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Christianisme

Le Pape du temps de guerre a un formidable ‘fan' : un chevalier juif
Paul Vitello
10/02/2015

[Original anglais : Wartime Pope Has a Huge Fan: A Jewish Knight, The New York Times, du 7 mars 2010 1 . Traduction et notes de Menahem Macina, 4 février 2015.]

Long Beach, N.Y.


Chez lui, ici à Long Island, il est Gary L. Krupp, fournisseur d'équipement médical, désormais à la retraite après une carrière qui a connu des hauts et des bas. Il partage, avec sa femme, Meredith, une voiture et une petite maison sans prétention, et se décrit lui-même comme « un schlemiel 2 moyen, un simple gamin originaire du Queens ».

Au Vatican, il est connu comme le Commandeur Gary Krupp, Chevalier Commandeur de l'Ordre Équestre Pontifical de Saint Grégoire le Grand. Bref, les Gardes Suisses et les cardinaux lui donnent du « Votre Excellence ».

C'est une histoire saisissante que celle de M. Krupp qui devint le septième chevalier papal juif de l'histoire, adoubé par le Pape Jean-Paul II en 2000, pour avoir convaincu des industriels américains de faire un don de 12 millions de dollars d'équipement médical de pointe à un hôpital italien.

Mais l'histoire la plus curieuse et la plus compliquée est celle de la transformation qu'a subie depuis M. Krupp. Sans formation antérieure ni intérêt particulier pour l'histoire, il s'est profilé comme le plus vigoureux allié juif dans un débat brûlant, qui est au cœur des tensions entre les dirigeants religieux et les historiens catholiques romains et juifs, sur le point de savoir si le Pape Pie XII, qui fut pontife durant la Seconde Guerre mondiale, a fait tout ce qu'il a pu pour sauver les Juifs de l'Holocauste.

Par le biais de la Fondation sans but lucratif Pave the Way qu'il a constituée, M. Krupp, 62 ans, a collecté assez d'argent pour voyager sur tout le globe, engager des chercheurs à même de publier des documents, sponsoriser un symposium de trois jours à Rome, et publier quatre éditions d'un volume illustré à jaquette brillante 3 , contenant des preuves à l'appui de son point de vue selon lequel Pie XII n'a épargné aucun effort pour sauver des vies de Juifs persécutés.

Il a plaidé sa cause dans un récent article paru dans le New York Post 4 et dans des interviewes réalisées lors de programmes télévisés et sur des sites Web du courant conservateur, qui l'ont cité comme étant un expert de Pie XII.

Et lors d'une audience privée dans sa résidence d'été, en septembre 2008, le Pape Benoît XVI a remercié M. Krupp d'avoir attiré l'attention sur « ce que Pie XII a fait pour les Juifs ».

Des historiens et des dirigeants religieux du monde entier ont prêté une attention croissante à l'activité de M. Krupp, – les uns avec inquiétude, d'autres avec satisfaction – parce que son plaidoyer coïncide avec les efforts déployés au sein du Vatican pour promouvoir la canonisation de Pie XII. Le Pape Benoît XVI a donné un coup de pouce à l'avancement de ce processus, en proclamant l'« héroïcité des vertus » de Pie XII et en le déclarant « vénérable », une étape sur la voie de la canonisation.

La controverse à propos du comportement de Pie XII à l'époque de la Guerre a bloqué son élévation sur les autels durant tant d'années que l'acte du Pape Benoît XVI a choqué les spécialistes des deux camps aux prises dans ce débat. Et bien que n'étant d'accord que sur peu d'autres choses, certains, dans l'un et l'autre camp, attribuent à M. Krupp, le mérite d'avoir débloqué l'impasse.

« J'ai écrit 10 livres sur Pie XII, mais durant toutes ces années je n'ai jamais su comment bouleverser le cours des événements, comme l'a fait cet excellent homme, M. Krupp », a dit Sœur Margherita Marchione, professeure émérite de l'Université Fairleigh Dickinson, qui est considérée comme la plus importante avocate de la cause de Pie XII à l'extérieur du Vatican.

Deborah Dwork, Professeur d'histoire de l'Holocauste à l'Université Clark, exprime cela d'une autre manière : « Le Pape Benoît XVI n'aurait pas eu la chustzpah [audace, en hébreu] de dynamiser le processus d'accession [de Pie XII] à la dignité de vénérable sans le travail de relations publiques que fait Gary Krupp ».

