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Vérité en Afrique du Sud, erreur au-delà: lettre ouverte à Mgr Desmond Tutu
Alon Goshen-Gottstein
30/08/2014

Vérité en Afrique du Sud, erreur au-delà. Lettre ouverte à l'archevêque Desmond Tutu, par le Dr Alon Goshen-Gottstein


Original anglais: “Local Wisdom; Global Blindness. An Open Letter to Archbishop Desmond Tutu”. 


Traduction française: Menahem Macina

[Ce texte constitue une réponse à une libre opinion de l'Archevêque émérite Desmond Tutu, intitulée « My plea to the people of Israel: Liberate yourselves by liberating Palestine » (Mon appel au peuple d'Israël : Libérez-vous vous-mêmes en libérant la Palestine), parue sur le site du journal israélien Haaretz, le 14 août 2014 (http://www.haaretz.com/opinion/1.610687) et traduite en français par le site d'Avaaz (https://www.facebook.com/notes/menahem-macina/mon-appel-au-peuple-disra%C3%ABl-lib%C3%A9rez-vous-en-lib%C3%A9rant-la-palestine-par-mgr-desmon/10152650877629347). On aura remarqué que ma version française du titre de la réponse du Dr A. Goshen-Gottstein s'écarte résolument de l'original. La traduction littérale eût donné « Sagesse locale - aveuglement global ». Il m'a semblé qu'elle n'eût pas rendu correctement le propos de l'auteur, d'où mon choix de pasticher la boutade de Pascal : « Vérité au-deçà des Pyrénées, erreur au-delà », Pensées, 1670, 294.]


Cher archevêque Tutu.


La semaine dernière, vous vous êtes adressé à moi en vous adressant au peuple d'Israël, et en expliquant pourquoi, selon vous, les thodes de boycott et de désinvestissement, utilisées jadis en Afrique du Sud devaient être appliquées à la situation qui est celle d'Israël et de la Palestine. Vous avez exposé une sorte de raisonnement religieux à cet effet, et jeté dans la balance le poids moral de votre personne, justement gagné au long d'années de contributions dans les domaines de la religion, de la recherche de la paix, de l'édification de la société, et bien d'autres, accréditant ainsi par votre voix morale et religieuse ce mouvement grandissant [BDS]. Si vous n'étiez pas un dirigeant religieux influent, je ne me serais pas senti obligé de répondre. Ma vie m'amène à entrer en contact régulier avec des dirigeants religieux mondiaux de premier plan. Mon activité de modérateur du “Elijah Board of World Religious Leaders”, au niveau international, m'a valu le privilège de connaître de près et, en maintes occasions, très intimement, quelques-uns des plus importants dirigeants mondiaux. Le rôle et l'audience des dirigeants religieux dans le monde sont l'objet de mon attention permanente, et c'est à ce titre que je me sens poussé à répondre à votre texte.

Votre lettre ouverte suscite en moi une question très simple : quelle est la ligne de démarcation entre une vision et une stratégie au niveau local et les mêmes au niveau mondial? Une saine vision religieuse des choses, élaborée dans un contexte particulier peut-elle être transposée dans un autre? Quel genre de sagesse est générale par nature et dans quelles conditions devons-nous considérer le génie appliqué à une situation locale comme approprié dans son contexte propre mais inadéquat pour un autre contexte ?

Une autre grande personnalité, qui a également agi en Afrique du Sud et qui s'est aussi occupée des Juifs en Palestine, constitue un bon point de départ pour faire part de ma pensée. A la fin des années 1930, le Mahatma Gandhi écrivit à Martin Buber pour suggérer que les Juifs recourent à la non-violence face à l'oppression nazie. Dans une lettre célèbre, Buber examinait cette suggestion et réfléchissait à la position générale de Gandhi concernant l'entreprise sioniste. En relisant cet échange devenu classique, je vois le même problème que celui que soulève votre lettre ouverte: Quelles sont les limites de l'application réussie d'une stratégie à orientation spirituelle pour faire face à un problème, à partir de contextes différents? Ou pour parler de manière plus large: Quand une sagesse est-elle un type local de réalité et quel genre de sagesse peut être considérée à juste titre comme générale ? D'une certaine manière, cela touche aussi à la question de l'autorité religieuse : qu'est-ce qui fait de bons dirigeants religieux locaux et quelle vision et quelle perspective font de quelqu'un un dirigeant religieux mondial. La réponse de Buber à Gandhi suggère que ce qui est applicable dans un certain contexte ne peut pas toujours être transposé dans un autre. Un témoignage non violent manifesté face aux nazis (tel que celui qui était manifesté en toute circonstance) n'aurait pas eu le pouvoir de causer un changement. La situation est différente, les acteurs sont différents, la réalité est différente

