vatican II, en quelques mots clairs et brefs, a exhorté les catholiques romains à une prise de conscience et une compréhension nouvelles:

« Ce qui a été commis durant Sa Passion (du Christ) ne peut pas être imputé indistinctement à tous les juifs vivant alors, ni aux juifs de notre temps [...]. Le Christ dans son immense amour s'est soumis à sa Passion et à sa mort pour que tous les hommes obtiennent le salut. Le devoir de l'Église dans sa prédication est donc d'annoncer la croix du Christ comme le signe de l'amour universel de Dieu...» (Nostra Ætate, 4).

Depuis plus de trente ans, les chrétiens d'Amérique du Nord ont pris cette recommandation très au sérieux. John T. Pawlikowski, un théologien engagé depuis longtemps dans le dialogue, est aujourd'hui convaincu qu'en dépit de ce que le Vendredi Saint représente dans l'histoire de la relation entre juifs et chrétiens, le message de sa liturgie peut devenir un message qui réconcilie et qui unit. Sa vision est pleine d'espoir, mais elle est aussi réaliste.

« Même si les pires excès antisémites liés à la Semaine Sainte sont maintenant dépassés, nous devons encore nous assurer qu'au Lundi de Pâques suivant, la théologie du lien entre juifs et chrétiens, affirmée à Vatican II, est non seulement entièrement sauvegardée, mais a été fortifiée. Notre peuple, après la célébration de la Semaine Sainte, a-t-il acquis un sens nouveau de notre relation au judaïsme et au peuple juif, ou bien les attitudes classiques ont-elles été confirmées une fois de plus ? ».

Pawlikowski nous avertit que la réalisation de ce but exige un effort concerté qui va plus loin que quelques changements dans la terminologie ou dans quelques prières positives pour le peuple juif  4 .


Les défis dans la Liturgie


Des liturgistes catholiques romains d'Amérique du Nord, en lien avec la Commission Internationale pour l'Anglais dans la Liturgie (ICEL), ont aidé à la préparation des éditions révisées du Sacramentaire et du Lectionnaire. Ces révisions en sont à l'étape finale avant l'approbation. Suivant les directives données par les Conférences nationales de leurs évêques, ces liturgistes ont prêté une grande attention dans leur travail aux soucis exprimés par la Conférence des évêques canadiens dans Les Récits de la Passion (CECC, 1987):

« Dans la lecture ou dans la méditation du récit de la Passion, nous pouvons, sans le savoir et sans le vouloir, transmettre certaines impressions antisémites. Il est demandé à tous ceux qui prêchent la Parole de Dieu, ou qui la transmettent par écrit ou par oral, de veiller à ne pas transmettre des préjugés ou de fausses interprétations de l'Écriture [...] Pour éviter tout ce qui pourrait engendrer des attitudes négatives envers les autres, il est recommandé que les récits de la Passion soient proclamés tels qu'ils figurent dans le Lectionnaire sans autre mise en scène. Ce qui concerne en particulier la foule ne doit pas être dit par l'assistance; il ne doit pas y avoir de gestes, de drapeaux agités ou d'autres effets pendant la lecture du texte. On doit toujours éviter que la proclamation de l'Évangile ne devienne un spectacle historique ou une représentation théatrale de la Passion »  5 .

Quelques liturgistes qui ont relu le travail de révision sont conscients qu'il faut s'attendre à peu de changements dans la liturgie de la Semaine Sainte, malgré la possibilité donnée d'un choix de textes ou celle d'enlever les Impropères. Ils continuent cependant à exprimer leur souci à propos de la prière pour les juifs dans la grande Prière d'intercession qui conclut la liturgie de la Parole du Vendredi Saint. Bien que fort améliorée suite au changement radical demandé par Jean XXIII, l'actuelle intention de prière pour le peuple juif, afin qu'il « croisse dans la fidélité à l'alliance » et qu'il « puisse arriver à la plénitude de la Rédemption » continue de faire problème. L'ancienne théologie en a été écartée, mais comme ses restes imprègnent encore la mentalité de la majorité des fidèles, cette prière est encore trop facilement interprétée d'une manière antijuive.