Tout au long d'une controverse qui se poursuit depuis plusieurs décennies, l'Église a maintenu que Pie XII avait soutenu durant toute la guerre les efforts pour cacher des Juifs ou les aider à fuir, mais qu'elle avait œuvré en retrait pour éviter les représailles des autorités nazies et fascistes italiennes.

Des spécialistes de l'Holocauste, considérant que Pie XII disposait d'un réseau mondial de diplomates et de clercs, et faisait partie des premiers dirigeants du monde à avoir compris le but de la persécution des Juifs, ont demandé pourquoi il ne l'avait pas condamnée publiquement. Mais la plupart d'entre eux considèrent qu'on ne peut répondre à cette question ni à d'autres tant que le Vatican n'aura pas ouvert la totalité des archives du pontificat de Pie XII. Bien qu'une sélection de ces documents ait été publiée, le Vatican en a maintenu la majeure partie hors d'atteinte des chercheurs extérieurs.

Comment M. Krupp s'est-il trouvé dans ce champ de bataille boueux, c'est une chose difficile à expliquer même pour M. Krupp, cet homme robuste qui parfois semble possédé, quand on le voit monter et descendre sans cesse les marches de sa maison à deux niveaux, à la recherche de copies de documents ou de livres pour étayer ses arguments.

Et l'homme d'affirmer : « Croyez-moi, je n'aurais jamais imaginé défendre un homme que, dans mes jeunes années, je croyais être un sympathisant de la cause nazie. »

Il dit qu'il prend sa foi au sérieux, quoiqu'il n'ait jamais été un pilier de synagogue, ni membre d'organisations juives. Son rabbin, Barry Dov Schwartz, du Temple B'Nai Sholom, au Centre Rockville, parle de lui comme d'« un type un peu têtu, que j'aime énormément en fait », mais il a refusé de commenter les efforts de M. Krupp en faveur des papes.

Selon les dires de M. Krupp, cette activité a évolué « de manière organique ». Un ami, prêtre à Long Island, l'a mis en contact avec l'hôpital italien qui avait besoin d'équipement.

Parachuté chevalier M. Krupp a pris rang parmi quelques-unes des personnes les plus riches et les plus éminentes du monde, vivantes ou décédées – dont Bob Hope et Rupert Murdoch qui ont accédé à la dignité de Chevalier de l'Ordre de Saint Grégoire le Grand pour avoir servi l'Église d'une manière ou d'une autre. Toutefois, contrairement à la grande majorité d'entre elles, M. Krupp a affirmé qu'il voyait son élévation comme une opportunité de devenir un conduit' entre l'Église catholique et le monde. En 2005, il conclut un accord avec la Bibliothèque du Vatican pour le prêt au Musée d'Israël d'une collection rare de manuscrits du philosophe médiéval Maïmonide. Puis, graduellement, il décida qu'il aimait mieux promouvoir l'entente interreligieuse que de vendre de l'équipement médical.

Sa Fondation Pave the Way devint, en 2005, une occupation à plein temps ; à l'époque, un sien ami au Vatican suggéra qu'il pourrait contribuer à clarifier les malentendus entre les Catholiques et les Juifs concernant Pie XII. M. Krupp entreprit de centraliser et de prendre en charge financièrement la recherche.

« Saviez-vous que Pie XII a sauvé plus de 860.000 juifs des camps de la mort ? À vrai dire, je n'avais jamais eu connaissance de cela auparavant. C'est un véritable attentat à la réputation – un shanda' – que tant de Juifs disent de [Pie XII] qu'il était antisémite », affirme M. Krupp, en employant un terme yiddish pour honte'.

Quant à l'évaluation de l'activité de M. Krupp par de nombreux universitaires et dirigeants d'organisations juives établies de longue date, elle a été cruelle dans l'ensemble.

Rabbi Eric J. Greenberg, directeur des Affaires interreligieuses à l'Anti-Defamation League, a qualifié l'entreprise de Mr Krupp de « campagne de fausse information ».

La professeure [Debora] Dwork a dit de la recherche de Mr Krupp qu'elle était « de l'amateurisme, et pire que de l'amateurisme : qu'elle était risible ». Plus perturbant, a-t-elle ajouté, il semble qu'elle ait enhardi certains au Vatican à pousser plus fortement à la canonisation de Pie XII.

