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Judaïsme

La surprenante 'solidarité' des Juifs ultra-orthodoxes avec l'État,
Avirama Golan
15/08/2014

La surprenante "solidarité" des Juifs ultra-orthodoxes avec l'État, Avirama Golan


Sur le site de i24 news, 15 août 2014

[Merci à Patricia Allouche de m'avoir partagé ce texte sur Facebook (Menahem Macina).]


La guerre à Gaza a révélé la volonté des Juifs hassidiques d'être partie prenante de la société israélienne.


Ces dernières semaines les médias israéliens n'ont cessé de rapporter diverses manifestations de solidarité et de soutien à l'État et à l'armée au sein du public de façon générale et du public ultra-orthodoxe en particulier.

Ces manifestations représentent, ou développent une nouvelle tendance, un signe avant-coureur sans précédent, peut-être, un changement dans cette communauté, qui se différencie généralement du reste de la société.

Beaucoup de signes semblent le prouver : un journal ultra-orthodoxe de premier plan, qui a pour habitude de publier comme photos uniquement celles de rabbins et de notables dans son secteur - a publié des photos de soldats tombés au combat ; de jeunes ultra-orthodoxes se sont organisés pour distribuer de la nourriture et des friandises aux soldats, et les directeurs de yeshivot (écoles talmudiques) ont réprimandé les étudiants qui ne sont pas venus en cours, en leur disant que « par l'étude de la Torah, nous nous battons contre un ennemi qui a pour but de nous détruire », en d'autres termes: il faut participer à l'effort de guerre.

Ces signes témoignent-ils du début d'un rapprochement entre le public ultra-orthodoxe et la société israélienne et l'État ? Et si oui, est-ce la guerre entre Israël et le Hamas qui a provoqué ce rapprochement ? Certes, les ultra-orthodoxes pourraient se sentir écartés de la mobilisation générale. Cela fait deux ans que ce public est repoussé aux marges du monde politique comme rarement il le fut depuis de longues années.

Les partis ultra-orthodoxes, en particulier le parti ultra-orthodoxe séfarade Shass, qui faisait autrefois pencher la balance [en faveur de ou contre] chaque gouvernement, siègent aujourd'hui sur les bancs de l'opposition, alors que l'un des trois partis les plus en vogue, Yesh Atid, a conditionné sa participation au gouvernement à la conscription de tous les ultra-orthodoxes dans l'armée. Le leader de ce parti, le ministre des Finances Yaïr Lapid, a fait de cette exigence un principe que les ultra-orthodoxes considèrent comme une persécution systématique.

La réaction logique de cette population aurait pu être de se détourner du secteur des laïques, mais c'est exactement le contraire qui s'est produit. Les laïques, ou du moins les analystes dans les journaux, ont l'impression que les ultra-orthodoxes ne sont pas à l'aise avec le fait de ne pas participer à l'effort de guerre, et plus encore au deuil de la nation.

Il s'agit d'une interprétation erronée. Ce que les laïques voient, s'ils voient quelque chose - car la plupart des ultra-orthodoxes vivent dans des villes et des villages homogènes repliés sur eux-mêmes - n'est que ce que les médias leur montrent ; or, ces derniers se mobilisent eux-mêmes pour la guerre, et ont tendance à chercher des signes de mobilisation. Mais ces mêmes ultra-orthodoxes refermés sur eux-mêmes traversent déjà ; depuis deux ou trois décennies ; un processus d'"israélisation", qui s'exprime par l'ouverture à l'enseignement supérieur, au marché du travail et aux professions les plus recherchées, bien que la plupart préfèrent travailler dans un cadre ultra-orthodoxe et près de chez eux, pour des raisons socio-culturelles diverses, mais aussi parce que les employeurs laïques sont réticents à les engager.

Presque tous les ultra-orthodoxes parlent l'hébreu moderne, et de nombreux hassidim, ashkénazes comme sépharades s'engagent dans l'armée pour un service raccourci et servent comme réservistes, etc.

Ce processus, principalement dû à des besoins économiques qui évoluent, se caractérise par une modernisation brutale, due notamment au développement d'Internet et des réseaux sociaux, malgré l'opposition des rabbins, est encouragé par les proches se trouvant à l'étranger.

Ce changement était censé briser les murailles entre ultra-orthodoxes et laïques, mais les dirigeants des deux côtés ont préféré aiguiser les différences. C'est plus facile pour eux que d'assumer une responsabilité mutuelle comme deux parties d'une même société civile solidaire.

De cette façon, les ultra-orthodoxes ont appris à s'intégrer dans les niches que la société israélienne, sectorielle et intolérante, leur consent, essentiellement dans la politique locale et dans le commerce tant local qu'international, mais les laïques les traitent plutôt comme une secte fermée et voient en un eux un danger culturel et économique (les laïques craignent essentiellement le taux de natalité ultra-orthodoxe) et l'État continue de les isoler et de les mettre à l'écart dans des localités pauvres.

