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Menahem Macina

La fin des temps des nations a-t-elle eu lieu en 1967?
Menahem Macina
29/09/2014

La fin du temps des nations a-t-elle eu lieu en juin 1967 ? (Texte mis à jour)

 

Voir aussi : Fin des temps et fin du temps des nations, et surtout le chapitre 16 de mon livre (La pierre rejetée par les bâtisseurs…), intitulé « La Guerre des Six-Jours a-t-elle inauguré la "fin du temps des nations" ? »


Depuis deux ou trois décennies, circule, dans un nombre non négligeable de groupes chrétiens fervents - surtout des protestants et catholiques appartenant à la mouvance charismatique ou pentecôtiste -, une exégèse fondamentaliste du discours eschatologique, que les Synoptiques mettent dans la bouche de Jésus (cf. Mt 24; Lc 13; Lc 21).

Une expression surtout focalise l'attention de ces croyants, sincèrement persuadés que l'ère messianique est aux portes, celle de « Temps des Nations » :

Lc 21, 24 : Ils tomberont sous les coups de l'épée et seront emmenés captifs dans les nations. Et Jérusalem sera foulée aux pieds par les nations, jusqu'à ce que soient accomplis les temps des nations.

Or, certains membres de ces groupes fervents - que caractérisent un philo-judaïsme et un philo-israélisme aussi zélés que mal éclairés – n'hésitent pas à affirmer, urbi et orbi, que ce « temps des nations » est déjà accompli, en fait, depuis que l'État israélien a «réuni» Jérusalem, suite à la victoire de la guerre dite « des Six jours », en juin 1967.

On peut, bien entendu, estimer qu'il s'agit là de divagations fondamentalistes, auxquelles il ne faut pas attacher plus d'importance qu'elles n'en méritent. Je partagerais volontiers cet avis si le contexte où figure le verset évoqué n'était, à l'évidence, eschatologique. En effet, quiconque lit l'entièreté du passage se convaincra aisément qu'il ne peut concerner uniquement la prise de Jérusalem, en 70 de notre ère - comme l'affirment nombre de biblistes -, ne serait-ce qu'en raison des signes de nature apocalyptique qui accompagnent les événements annoncés :

Lc 21, 25-26 : Il y aura des signes dans le soleil, la lune et les étoiles. Sur la terre les nations seront dans l'angoisse, inquiètes du fracas de la mer et des flots [] car les puissances des cieux seront ébranlées.

Ces prodiges sont d'ailleurs l'un des meilleurs arguments des contempteurs de l'exégèse aventureuse évoquée plus haut. Mais les tenants de cette dernière ne se démontent pas pour autant et font remarquer que, précisément, d'après le NT, ces signes ne se produiront qu'après l'accomplissement des temps des nations (Lc 21, 24). Nous sommes - estiment-ils - dans la période qui précède la Parousie du « Fils de l'Homme venant dans une nuée avec puissance et grande gloire » (cf. Lc 21, 27).

En fait, il n'est pas difficile de démonter les ressorts de cette exégèse exagérément actualisante et d'en montrer les points faibles, voire les invraisemblances. Tout d'abord, en parlant avec certains des tenants de cette interprétation, j'ai été surpris de constater à quel point leur compréhension du passage concerné est tributaire de leur langue maternelle. Leur ignorance, tant du contexte que du grec sous-jacent, les amène à commettre plusieurs contresens dont la résolution est ruineuse pour le caractère prétendument prophétique de leur exégèse.

Il est clair que, par manque d'attention au contexte, ils ne doutent pas un instant que la prise de la Ville sainte et la déportation subséquente de ses habitants, annoncées en Lc 21, 23 et parall., décrivent uniquement les événements de l'an 70 de notre ère, alors que, comme on l'a vu plus haut, la suite du texte rend évident qu'il s'agit aussi d'un événement eschatologique.

De la même manière, mais par ignorance linguistique, cette fois, il est visible qu'ils comprennent le passage « Jérusalem sera foulée aux pieds par les nations », comme décrivant l'occupation étrangère presque bi-millénaire de la ville, depuis sa prise par Titus en 70, jusqu'à sa «libération» par l'armée israélienne, en 1967. Or le verbe grec (katapatein), utilisé dans ce verset, se retrouve dans des phrases telles que « le Seigneur a foulé au pressoir la vierge, la fille de Juda » (Lm 1, 15) 1 ; ou bien : « si le sel vient à s'affadir, avec quoi le salera-t-on ? Il n'est plus bon à rien qu'à être jeté dehors et foulé aux pieds par les gens » (Mt 5, 13), etc., où il est clair que ce verbe ne connote pas une « occupation », mais l'oppression violente et la défaite, suivies de destructions, de déportations et de massacres.

Ce recadrage philologique permet de comprendre que l'expression « jusqu'à ce que soient accomplis les temps des nations » (Lc 21, 24) n'a rien à voir avec une domination de Jérusalem par différentes nations, au cours des siècles, à laquelle serait venu mettre un terme, manu militari, le peuple même dont elle était la capitale antique, comme il ressort du scénario pseudo-messianique évoqué plus haut.

Il reste que tant le caractère solennel de l'expression, unique en son genre dans le NT, que sa portée, indéniablement eschatologique, obligent à l'examiner de plus près en vue de vérifier si elle ne s'enracine pas dans une tradition vétérotestamentaire.

Il semble que ce soit le cas, au moins dans ce passage :

Ez 30, 3 : Car le jour est proche, il est proche le jour de l'Éternel; jour de nuée, ce sera le temps des nations.