Le texte canadien « Récits de la Passion » traite aussi de l'usage des Impropères:

« Dans ce chant du Moyen-Âge, le Christ s'adresse à l'assemblée des chrétiens avec des mots des Écritures hébraïques de telle sorte, qu'en se méprenant, on pourrait croire qu'ils sont dirigés contre le peuple juif. Beaucoup de communautés choisissent d'omettre ce texte – optionnel - dans le culte, pour sauvegarder de meilleures relations dans le présent comme dans le futur » 6  

Reprenant l'usage d'une formule ancienne de ‘rupture de processus d'alliance' les Impropères sont un dialogue où Dieu, par la parole des prophètes, se plaint de l'ingratitude de son peuple. Il y montre le contraste entre les grands événements et thèmes liés à l'Exode et le traitement infligé par le peuple à son Sauveur et Dieu. En 1977 déjà, le Père Frizzell avait demandé en urgence que les Impropères, s'ils étaient utilisés, soient présentés avec grand soin. Il écrivait:

« Comme l'Église a perdu la conscience de ses racines sémites, la tradition biblique des fautes d'Israël est exploitée pour souligner la différence entre la communauté juive et l'Église. Le message de Jésus (Jn 12, 47-50), qui demande à chaque personne de répondre pour elle-même à la Parole de Dieu, est quelquefois oublié. En entendant le déroulement de l'histoire sainte (comme dans le psaume 106), chaque personne doit se reconnaître elle-même dans le rappel typologique du passé (cf. 1 Cor. 10, 1-12). Le refrain en rend évidentes les applications: ‘Dieu Saint, Dieu Fort, Dieu Immortel, prends pitié de nous.' Les Impropères ne sont pas une partie centrale de la liturgie du Vendredi Saint et peuvent être remplacés par d'autres chants. Un autre moyen serait de les introduire en soulignant que nous associons nos fautes et celles de notre génération aux fautes des générations passées, à la fois celles de l'Église et celles de l'ancien Israël »  7 .

Les liturgistes, conscients de la complexité et des problèmes inhérents aux textes bibliques du Carême, s'inspirent de plus en plus des études des savants, qui soulignent le respect dû à la nature des écrits sacrés, et qui émettent des réserves au sujet du remplacement des passages offensants. Raymond E. Brown dit:

« Enlever des passages offensants est un procédé dangereux qui autorise ceux qui écoutent des versions expurgées à accepter n'importe quoi dans la Bible, sans réfléchir. Des récits ‘améliorés' par des coupures continuent d'entretenir l'erreur que ce que l'on entend dans la Bible doit toujours être imité puisque ‘révélé' par Dieu, et que tout point de vue d'un auteur sacré est infaillible [...] (Une) solution plus vraie est de continuer à lire les récits de la Passion durant la Semaine Sainte sans y apporter les coupures que nous trouverions sage de faire, mais les ayant lus, prêcher avec vigueur qu'une telle hostilité entre chrétiens et juifs est contraire à notre compréhension fondamentale du christianisme et ne peut plus être acceptée. Tôt ou tard, les fidèles devront se confronter aux limites imposées aux Écritures par les circonstances dans lesquelles elles ont été écrites. Il faudra les amener à voir que certaines attitudes trouvées dans l'Écriture, explicables par les époques d'où elles proviennent, peuvent être fausses si elles sont reproduites aujourd'hui. Il faut qu'ils se confrontent au fait que la Révélation de Dieu s'inscrit dans un langage humain. Les assemblées qui écoutent la proclamation de la Passion durant la Semaine Sainte, ne le reconnaîtront que lorsque cela leur sera montré clairement. Inclure les passages qui ont un impact antijuif sans les commenter est une proclamation irresponsable qui empêchera de comprendre la mort de notre Seigneur avec une foi adulte »  8 .

Des ressources en nombre croissant sont accessibles à des prédicateurs consciencieux et à des liturgistes qui veulent se documenter sur les sujets complexes rencontrés dans les lectures du Carême. Ceux qui demandent une attention spéciale sont: a) le premier siècle de notre ère dans le monde palestinien gouverné par la loi romaine; b) la relation entre l'Église primitive et la Synagogue; c) les thèmes apologétiques qui colorent les Évangiles; d) la lutte de l'Église primitive pour avoir un statut social, économique et politique. Les extraits suivants du livre de Cunningham, « Proclamer le Shalom [la paix]: Introductions au Lectionnaire en vue de promouvoir les relations entre catholiques et juifs »  9 , montrent comment certains points problématiques peuvent être traités brièvement mais avec efficacité:

Luc 22, 14 -23, 56 - « En écoutant ce récit, il faut nous souvenir que l'une des intentions de Luc, en écrivant son Évangile, était d'assurer aux Romains que les chrétiens sont des gens paisibles, obéissant à la loi et qui méritent une reconnaissance légale. Que le fondateur du christianisme ait été crucifié par un préfet romain embarrasse Luc. C'est pourquoi il souligne l'innocence de Jésus, en le répétant, et il tend à déplacer la responsabilité de la mort de Jésus sur des personnalités juives»  10 .

