Debriefing.org
Google
Administration
Accueil
Tous les articles
Imprimer
Envoyer
S’inscrire
Nous contacter

Informations, documents, analysesDebriefing.org
Judaïsme

Dix enseignements à retenir du pèlerinage du Pape François
Alon Goshen-Gottstein
02/06/2014

 

Titre original de l'article: « Ten lessons from Pope Francis' pilgrimage », repris du site The Times of Israel, 30 mai 2014.


Traduction française : Menahem Macina.


[Enfin, un dirigeant religieux courageux, qui dit tout haut ce que de nombreux Juifs pensent tout bas. Il nous dévoile, sans fiel, sans hypocrisie, comme sans polémique, un aspect affligeant de l'état d'esprit et du comportement d'élites religieuses intraitables, dont les travers sont curieusement analogues à ceux qui ont longtemps déshonoré la hiérarchie religieuse chrétienne dans les siècles passés. Il faut soutenir l'activité de l'institut que dirige ce Rabbin, et faire connaître l'esprit de dialogue et d'espoir qui l'anime. (Menahem Macina).]


On a beaucoup appris durant la semaine passée. Ci-après, les enseignements que j'ai choisi de retenir.

 

1

 

En fin de compte, le pape est un homme de prière. Cela peut sembler évident, mais c'est loin de l'être. En tant que chef d'État et en tant qu'hôte d'une partie du monde lourdement marquée sur le plan politique, les considérations politiques ont fait intrusion dans ce qui était essentiellement un pèlerinage de prière. Il n'est donc pas surprenant que les points culminants de ce voyage aient été les moments de prière. C'est là que nous avons eu le meilleur du Pape François. Nul doute que la prière au Saint-Sépulcre, but et objectif de cette visite, en fut le couronnement et le moment le plus chargé d'inspiration (un fait qui ne parlera qu'aux Chrétiens qui en furent témoins, mais qu'il faut néanmoins souligner). Le pape a obtenu de ce voyage ce que pour quoi lui (et le Patriarche Bartholomée) étaient venus.

Du point de vue israélien, le moment le plus émouvant fut celui de Yad Vashem, lorsque le Pape François a prononcé une homélie en forme de prière qui a captivé l'imagination et parlé au cœur de tous les êtres humains en tant qu'humains. Et le seul bénéfice objectif visible que nous pouvons tirer de cette visite, est le moment de prière dont nous serons témoins au Vatican, dans une dizaine de jours, en présence des Présidents Abbas et Peres, un moment dont le Pape François eût aimé qu'il ait lieu durant sa visite, ce que les réalités politiques locales n'ont pas permis. Cet homme de prière a réussi à amener le Président Shimon Peres à prier.


2

 

Le Pape est un pasteur, et un pasteur ne va pas sans brebis. Le Pape François est célèbre pour son aptitude à encourager les échanges, à faire preuve de spontanéité, à communiquer avec son troupeau. Les nombreux instantanés qui le montrent saisissant des mains dans la foule sur la place Saint Pierre, sont devenus son label. Nous n'avons rien vu de tel ici. La raison en est que, du côté israélien, nous avions un pasteur sans troupeau. L'un des évêques catholiques de la région m'a fait part du fait attristant que les fidèles locaux n'ont pas eu l'occasion de rencontrer le Pape, qui était entièrement pris par des entretiens avec des dirigeants politiques et religieux. Même chose pour le public israélien. Il n'y a eu aucune possibilité de rencontre. Le choix du pape de se passer d'une voiture blindée a été cause de l'interdiction de l'approcher quand il roulait dans des rues désertes. Un pasteur sans troupeau est un triste pasteur, et il y avait quelque chose de retiré et d'éloigné chez Francis tout au long de sa visite en Israël.


3

 

Le Pape est humain et il a des besoins physiologiques. J'ai entendu, à plusieurs reprises, des fidèles et des observateurs faire remarquer combien François semblait fatigué. Qui ne le serait pas, à son âge, obligé de se plier à un programme exténuant, qui commence par son lever à 4 heures du matin pour prier ? Et cela a marqué et finalement affecté la qualité de ses échanges. Sans oublier la tension que représente le fait de s'adresser au monde par le truchement de traductions. Il est triste que nous n'ayons pas eu le meilleur de sa personne.