On notera toutefois que le grec de la Septante est sensiblement différent de celui de Luc : Hoti eggus hèmera tou kuriou hèmera peras ethnôn 2 estai.

Le parallèle d' Ez 30, 3 = Lc 21, 24 n'est pas rendu irrecevable par le fait qu'en Lc 21, 24, ce n'est pas le singulier kairos qui est utilisé, mais le pluriel kairoi. En effet, le même mot, qui figure au singulier dans le texte hébreu de Si 48, 10, sous la forme la'et, est rendu dans la Septante par une expression grecque au pluriel : eis kairous. Un exemple supplémentaire est constitué par le fait qu'en Nb 9, 3, l'hébreu bemo'ado, au singulier, est traduit en grec par kata kairous, au pluriel.

On sait que l'expression « Temps des nations » (kairoi ethnôn) est un hapax tant dans l'AT que dans le NT, où elle figure dans les passages suivants:

Lc 21, 24 : Ils tomberont sous le tranchant du glaive et ils seront emmenés captifs dans toutes les nations, et Jérusalem sera foulée aux pieds par des nations jusqu'à ce que soient accomplis les temps des nations 3 .

Ez 32, 7-8 : Quand tu t'éteindras [il s'agit de Pharaon], je couvrirai les cieux et j'obscurcirai les étoiles; je couvrirai le soleil des nuages et la lune ne donnera plus sa clarté. J'obscurcirai tous les astres du ciel à cause de toi, je répandrai les ténèbres sur ton pays, oracle du Seigneur L'Éternel 4 .

Ap 11, 15-18 : Et le septième Ange sonna... Alors, au ciel, des voix clamèrent: «La royauté du monde est acquise [celle] de notre Seigneur ainsi que de son Christ est advenue : il régnera dans les siècles des siècles». Et les 24 Vieillards qui sont assis devant Dieu, sur leurs sièges, se prosternèrent pour adorer Dieu en disant: «Nous te rendons grâce, Seigneur, Dieu Maître-de-tout, Il est et Il était, parce que tu as pris en main ton immense puissance pour établir ton règne. Les nations s'étaient mises en fureur; mais voici ta fureur à toi, et le temps pour les morts d'être jugés; le temps de récompenser tes serviteurs les prophètes, les saints, et ceux qui craignent ton nom, petits et grands, et de perdre ceux qui perdent la terre.»

Mais le parallèle le plus convaincant me semble être le passage suivant :

Ap 11, 2 : quant au parvis extérieur du Temple, laisse-le, ne le mesure pas, car on l'a donné aux nations: ils fouleront la Ville Sainte durant 42 mois.

Outre Lc 10, 19 et Lc 21, 24 - où patein (verbe contracte) = marcher sur (des serpents et des scorpions et sur toute la puissance de l'ennemi), allusion, je crois au Ps 90, 13 (où la LXX utilise epibèsè' de epibainô) -, ce verbe revient 3 fois : en Ap 11, 2, Ap 14, 20, Ap 19, 15, et nulle part ailleurs dans le NT. En Ap 11, 2 : la cour extérieure au sanctuaire « a été donnée aux nations, et elles fouleront la ville sainte durant 42 mois ». En Ap 14, 20 : (il s'agit des grands fléaux) « le pressoir fut foulé en dehors de la ville, et il sortit du pressoir, du sang, jusqu'aux rênes des chevaux ». En Ap 19, 15 : (le cheval blanc, son cavalier, juge, roi, au manteau trempé de sang) : « et il foule le pressoir du vin de l'emportement de la colère du Dieu tout-puissant. Notons encore que Lm 1, 15 (Septante) emploie suntribein', suivi de lènon epatèsen – « il foula le pressoir ».


En résumé, faute de connaissance de la langue grecque, ils peinent en vain ceux qui s'efforcent de se représenter des événements eschatologiques, déjà difficiles à appréhender par leur nature même. Pire, en soumettant les textes y afférant à leur grille de lecture dans leur langue maternelle, non seulement ils favorisent une compréhension sémantique erronée, mais encore (et surtout), ils entraînent les fidèles qui se fient à leur prétendu savoir, dans des spéculations hasardeuses et inutiles, sans profit, voire nuisibles, pour la foi et la piété 5 .


© Menahem Macina


Première publication : mars 2005, mise à jour 29 septembre 2014.


1 En fait, dans ce passage, le verbe patein est construit avec un datif (parthenô(ô, avec iota souscrit), ce qui se traduirait littéralement, « pour la fille [de Juda] ».

2 Littéralement : « terme des nations », ce qui signifie, me semble-t-il, que l'avènement du Jour de l'Éternel met un terme à la domination des nations.

3 Kai pesountai stomati machairès kai aichmalôtisthèsontai eis ta ethnè panta, kai Ierousalèm estai patoumenè hupo ethnôn, achri hou plèrôtôsin kairoi ethnôn.

4 Cf. Jl 3, 4 ; Ha 3, 11; Mt 24, 29 ; Lc 21, 26 ; Ac 2, 20 ; Ap 6, 12 ; Ap 8, 12.

5 C'est contre de telles billevesées que Paul, déjà, mettait en garde les fidèles d'Ephèse (Ep 4, 14) : « Ainsi nous ne serons plus des gamins, nous ne nous laisserons plus ballotter et emporter à tout vent de la doctrine, au gré de l'imposture des hommes et de leur astuce à fourvoyer dans l'erreur ».