Matthieu 26, 14 - 27, 66 - « A cause des controverses avec les synagogues de son temps, Matthieu incrimine une foule juive pour le sang versé dans la mise à mort de Jésus. Nous devons être prudents pour ne pas laisser la polémique de Matthieu induire en nous des conclusions erronées concernant les causes de la crucifixion. Jésus est mort à cause des fautes de toute l'humanité [...] Pour apprécier plus pleinement le récit, nous devons comparer la fidélité de Jésus envers Dieu avec notre manque de fidélité. Notre incapacité à promouvoir le règne de Dieu de manière adéquate témoigne que Jésus est encore crucifié dans la chair des peuples victimes de l'oppression en ce vingtième siècle »  11 .

John T. Townsend, épiscopalien, professeur de Nouveau Testament et membre du Groupe chrétien d'études sur le judaïsme et le peuple juif, est d'accord avec Brown sur le fait que l'Écriture ne doit être ni expurgée ni révisée. Il reconnaît aussi que la lecture de certains passages du Nouveau Testament devant une assemblée qui accepte l'Écriture sans esprit critique perpétue souvent des vues erronées sur les juifs et le judaïsme. Pour aider à surmonter cette difficulté, il a rédigé une interprétation liturgique de la Passion sous la forme d'un récit fidèle à l'Écriture en général, mais qui ne reproduit pas la version d'un évangile particulier. Il utilise les récits de Matthieu et de Marc comme base, retenant les qualités rhétoriques de Matthieu, et omettant certains passages qui paraissent se contredire, ou qui sont regardés communément comme problématiques, à cause de la nature de la rédaction d'un évangéliste. Dans son œuvre, Townsend renoue avec la pratique d'un précédent historique:

« (Il) est de tradition de réciter l'histoire de la dernière Cène, dans une version qui ne suit aucun récit biblique. (Les) récits de la Passion et de l'Exode apparaissent dans l'Exultet [...], mais la formulation n'est pas biblique [...] Une telle lecture liturgique ne doit être en aucune façon une reconstruction factuelle, historique [...] (Une) reconstruction historique de ce qui est arrivé est impossible. »  12 .

L'essai liturgique de Townsend a été utilisé comme une alternative au récit de la Passion, soit pour être lu en entier, ou en partie, soit pour servir de base à un commentaire homilétique. Le récit liturgique interprété est présenté avec des introductions documentées et des notes qui en font une riche ressource pour l'enseignement durant le Carême. Pour permettre une lecture chorale, Gabe Huck, de Liturgical Training Publications, a composé pour ce Récit un arrangement dramatique avec une partition musicale simple.

Les problèmes rencontrés dans les lectures de la Semaine Sainte se retrouvent, au temps pascal, dans les lectures des premiers chapitres des Actes des Apôtres, effectuées depuis le matin du dimanche de Pâques jusqu'à la Pentecôte. Si certains passages ne sont pas accompagnés d'une prédication et d'une catéchèse efficaces, ils peuvent être trop facilement entendus comme l'affirmation d'une culpabilité collective du peuple juif. Là aussi, de brèves explications comme celles fournies par Philip Cunningham peuvent aider à conjurer le danger. Ainsi:

Actes 10, 34, 37, 43 - « Pierre proclame à ses frères juifs que Dieu a ressuscité Jésus d'entre les morts. Bien qu'exécuté par les Romains, Jésus apportera justice et pardon ».

Actes 3, 13-15, 17-19 - « Pierre, le disciple qui a renié Jésus par trois fois, supplie le peuple de Jérusalem de se repentir de la part qu'il a prise dans la mort innocente de Jésus. Il déclare que les souffrances du Messie libèrent le pouvoir salvifique et sans limites de Dieu pour le pardon des péchés du peuple.

Actes 4, 8-12 - « Pierre déclare qu'en prononçant le nom de Jésus, on invoque le pouvoir de guérison et de salut de Dieu. Tous ceux qui ont rejeté Jésus, à commencer par Pierre lui-même, doivent être guéris dans le Christ pour pouvoir guérir d'autres »  13 .

