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Shoah

« Rien que des mots » (Poème)
Aaron Zeitlin
19/05/2014

Extrait du recueil de poèmes d'Aaron Zeitlin: Poems of the Holocaust and Poems of Faith, edited and translated by Morris M. Faierstein (titre original yiddish: Lider fun khurbn un lider fun gloybn, New York : Farlag Bergen Belzen, 1967).


[Traduction française de Menahem Macina (le texte anglais figure, ci-dessous, après la traduction.]



Je vis un Personnage,

un Juif de haute taille portant un talit

avec une phylactère au front, qui rougeoyait comme une flamme.

Il me toisa de son regard terrible

sèchement, avec colère, il me dit : Auteur !

Cesse tes mornes discours.

Sur les ruines de ma nouvelle,

de ma plus terrible

destruction de Jérusalem,

laisse-moi pousser le cri des mondes.

N'y oppose pas ton discours grouillant de vers,

ta phraséologie littéraire

Tais-toi et tremble quand je crie !


Muet et tremblant

je me tins debout et levai les yeux vers lui,

perdu dans la tempête

de l'interprétation de son acteur.

Je me sentis soudain si misérable,

j'éprouvai une telle brûlure

que, déchaîné,

je hurlai avec rage au grand accusateur :

Si nous, les derniers Juifs,

n'avons que les mots qui nous restent,

comment avez-vous l'audace

de vouloir nous enlever notre dernière chemise –

nos pauvres mots pitoyables ?


Le Personnage

me foudroya du regard

et dans un bruit de tonnerre, passa près de moi,

sa violence l'emporta Dieu sait où.

Je restai seul. debout dans une forêt,

une forêt avec des mots en dessous, et des mots par dessus.


J'entendis un murmure :

Apporte tes paniers, collecteur de mots

Commence la collecte !


Et encore une fois,

Ô vous, les derniers Juifs, Juifs-de-mots, mes faibles frères,

je ne vous apporte encore que des mots, que des poèmes.


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Version anglaise :


Nothing But Words

(I: 58-9) P. 41-42


I saw a figure

of a tall talit–wearing Jew

with a head phylactery, which glowed like a flame.

His raging eyes gazed at me from above

and angrily he abruptly said to me : Author!

Stop your bleak speeches.

On the ruins of my new,

my greatest, my most terrible

destruction of Jerusalem,

let me scream the scream of worlds.

Don't obstruct with your worm ridden talk,

with your literary words –

Be mute ans shudder when I scream!

In muteness and trembling

I stood and looked up at him,

lost in the tempest

of his actor's makeup.

Suddenly, I felt so miserable,

that I felt inflamed

and, wild,

I raged at the tall reprover:

If we, the last Jews,

have nothing more than words left to us,

how do you have the heart

to want to take away our last shirt –

our small pitiful words?


The figure

threw a lightning bolt at me contemptuosly

and thunderously passed by me,

its violence carried away somewhere.

I remained alone. I was standing in a forest,

a forest with words below, words above.

I heard a rustling:

bring your baskets, word collector –

start collecting!


And again, –

O, last Jews, word-Jews, my weak brothers, –

Again I bring nothing but words,

nothing but poems.