Suggérer que les méthodes utilisées avec succès en Afrique du Sud devraient être appliquées à notre contexte local me fait craindre, une fois de plus, que soient perdues de vue les différences importantes entre les réalités de l'Afrique du Sud et les réalités du conflit israélo-palestinien. Toute comparaison suppose que les similarités entre ce qui est comparé soient plus grandes que les différences par rapport au point de comparaison. Dans le cas présent, je crois que les différences l'emportent nettement sur les similarités. Mettre en avant un dénominateur commun selon vous: “l'injustice” et élaborer une argumentation en faisant appel à ce dénominateur commun conduit à ignorer subtilement la complexité, l'histoire, le contexte et, en fin de compte, les chances de succès de la stratégie proposée. Permettez-moi de souligner quelques-unes des différences:

1. Nous pouvons reprendre toutes nos batailles et aspirations sous l'une des trois rubriques suivantes : survie, liberté, prospérité. Tout ce à quoi nous aspirons entrera dans l'une de ces trois catégories. La situation des Indiens en Afrique du Sud, pour prendre le cas de Gandhi, et celle des Noirs en Afrique du Sud, pour prendre le vôtre, a considéré comme acquise la première rubrique la survie, et ne s'est focalisée que sur la seconde et même la troisième. Le conflit entre Israël et la Palestine, même s'il a des implications majeures pour la seconde et la troisième rubriques est, par essence une question de survie. Malheureusement hélas, nous n'avons pas dépassé l'argumentation de l'autre partie dans la bataille actuelle de Gaza, en nous en tenant à un point de vue d'éradication totale. Et, que nous acceptions ou non cette distinction ou cette analyse, elles occupent certainement une place élevée dans les esprits de ceux auxquels vous vous adressez dans votre lettre ouverte. Et c'est aussi la raison pour laquelle la stratégie que vous préconisez, consistant à mettre à genoux les dirigeants politiques par des sanctions, ne marchera jamais. Ce serait le cas si l'on visait la seconde ou la troisième dimension. Une guerre de survie est un autre genre de bataille, dont vous n'avez peut-être jamais fait l'expérience.

2. Vous nous dites que le résultat des sanctions est que des pourparlers et un dialogue s'ensuivent. Vous omettez de prendre en compte le fait que notre histoire est maintenant parvenue au point où les accords qui ont découlé de précédents dialogues ont échoué et où la confiance a été profondément brisée. Je ne veux pas revenir sur l'histoire des 20 années passées; vous en connaissez bien le schéma général. Mais peut-être ne réalisez-vous pas la profondeur du traumatisme qu'ont causé ces vains efforts, basés sur le genre de bonne volonté et d'ouverture que vous cherchez à créer par le BDS [Boycott, Désinvestissement, Sanctions]. La confiance ne peut jamais s'imposer par la force, c'est la force dont on a fait un mauvais usage qui a détruit la confiance.

3. Nous sommes confrontés à un type de défi différent en raison aussi des différences culturelles qui peuvent être plus profondes que celles dont vous avez eu l'expérience en Afrique du Sud. Vous avez été à la tête de commissions dont l'une des tâches-clés était de faire la “vérité”. Le problème lorsqu'on vit dans la partie du monde qui est la nôtre, c'est qu'il est quasi impossible d'établir la vérité et, comme votre expérience vous l'a appris, il ne peut y avoir de réconciliation sans vérité. Ayant passé des décennies à dialoguer avec des partenaires musulmans palestiniens, je réalise la profondeur des lacunes de notre passé et de notre mémoire respectifs. Quand votre mémoire historique est systématiquement effacée, comme ce l'est par référence à ce que vous, en tant que chrétien, reconnaîtriez certainement s'agissant de faits historiques telle l'existence du Temple de Jérusalem, ou d'événements de l'histoire juive (dont l'Holocauste n'est pas le moindre), quel est le terrain d'entente à partir duquel avancer vers la vérité et la réconciliation? J'ignore quelles sont vos sources d'information concernant les réalités quotidiennes du conflit local, mais j'espère que vous êtes suffisamment familier avec les différentes sources d'information et les sites Web de ressources qui documentent l'usage de mensonges et de fausse propagande concernant notre peuple. Toute image d'un enfant mort à Gaza est en fin de compte encadrée dans un narratif plus large. C'est horrible en soi, mais ce qui nous fait agir est le cadre plus large, le contexte d'où cette image est vue. J'aimerais espérer que votre position soit informée par les éléments disponibles qui nous permettent d'aller au-delà des nombreux mensonges qui dominent notre conflit