En 1987, à Baltimore MD, une association de laïcs et de clercs a fondé l'Institut d'Études chrétiennes et juives (ICJS). Cet Institut propose des programmes d'études sur les différences et les incompréhensions entre les traditions juive et chrétienne. En 1994, des prêtres de la région de Baltimore ont demandé à l'Institut une aide pour les passages bibliques qu'ils trouvaient difficiles à traiter dans leurs prêches. En réponse, l'ICJS a organisé un colloque pour la prédication afin d'aider à préparer les paroisses chrétiennes au Carême et à la Semaine Sainte. Des prêtres, des ministres, des assistants pastoraux, des éducateurs religieux, conjointement à des rabbins locaux, ont discuté des lectures du Lectionnaire; ils ont reçu un enseignement documenté d'un point de vue juif et d'un point de vue chrétien, et ils ont composé des modèles de méditations. L'ICJS propose maintenant des colloques pour la prédication, deux fois par an, avant le temps du Carême et de Pâques, et avant le temps de l'Avent.


Le besoin d'une vraie formation


Le succès des colloques consacrés par l'ICJS à la prédication, témoigne du besoin d'une plus grande formation, dans les séminaires, à la liturgie et à la prédication durant la Semaine Sainte. Conscient du problème, le Dr Eugene Fisher, auteur de « Formation dans les séminaires et relations judéo-chrétiennes, manuel pour un programme d'études et de ressources »  14 , y a consacré deux parties de son livre, intitulées « Responsabilité de la mort de Jésus » et « Semaine Sainte ». Il indique qu'un simple enseignement de quelques faits et détails ne saurait assurer leur intégration dans les célébrations liturgiques et les homélies. En traitant de façon approfondie les sujets suivants - Perspectives de base, Enseignement de l'Église aujourd'hui, Attitudes et compréhensions, Formation spirituelle, Formation pastorale, Présentation des juifs dans la formation théologique -, Fisher montre que cette connaissance et cette compréhension doivent imprégner toute la formation académique et personnelle des responsables de la prédication et de la liturgie.

Une approche semblable à celle de Fisher est nécessaire pour former les éducateurs religieux et les catéchètes. La majorité des études de manuels religieux catholiques américains, en ce qui concerne la manière dont sont présentés les juifs et le judaïsme, sont antérieures à Vatican II et à Nostra Ætate. Déjà en 1961, l'étude de Sr Rose Thering a mis en lumière la catégorie des « juifs responsables de la mort de Jésus » comme l'un des trois points majeurs qui font problème. La recherche du Dr Eugene Fisher en 1976 a montré que les documents américains d'éducation religieuse catholique étaient nettement plus positifs envers les juifs et le judaïsme qu'avant Vatican II, mais que des points négatifs se trouvaient encore dans les textes de l'enseignement primaire pour la période du Nouveau Testament et spécialement pour le thème de la crucifixion. Les textes de l'enseignement secondaire se sont révélés positifs, mais négatifs dans ces mêmes catégories. Devant ces résultats, le Dr Fisher a formulé quatre mises en garde qu'il convient de respecter si l'on veut absolument éviter de perpétuer l'hostilité envers les juifs et le judaïsme, dont la deuxième est « Ne pas traiter de façon équitable les polémiques du Nouveau Testament perpétue l'accusation de déicide »  15 .

Dans l'étude la plus récente des manuels, achevée en 1992, Philip A. Cunningham a utilisé les critères suivants pour déterminer comment est traitée la Passion dans les livres catholiques de l'enseignement primaire et secondaire:

1. Est-il clairement dit que: ‘ce qui a été commis durant sa Passion ne peut être imputé ni indistinctement à tous les juifs vivant alors, ni aux juifs de notre temps' (Nostra Ætate, 4) ? ou bien y a-t-il des traces explicites ou implicites qui imputent aux « juifs » la mort de Jésus ?

2. Les complexités historiques et exégétiques des récits de la Passion sont-elles évidentes, spécialement dans les livres de l'enseignant, ou bien les textes bibliques sont-ils employés d'une manière paresseuse, non critique, de sorte que la polémique se perpétue ?

3. Le rôle des Romains dans la crucifixion est-il clarifié par les simples mentions que la crucifixion était un usage romain, que le Grand Prêtre était nommé par Pilate, que Pilate est connu comme ayant été un homme indécis, ou bien tout cela est-il minimisé parce que non explicitement exprimé [dans les textes du Nouveau Testament], ou que Pilate s'est montré déterminé à sauver Jésus ?