4

 

Une bonne visite exige du temps. Une visite précipitée a de nombreuses conséquences, au-delà du fait de l'épuisement du Pape lui-même. Les spéculations vont bon train sur les raisons de la brièveté de cette visite. Michael Melchior [grand rabbin de Norvège, très impliqué dans les relations interreligieuses] est d'avis que la cause en est le désir du Pape d'éviter d'être "aspiré" dans les problèmes politiques locaux. Pour ma part, j'y vois une conséquence de la tentative de donner la préséance sur toute autre chose, à la rencontre avec le Patriarche Bartholomée, ce qui a mené à une courte visite durant laquelle Bartholomée a obtenu plus de temps en tête à tête avec le pape que toute autre personnalité. Quelle que soit la raison, le prix a été lourd, trop lourd : pas de messe en Israël, pas de visite en Galilée, pas de stimulation du tourisme, pas de dialogue interreligieux, etc. Les bonnes relations ont besoin de temps pour se développer. Il en va de même pour le succès des visites papales. Si le voyage a été un succès pour ce qu'il a accompli dans la ligne de son projet originel, il ne l'a pas été autant s'agissant de toutes les opportunités manquées, résultant d'une décision stratégique de tout faire bref.

 

5

 

Peut-être les médias ne comprendront-ils jamais correctement le Pape (ou la religion). La lecture des divers reportages et éditoriaux journalistiques était frustrante, voire douloureuse. Quand un éminent éditorialiste déplore que l'essentiel du discours à Yad Vashem n'ait pas consisté en une condamnation de l'implication, directe ou indirecte, de la Chrétienté dans l'Holocauste, on n'est pas seulement confronté à un média insensible aux nuances, mais à une ignorance qui refuse la guérison. Il a tant été fait en cette matière, spécialement lors des précédentes visites papales, que cette exigence est inconvenante. Et pourtant elle représente l'expression commune de l'ignorance. C'est également le cas de l'invitation à prier au Vatican, qui a été immédiatement interprétée comme une nouvelle initiative de paix. D'une manière ou d'une autre, tout ce qui est poétique, religieux et spirituel a échappé à l'attention. L'événement a été ravalé au niveau de ses expressions publiques et politiques.

 

6

 

Toucher les cœurs, et non les pierres. Je suis affligé par la tentative de résumer la visite papale par les images du Pape touchant trois pierres: le mur de Bethléem, le Mur occidental, et la pierre de l'entrée de l'Église du Saint Sépulcre. Ce pape a le talent de toucher les cœurs, et non celui de toucher les pierres. Et pourtant, la triste vérité est que peu de cœurs ont été touchés durant cette visite. Il y a eu beaucoup d'admiration et de regards levés vers le ciel, mais la manière dont la visite était programmée laissait peu de place à la possibilité d'être touché. Cela s'est vérifié tant pour les images que pour les discours. Il semble que le pape n'ait même pas tenté de nous toucher. Se concentrer sur le but de sa visite (faire revivre la rencontre avec le Patriarche Orthodoxe), et s'acquitter de ses devoirs officiels au cours d'une série de rencontres, semble avoir été le maximum de ce qu'il était capable d'assumer. Par conséquent, tous les espoirs de progrès dans les relations judéo-chrétiennes, comme suggéré par son ami le rabbin Skorza, ne se sont pas concrétisés. Pour ma part, j'avais prévu une visite qui aurait pu être, d'une certaine façon, génératrice de transformation. En ce sens, j'ai été déçu.

 

7

 

Il faut être deux pour danser le tango. Il est impossible de faire entendre un message significatif à quelqu'un, alors qu'il est réquisitionné par d'autres, comme ce fut en permanence le cas du Pape. Les discours de bienvenue prononcés par d'autres définissaient à sa place ce qu'était le but de sa visite. Des politiciens interprétaient sa gestuelle. Les médias forçaient le sens des actes les plus simples. Même les échanges insignifiants à propos de la langue que parlait Jésus étaient grevés par des filtres d'interprétation qui rendaient impossible une véritable rencontre. Apparemment, la plupart d'entre nous étaient incapables d'entendre un message spirituel sans le forcer à correspondre à ce que nous attendions. Si le Pape n'a ni touché ni transformé, c'est autant une conséquence de ce que nous avions choisi d'entendre, que le résultat de ce qu'il avait choisi de dire.