4. J'aimerais espérer que vous êtes en mesure de fournir un narratif plus large des circonstances qui nous ont conduits là où nous sommes aujourd'hui. C'est aussi vrai pour l'actuelle opération de Gaza que ce l'est du conflit israélo-palestinien dans son ensemble. Ce n'est pas toujours comme dans notre cas (pardonnez le jeu de mots) une question en noir et blanc. Je tiens pour hautement suspect quiconque est capable de réduire le plus long conflit politique de l'histoire de l'humanité (qui entre dans son troisième siècle) à une simple formulation en noir et blanc, permettant de montrer du doigt une seule partie, et de lui imputer la responsabilité exclusive de l'hostilité

Pour toutes ces raisons, je crains que vous ne prescriviez le mauvais remède à cette région malade de notre commune humanité. Mais au-delà de la possibilité d'appliquer à une autre partie du monde des leçons apprises par une partie, d'autres questions viennent à l'esprit, et elles n'ont hélas pas trait seulement à la sagesse de votre conseil, mais à son intégrité et, en fin de compte, au substrat religieux qui le guide. Je veux mettre en lumière deux autres points de votre appel public et répondre à votre voix en tant que voix religieuse.

 

1. En nous écrivant, vous êtes conscient de votre position en tant que dirigeant religieux mondial. Bien que cette position ne bénéficie pas d'une authentification formelle, le fait que vous soyez Prix Nobel de la Paix vous confère une sorte de statut mondial de sagesse et de vision des choses qui dépassent largement l'autorité que ceux que l'épiscopat peut conférer. Par conséquent, vous êtes une voix mondiale pour la paix et la justice, et le message nous concernant l'est avec ce statut religieux. Ce qui m'amène à vous poser une question très simple: avez-vous jamais proposé cette stratégie publiquement à la résolution d'une quelconque autre crise sur la planète ? Si, comme je le crois, ce n'est pas le cas, Israël est le seul bénéficiaire de votre vision d'inspiration religieuse qui se manifeste par un boycott politico-économique. Il y a quelque chose de profondément perturbant dans le fait d'être ciblé de cette manière. La souffrance des Syriens, victimes d'attaques aux gaz par leurs propres gouvernants, et qui ont pu subir en un jour le même nombre de victimes que celui qu'a connu Gaza en l'espace d'un mois, ne peut-elle être allégée par des campagnes BDS ? Et si vous dites que l'économie de la Syrie n'a rien à perdre, pourquoi ne pas vous attaquer, à l'aide des mêmes mesures, à l'occupation chinoise du Tibet, avec son cortège d'injustices et de violations des droits humains ? S'il y a deux poids deux mesures à l'œuvre, même si cela peut être justifié, cela mine sérieusement la crédibilité de votre voix en tant que voix religieuse, et certainement en tant que voix religieuse mondiale.

2. Votre argumentation n'est pas purement politique. Vous faites appel à la Bible hébraïque, suggérant qu'elle façonne votre raisonnement, ou au moins fournit une base commune entre vous et les destinataires de votre lettre ouverte, et donc avec moi. Malheureusement, je ne reconnais pas une théologie biblique de l'opprimé et c'est précisément celle que vous proposez. Une telle théologie est un sentiment moderne drapé dans des textes choisis imperméables au message plus large de la bible. C'est, après tout, une histoire à des fins domestiques et en vue de l'édification d'une nation. Un sermon dominical émouvant et visant à convaincre, qui peut mobiliser un groupe pour une action politique quelconque, ne peut remplacer une théologie bien raisonnée et élaborée, susceptible de proposer une réflexion constructive sur notre situation.


Aussi, Cher Archevêque Tutu, je crains que vous n'ayez pas fourni d'idée à votre lecteur, parce que les conditions nécessaires à la compréhension de la spécificité d'une situation, qui constituent un pré-requis pour nourrir la réflexion, semblent manquer. Je pense qu'une personne ayant votre profondeur, pourrait fort bien contribuer à une réflexion utile si vous étiez en mesure de faire vôtre l'histoire de ce conflit par une écoute et une compréhension plus profonde de cette réalité dans sa pleine complexité historique, religieuse et culturelle. Si vous aviez réuni sous vos auspices, en Afrique du Sud, quelques groupes israélo-palestiniens de “vérité et réconciliation”, peut-être pourriez-vous avoir une idée de notre situation et pourriez-vous nous aider à avoir une meilleure idée de la manière dont nous pourrions aller de l'avant. D'ici là, il se peut que nous ne puissions faire mieux que de suivre le conseil d'un autre dirigeant mondial, le Pape François, dont la leçon à retenir de sa récente visite en Terre Sainte, consiste en un appel à la prière. Nous avons certainement davantage besoin de prière, y compris de la nôtre, que d'un conseil qui convient mal à notre situation.


© Dr Alon Goshen-Gottstein

Directeur du Elijah Interfaith Institute