4. Voit-on que, dans le Nouveau Testament, les Pharisiens ne sont pas impliqués dans l'arrestation, le procès, ou la mort de Jésus, ou bien est-il dit ou sous-entendu qu'ils le furent ?

5. La culpabilité de la crucifixion est-elle attribuée à qui elle doit l'être théologiquement: c'est-à-dire à toute l'humanité, ou bien les « chefs des juifs » sont-ils en réalité rendus responsables dans les descriptions concrètes de la Passion  16

L'étude des manuels d'éducation religieuse de l'enseignement primaire révèle que le traitement de la Passion est encore négatif, bien que depuis 1976 on constate des améliorations dans chaque période et dans chaque catégorie. L'étude des ouvrages du secondaire révèle que, s'il y a relativement peu de changements depuis la période de 1976, le traitement de la crucifixion est en nette aggravation. Cela est dû principalement au fait que les caricatures et/ou les polémiques du Nouveau Testament sont reprises sans aucune réflexion.

Les deux séries de manuels, ceux du primaire et ceux du secondaire, sont, dans la catégorie de la période du Nouveau Testament, d'un niveau très bas, plus bas encore que celui constaté en 1976. Cunningham met en lumière l'un des défauts qui caractérisent l'ensemble:

« La pratique habituelle de citer ou de reproduire les passages polémiques du Nouveau Testament sans une explication suffisante de ces versets, voire sans aucune explication ».

Actes 2, 23, où, à la manière des prophètes, Pierre accuse les Israélites d'avoir tué Jésus par l'intermédiaire des Romains, est l'exemple d'un des passages les plus utilisés de cette manière. Bien que les deux séries de manuels citent Nostra Ætate, qui exonère les juifs de toute responsabilité, ils ne font pas d'efforts sérieux pour [contextualiser] cette interprétation  17 .

À la fin de son livre, Cunningham se réfère au Catéchisme de l'Église catholique. Bien qu'il contienne des affirmations telles que: « les juifs en tant que peuple ne peuvent pas être tenus pour responsables de la mort de Jésus », le Catéchisme fait siennes des interprétations négatives, dans son emploi du Nouveau Testament et son traitement de la crucifixion. S'appuyant sur les théologies basées sur la pensée patristique, il encourage les références négatives aux Hébreux/juifs. Bien qu'il affirme que les Évangiles se sont développés en trois étapes, il ne distingue pas les controverses qui ont eu lieu durant le ministère de Jésus, de celles qui ont eu lieu entre l'Église primitive et les synagogues, des dizaines d'années plus tard - différence qui est soulignée dans les Notes du Vatican, de 1985  18 .

En conclusion de son étude, Cunningham insiste sur la nécessité pour les enseignants d'avoir des connaissances bibliques critiques pour pouvoir les appliquer à des sujets aussi sensibles et historiquement complexes que les événements qui ont conduit à l'exécution de Jésus. Il souligne l'importance de former à la fois les enseignants et les étudiants pour les rendre capables de maîtriser les passages polémiques du Nouveau Testament qu'ils vont rencontrer dans les lectures liturgiques:

« Sans une formation appropriée au contexte sociologique des livres du Nouveau Testament, l'antijudaïsme continuera à être véhiculé dans la liturgie chrétienne, si excellents que puissent être, par ailleurs, les manuels. Il note que le cadre patristique antijuif a disparu des manuels. Ce qui reste à faire, c'est ce qui concerne l'origine de la polémique dans le Nouveau Testament  19 .


L'art liturgique

Alors que les manuels religieux peuvent être revus et révisés, les œuvres d'art populaires doivent être traitées de façon différente. Christopher M. Leighton écrit à ce propos, en 1991:

« Des critiques d'art ont dit que même les plus grands chefs-d'œuvre d'art doivent être censurés ou limités dans leur usage s'ils donnent lieu à des incompréhensions. »

Il s'exprimait dans le contexte d'un symposium de l'ICJS, organisé en collaboration avec la Société d'art choral de Baltimore, pour étudier la relation entre l'art et l'intolérance. Pour cerner le sujet, le symposium avait pris pour exemple la Passion selon saint Matthieu, de Bach.