Ces communautés sont généralement implantées au-delà de la “Ligne verte”, où le foncier est moins cher et les budgets émanant de tous les ministères sont abondants ; ainsi, le gouvernement peut créer des faits accomplis sur le terrain, en injectant une population juive au sein d'une population palestinienne très dense, comme par exemple dans les quartiers entourant Jérusalem.

C'est ainsi que les ultra-orthodoxes, auxquels leur situation économique ne permet pas de choisir leur lieu d'habitation, deviennent des habitants d'implantation, et que la géographie prend peu à peu une importance politique et culturelle. Derrière l'Israël officiel, celui des médias dominants, de l'université et de la culture de la métropole telavivienne, se tisse un nouveau lien socioculturel : entre les habitants des implantations, qui, ces dernières années, ont tendance à verser dans l'extrémisme religieux, et l'ultra-orthodoxie, et ces mêmes ultra-orthodoxes, qui reçoivent des habitants des implantations la légitimité à laquelle le secteur laïque les empêche d'accéder.

Le point commun entre les deux groupes est la réduction de la conscience civile publique israélienne et l'élargissement de la sensibilité juive historique issue de la Bible, qui s'éloigne du sionisme de Herzl en s'inventant une nouvelle forme de nationalisme, laquelle s'appuie sur la Halakha (la loi juive religieuse).

Cette tendance se ressent maintenant même dans l'armée, au sein des officiers supérieurs issus des préparations académiques militaires religieuses ( eshivot ultra-orthodoxes/nationales-religieuses). L'exemple le plus marquant est celui du commandant d'une brigade de l'unité Golani, Ofer Winter, qui, dans son ordre du jour aux soldats avant le combat, leur écrit qu'ils partent à la guerre pour « l'Éternel des armées ». Les ultra-orthodoxes encensent ce nouveau genre de combattant juif tout comme ils se sont identifiés avec le slogan « expulsion des Juifs », médiatisé par les habitants juifs des implantations lors de leur évacuation de la bande de Gaza.

Les ultra-orthodoxes sont généralement pragmatiques, mais le vide idéologique et spirituel et la profonde crise de leadership réveillent en eux aussi la volonté d'un sens communautaire-religieux différent.

C'est ainsi que l'on fait face à un noyau dur du nationalisme extrémiste religieux, enraciné dans des groupes comme les “Talibans” à Beit Shemesh (ultra-orthodoxes) ou “les jeunes des collines” (habitants des implantations) et dans les groupes mixtes (ultra-orthodoxes et habitants des implantations) dont une partie verse dans la violence de droit commun comme le groupe Laava, ou “Prix à payer”. Des pans importants du secteur ultra-orthodoxes aspirent à s'identifier avec le milieu national-religieux, qui est dépeint comme une alternative appropriée, et peut-être même comme une réponse victorieuse, à la démocratie civile identifiée à leurs yeux comme “non juive” ou du moins pas authentiquement juive.

Les expressions de sympathie envers le deuil national, ainsi que ce qui semble être une participation des ultra-orthodoxes à l'ensemble de la société, témoignent en fait d'une solidarité non pas avec la société et l'État, mais avec cette nouvelle imagerie nationale religieuse qui, en marge du courant dominant de la société, a détruit depuis longtemps l'identité israélienne.

Cette guerre a donné à cette tendance une expression plus forte, car, en face, il y a un ennemi musulman extrémiste, intéressé à transformer la lutte nationale en guerre religieuse.

Le Hamas, comme d'autres mouvements islamistes et groupes terroristes, parle volontairement non pas de l'État d'Israël et de ses citoyens, mais des “Juifs”, et sa lutte réussit à répandre la peste antisémite y compris en Occident, où certains sautent sur l'occasion pour effacer la différence entre Israël et les Juifs.

À la lumière de cette menace violente, les ultra-orthodoxes se rangent aux côtés de la droite religieuse en Israël avec le vieux sentiment du Juif persécuté, vivant dans le danger permanent, tué et massacré, comme si Israël n'était pas un État souverain disposant d'une armée qui combat pour la défense de ses citoyens.

Et lorsque l'alerte rouge retentit à Bneï Brak, à Beitar, Modi'in Ilit, et qu'au-dessus des petits enfants est intercepté [par le "Dôme de fer"], accompagné d'un bruit effroyable, un missile tiré de Gaza, quand les enfants pleurent et que les personnes âgées trébuchent en courant se réfugier dans les abris, cette concience est renforcée, et il est possible de dire merci non pas seulement à notre « Père qui êtes aux cieux », mais aussi au “Dôme de Fer”, et de se sentir enfin appartenir à une communauté.

Et ainsi on peut aussi avoir mal pour les soldats tués, ne pas les ignorer, et ne pas dire, comme ce fut le cas à plusieurs reprises, que cela leur est arrivé, sans doute, parce qu'ils n'ont pas respecté le Shabbat ou n'ont pas mis leurs tefilines (phylactères).


© Avirama Golan *


* Avirama Golan est écrivaine et journaliste. Elle dirige le Centre d'urbanisme et des cultures méditerranéennes à Bat Yam.