8

 

Les polémiques ne sont pas terminées et le jeu des symboles se poursuit. Ce fut un enseignement fascinant sur la manière dont les Juifs construisent leur identité et sur la manière dont ils le font en tentant de se distinguer par rapport et en opposition aux Chrétiens. Pour sa rencontre avec le Pape, le Grand Rabbin Yosef arborait sur sa poitrine un motif décoratif représentant les Dix Commandements. C'était la "réponse juive" à la croix. Quelle idée stupide c'était là ! Pourquoi les Juifs devraient-ils avoir une réponse à la croix ? Qu'on les laisse être fidèles à eux-mêmes et à leurs usages vestimentaires et ornementaux traditionnels. Personne n'ira imaginer que le Rabbin Yosef est Chrétien s'il omet de porter un symbole "anti-croix". Et c'est ainsi que la rencontre elle-même fournit une réponse qui est quelque peu déformante. Qui plus est, la démarche polémique, dont l'intention était d'affirmer, à tout prix, une identité, en a finalement subi elle-même le contrecoup. Dans un geste de courtoisie, le Pape avait caché sa croix. Mais, à la vue du motif décoratif sur la poitrine du rabbin, il s'est senti obligé de l'arborer. Leçon à tirer de l'incident : l'ère des polémiques doit prendre fin ; le temps est venu de l'accueil et de la prise en compte des sentiments. C'était certainement l'état d'esprit de François.


9

 

Nous sommes fondés à nous sentir gênés de nos dirigeants religieux. Je parle ici en tant que Juif israélien, témoin du comportement de ces rabbins qui étaient chargés de recevoir le Pape. Pour commencer, il n'y a pas eu de dialogue – on a sermonné le Pape, essayant soit de lui administrer des leçons (sur ce qu'est l'élection juive ; sur ce que sont les dix commandements), ou on a lui a suggéré d'affirmer ce qui est le plus important pour nous (combattre le terrorisme et l'antisémitisme). Si l'on compare le niveau du discours des dirigeants juifs par rapport à celui du dirigeant chrétien [le Pape] on se sent gêné. Le Pape s'est félicité des douze années de dialogue avec le Grand Rabbinat et à évoqué l'avenir de cette relation. Les Rabbins ont glissé là-dessus sans en faire mention. Quand des rabbins exerçant des fonctions à eux conférées par l'État sont obligés de rencontrer le Pape contre leurs convictions les plus profondes ou les sentiments de leurs communautés, les actes et les discours afférents à ce dialogue et à cette reconnaissance offrent un piètre spectacle.


10

 

Nous devons commencer par faire notre devoir. On ne peut dissocier la manière dont les rabbins voient le Pape de leurs perceptions plus générales de la Chrétienté, diffusées durant les semaines qui ont précédé la visite papale. Le rejet du Christianisme comme étant une idolâtrie peut avoir revêtu des formes extrêmes dans quelques cas individuels, mais il était sous-jacent au discours rabbinique dans divers médias orthodoxes et ultra-orthodoxes. Il est clair que les Grands Rabbins n'avaient d'autre choix que de rencontrer le Pape ; leurs communautés n'avaient rien de positif à dire à ce propos. Mais les Blogs, les éditoriaux, les déclarations d'autres autorités rabbiniques dénotent un refus d'apprendre, de reconnaître les faits, ou de reconsidérer les points de vue halachiques courants. Des récits sur la violence des Croisés ont fleuri partout. Les excuses chrétiennes n'ont jamais été reconnues. Des affirmations selon lesquelles il n'est pas possible que le Christianisme puisse accepter le Judaïsme sur le plan théologique ont été réitérées. Pas de trace d'une prise de conscience du progrès théologique [chrétien] de ces cinquante dernières années. De manière unanime, des voix rabbiniques considèrent les Chrétiens comme des idolâtres ; toutes les opinions rabbiniques contraires semblent ne plus exister. C'est un état de choses fort triste. Les Chrétiens ont fait leur devoir. Ils sont prêts à se tourner du passé vers l'avenir. Nos rabbins, eux, réécrivent le passé ; il passent sous silence les vues [juives] positives du Christianisme ; ils nous maintiennent dans le passé, sans possibilité d'aller de l'avant.

Le Pape François est un homme d'espoir. L'espoir exige d'aller au-delà de la mémoire du passé. Les autorités rabbiniques voudraient que leurs communautés soient éternellement fidèles à la mémoire d'une souffrance vide d'espoir. Nous avons besoin de travailler beaucoup, d'éduquer beaucoup, de repenser beaucoup. Et pour en revenir au point de départ de notre propos, nous avons aussi probablement besoin de prier beaucoup.


© Dr Alon Goshen-Gottstein *


* Rabbi Alon Goshen-Gottstein est le fondateur et le directeur du Elijah Interfaith Institute. Il est reconnu comme l'une des personnalités dirigeantes mondiales les plus marquantes du dialogue interreligieux, qui se spécialise dans la création de ponts entre la dimension théologique et universitaire et une variété d'initiatives pratiques impliquant spécialement des dirigeants religieux mondiaux.


The Elijah Interfaith Institute Main Website

The Elijah Interfaith Institute on Facebook