« Toute œuvre humaine ne peut être comprise et appréciée que si elle est replacée dans son contexte historique, théologique et esthétique. L'exécution du chef-d'œuvre de Bach permet à notre communauté de réfléchir à des questions sérieuses par une variété d'approches différentes. Quel critère allons-nous appliquer pour juger nos plus saintes traditions, pour évaluer nos créations les plus précieuses ? Pouvons-nous nous former nous-mêmes à être immunisés contre ces distortions qui nous infectent, qui sont toujours vivaces, et qui réagissent au pouvoir de l'œuvre ? Comment pouvons nous respecter les droits de la religion et ceux de l'art quand la balance est en équilibre instable ? »  20 .

En lien avec ce projet, Eugene J. Fisher a écrit un « Commentaire sur le texte » pour le programme distribué lors de la représentation de la Passion selon saint Matthieu, de Bach, en 1991, à Baltimore. L'introduction au commentaire donne des informations sur les récits de la Passion, leur composition et leur interprétation, la tradition de la mise en scène de la Passion, la nature des ‘pointes polémiques' utilisées par les évangélistes. Le commentaire lui-même consiste en quelques courtes remarques expliquant l'exécution de chacun des dix-sept « scénarios »  21 . Cette approche, dont l'initiative revient à l'ICJS, est en passe de devenir un modèle pour d'autres centres dans le pays.

Des films et des vidéos sur la vie du Christ, visionnés fréquemment dans les classes et dans les familles, sont l'objet d'un soin particulier. Un projet, actuellement en cours de réalisation à New-York, a pour but de transformer ces échanges entre élèves et enseignants – qui ne sont pas sans problèmes – en des occasions d'apprendre constructives. Un groupe de dialogue judéo-chrétien étudie des films et des vidéos populaires sur la vie de Jésus, y compris le film à succès de Zeffirelli, « Jésus de Nazareth ». On y fait spécialement attention à la Passion et à la mort de Jésus, en vue de composer un guide pour l'étude, que les enseignants pourront utiliser avant de montrer ces films et ces vidéos en classe.


Les Représentations dramatiques de la Passion en Amérique


Ces représentations dramatiques de la mort du Christ dans le genre des Représentations dramatiques de la Passion qui ont vu le jour au 13e s., dans l'Europe médiévale, continuent à exercer leur influence chaque année sur les communautés américaines. Le Passionsspiel d'Oberammergau le fait, non seulement en y attirant un large public d'Amérique du Nord, mais également en imprimant sa marque sur les Représentations dramatiques de la Passion jouées dans tous les États-Unis - quelques-unes sont exécutées par des communautés croyantes locales, d'autres sont des productions purement commerciales. Les plus connues de ces manifestations sont: la Représentation dramatique de la Passion du Park City Theatre à Union City, dans le New Jersey ; la Représentation dramatique de la Passion de Black Hill dans le Dakota du Sud et en Floride ; la Représentation dramatique de la Passion à Val Balfour en Virginie ; la Grande Représentation dramatique de la Passion dans l'Arkansas ; la Représentation dramatique de la Passion de Word of Life dans l'État de New-York ; la Représentation dramatique de la Passion de Fall City dans l'État de Washington.

Ces « liturgies dramatiques » permettent de mettre en scène, d'une manière unique, le combat entre le bien et le mal dans la vie humaine. Le public, qui y fait une expérience spirituelle et religieuse par procuration, participe avec une vénération qui le rend vulnérable à des préjugés subconscients. C'est à cause de cela que des chrétiens et des juifs ont été très attentifs à ces représentations durant les trente dernières années.

La critique et la révision des Représentations dramatiques de la Passion est sans doute l'un des fruits les plus tangibles du dialogue efficace et soutenu entre juifs et chrétiens en Amérique du Nord. En février 1968, le Bureau du Secrétariat pour les relations judéo-chrétiennes de la Conférence nationale des évêques catholiques, désireux de mettre l'enseignement de l'Église en accord avec les développements dans les sciences contemporaines, a publié une déclaration à propos des Représentations dramatiques de la Passion. Elle a été mise à jour et complétée en 1974 et en 1984. Dans sa forme la plus récente (1988), elle est intitulée: « Critères pour évaluer les mises en scène de la Passion »  22 .

Dès le début des années 70, la communauté juive américaine, surtout grâce aux efforts des rabbins Marc H. Tanenbaum et James Rudin, de l'American Jewish Committee (AJC), et du rabbin Leon Klenicki, de l'Anti-Defamation League du B'nai Brith (ADL), a surveillé et critiqué largement la « Passion d'Oberammergau », faisant pression pour une révision continue. En 1990, pour préparer les spectateurs à ce spectacle, le Dr Leonard Swidler, de Temple University, assisté du Dr Elliot Wright, du Conseil national des chrétiens et des juifs, et après avoir consulté l'ADL et l'AJC, a préparé une série de directives sous le titre général de « Pas de place pour la haine, un guide du spectateur chrétien pour Oberammergau et d'autres représentations de la Passion ». L'introduction exprime l'espoir que Oberammergau ayant beaucoup influé sur les autres Représentations dramatiques de la Passion, ce village de Bavière aidera aussi d'autres jeux scéniques à envisager un avenir meilleur  23 .

Le conseil judéo-catholique de Rockaway, NY, fondé par le Père John Kelly SM, a envoyé des représentants de son groupe de dialogue pour faire une critique de plusieurs Représentations dramatiques de la Passion, y compris les productions de Park Theatre et de Black Hill. Dans les discussions qui ont suivi la représentation de Park Theatre, le Père Kevin Ashe, producteur actuel et directeur exécutif de cette Représentation, a pris conscience que les juifs et les catholiques de ce groupe avaient vu deux jeux scéniques très différents. Il a pu se rendre compte à quel point le spectacle était marqué par des stéréotypes religieux et de mauvaises compréhensions historiques. Conscient que l'art est un moyen efficace pour transmettre le spirituel, et un instrument puissant pour une formation positive, il a entrepris de repenser fondamentalement une Représentation dramatique de la Passion qui faisait la fierté de la paroisse catholique de la Sainte Famille depuis 1915. Connu comme l'Oberammergau de l'Amérique, c'est la plus ancienne Représentation dramatiques de la Passion en Amérique du Nord.

Pour mettre la Représentation dramatique de la Passion de Park Theatre en conformité avec l'enseignement de Vatican II, le Père Ashe a soumis son texte à la révision critique de divers savants et experts. Il s'agit de savants qui ont étudié les "Jeux de la Passion" et qui ont publié leurs études (p. ex., le Dr Eugene Fisher, le Professeur Leonard Swidler, et le Père John Kelly) ainsi que de consultants juifs de l'ADL et du AJC. L'auteur de la version actuelle de la Représentation dramatique de la Passion, le directeur et les membres de la troupe, ont été directement impliqués dans le processus de consultation. La révisionqui dure toujours - concerne le texte, la mise en scène, les costumes, la chorégraphie, la musique, les lumières, les symboles, les intonations de voix, bref, tout ce qui a un impact plus fort que n'importe quel message transmis par des mots.

Le Père Ashe a dit qu'il espérait que les groupes de dialogue judéo-chrétien verraient la Représentation dramatique de la Passion comme une forme d'éducation des adultes, qui puisse aider à comprendre le Carême comme un temps de salut:

« Repenser et re-écrire ce drame a été pour tous ceux qui y ont été impliqués un voyage de formation, et j'espère qu'il en aura été de même pour nos publics. Nous ne devons pas être liés par les fautes du passé. Nous pouvons être honnêtes avec l'histoire et en même temps porter attention au combat terrible et toujours présent entre le bien et le mal »  24 .

Le Père John Pawlikowski exprime un espoir similaire quand il déclare que les chrétiens, en acquérant une compréhension plus juste de CE QUI a crucifié Jésus, réaliseront que sa mort ne peut jamais être comprise seulement comme une affirmation théologique du salut. Quand les circonstances concrètes, exploitées politiquement, qui ont mené Jésus au Calvaire, sont comprises, sa mort devient le symbole des souffrances non seulement de toute l'humanité, mais en particulier des souffrances que les juifs, ses frères et sœurs, qui ont partagé avec lui la solidarité dans la dignité humaine, ont endurées dans la Palestine occupée [par les Romains (cf. John Pawlikowski, op. cit., 103-104).


De cette brève revue de récents développements en Amérique du Nord, il ressort que la croix, symbole qui, dans le passé, a été la cause la plus profonde de divisions entre juifs et chrétiens, sert maintenant à les rassembler dans une recherche commune de vérité. Cette responsabilité partagée pour l'intégrité et la dignité humaine est en effet un signe de l'amour de Dieu qui embrasse tout.


© Audrey Doetzel, NDS *


* Sr A. Doetzel, de la congrégation des Soeurs de Sion, œuvre aux relations entre juifs et chrétiens, dans le cadre de ‘Relation and Encounter' [Relation et Rencontre] de Brooklyn, New York. Elle est responsable de l'édition anglaise du Bulletin du SIDIC. (Ce texte est traduit de l'original anglais : The Cross in Jewish-Christian Relations.



1 Lawrence A. Hoffman, “Religious Symbols: Stumbling Blocks or Stepping Stones to Dialogue?”, dans Mary Christine Athans, éd., Proceedings of the Center for Jewish-Christian Learning 1993, Lecture Series (St Paul: University of St. Thomas, 1993): 11.

2 Mary C. Boys, SNJM, “Jesus through the Ages: Perspectives from the Cross”, dans Mary Athans, éd., Proceedings of the Center for Jewish-Christian Learning 1995, Lecture Series (St. Paul: University of St. Thomas, 1995) 13.

3 Leon Klenicki, « A propos du christianisme: vers un processus de guérison spirituelle et historique », dans SIDIC vol XXIV, nos 2-3, 1991): 26.

4 John T. Pawlikowski, “Christian Jewish Bonding and the Liturgy of the Holy Week”, dans New Theology Review, vol. 10, No 1, Fév. 1997: 100-101.

5 “Passion Narratives”, Conférence canadienne des évêques catholiques, 1987, Nos 1, 2.

6 Ibid., 3.

7 Lawrence Frizzell, “The Reproaches on Good Friday”, Manuscrit non publié, 1977, 1-4.

8 Raymond E. Brown, A crucified Christ in Holy Week: Essays on the Four Gospel Passion Narratives (Collegeville, Minnesota: The Liturgical Press, 1986):15-16. Voir aussi, du même auteur: “The death of Jesus and Anti-Semitism: Seeking Interfaith Understanding”, dans Catholic Update, St. Anthony Messagers Press, mars, 1997.

9 Philip A. Cunningham, Proclaiming Shalom: Lectionnary Introductions to Foster Catholic and Jewish Relationship (Collegeville, Minnesota: The Liturgical Press, 1995).

10 Ibid., 47.

11 Ibid.

12 John T. Townsend, A Liturgical Interprétation in Narrative Form of the Passion of Jesus Christ (With a Dramatic Arrangement for Congregational Use) New York: The National Conference of Christians and Jews, Inc., 1985: Introduction à la première édition.

13 Cunningham, Op. cit.: 53, 56, 58.

14 Eugene J. Fisher, Seminary Education and Christian-Jewish Relations: A Curriculum and Ressource Handbook, Washington, DC: The National Catholic Educational Association, Seminary Department, en coopération avec The Secretariat for Catholic-Jewish Relations, CECC, et The American Jewish Committee, 1983, 1988.

15 Eugene J. Fisher, “Research on Christian Teaching Concerning Jews and Judaism: Past Research and Present Needs”, dans Journal of Ecumenical Studies 21/3, Été, 1984; 425-430.

16 Philip A. Cunningham, Education for Shalom: Religion Textbooks and the Enhancement of Catholic and Jewish Relationship (Collegeville, Minnesota: The Liturgical Press, 1991): 90-91.

17 Ibid., 106-116.

18 Ibid., 138-148.

19 Ibid., 122.

20 Christopher M. Leighton, “Religious Intolerance and the Arts: Bach Under the Microscope - Bach's Passion of St. Matthew” (http://www.doubleclicked.net/ICJS/bachscope.html), 1997.

21 Un exemplaire de ce “Commentary on the Text” (Copyright, 1991) peut être obtenu auprès du Dr Eugene Fisher, Secretariat for Ecumenical and Interreligious Affairs, National Conference of Catholic Bishops, 3211 4th St., N.E., Washington, DC 20017-1194.

22 La déclaration de 1988, « Critères d'évaluation des mises en scène de la Passion », est publiée dans le présent numéro de SIDIC.

23 Leonard Swidler, No Place For Hate: A Christian Viewer's Guide to Oberammergau and Other Passion Plays. Distribué par NCCJ, 71 Fifth Avenue, New York, New York 10003.

24 Ces détails au sujet des révisions de la Représentation dramatique de la Passion sont basés 1) sur deux entretiens à la radio du Père Kevin Ashe avec le Père Lawrence Frizzell sur le programme WSOU, “The Kinship of Catholics and Jews”, sponsorisé par l'Institute of Judeo-Christian Studies, Seton Hall University ; 2) sur une présentation à New York City par le Père Kevin Ashe, le 21 mai 1997, à la conférence interreligieuse “Passion Plays: Problems and Possibilities” co-sponsorisée par l'American Jewish Committee et le Park Performing Arts Center à Union City.