Il est sans doute bien intentionné, mais son manque d'expérience des affaires internationales et de la recherche historique rend M. Krupp extrêmement vulnérable à la manipulation par des factions internes au Vatican, a dit D. Dwork.

Quelques historiens ont affirmé que le chiffre de 860.000 [Juifs censés avoir été sauvés par ce pape] cité par M. Krupp apparaissait fréquemment dans les biographies de Pie XII, mais n'avait jamais été confirmé sur base documentaire.

Le Révérend John T. Pawlikowski, prêtre catholique, qui est membre fondateur du Comité du Mémorial américain de l'Holocauste au Musée du Souvenir, et professeur d'éthique sociale à la Catholic Theological Union de Chicago, a affirmé que le Vatican « se discrédite en s'associant à ce type de savoir contestable ».

M. Krupp a entendu tout cela. En 2008, plusieurs historiens ont appelé à lui demander d'annuler sa conférence de trois jours à Rome, qui en fin de compte attira beaucoup de chercheurs favorables au Vatican, mais peu ayant un crédit scientifique indépendant.

L'un des chercheurs solidaires de l'appel, Paul O'Shea, qui a beaucoup écrit sur Pie XII 5 , tenta d'avertir M. Krupp que des partisans de la canonisation pourraient tenter de l'instrumentaliser. Il recommanda instamment à M. Krupp d'attendre que le Vatican ouvre ses archives et que les spécialistes complètent leur travail, avant de tirer des conclusions.

M. Krupp le remercia de son conseil mais n'en tint pas compte.

« Écoutez-moi » a dit récemment M. Krupp, « Pie XII a été le plus grand héros de la Seconde Guerre mondiale. Il a sauvé plus de Juifs que Roosevelt, Churchill, et tous les autres réunis. Nous ne devrions pas permettre qu'il soit un problème entre les Catholiques et les Juifs. »

Et d'ajouter : « Je vous prédis ceci : Les historiens ne parviendront jamais à résoudre entièrement ce problème. Il y aura toujours des questions. »

Dans le débat concernant Gary Krupp également il y aura toujours des questions. Pourquoi fait-il cela ? Comment a-t-il organisé, avec de grands moyens financiers, le soutien de sa Fondation, qui dispose d'un budget annuel d'environ 500.000 dollars et lui assure ainsi qu'à sa femme un revenu annuel global de 140.000 dollars ? (Font partie de son Comité directeur des chefs d'entreprise de New York et des dirigeants de Wall Street, dont la plupart sont Juifs.)

Et à quoi cela ressemble-t-il de commencer sa journée dans une maison dont le plafond a besoin d'être repeint et de la finir, fatigué par le décalage horaire, dans un appartement aux plafonds peints par Michel Ange ?

Meredith Krupp a réfléchi à la question récemment, dans le style d'un koan, en faisant référence à la plume blanche qui apparaît mystérieusement au début et à la fin du film « Forrest Gump ».

« C'est exactement comme cette plume », a-t-elle dit, « elle ne fait qu'aller et aller là où elle va » 6 .


© Paul Vitello


1 Malgré les 5 ans écoulés entre la première publication de cet article en anglais et la traduction que j'en fais aujourd'hui, le texte n'a pas pris une ride. Au contraire, l'étoile de M. Krupp est aujourd'hui plus brillante encore, surtout du fait de l'activisme du personnage et de la surexposition médiatique dont son action et sa personne sont l'objet. Pour illustrer cette notoriété, il n'est que d'entrer les mots "Pave the way Foundation" dans le moteur de recherche de Google pour obtenir le chiffre considérable de 1.250.000 résultats, tandis qu'une requête sur "Gary Krupp" atteint le score honorable de 12.140 résultats ; à titre de comparaison, le professeur Paul O'Shea, spécialiste incontesté de Pie XII, n'obtient que 3.840 résultats. [Note de Menahem Macina.]

2 Selon M. Gerald Keddy, membre du Parlement canadien (South Shore, PC/RD), « en yiddish, «schlemiel se dit d'une personne qui se casse le nez en tombant sur le dos », à savoir : un malchanceux. Le terme a été forgé d'après le nom donné par Adelbert von Chamisso, au personnage central de son roman : L'étrange histoire de Peter Schlemihl ou l'homme qui a vendu son ombre. Voir l'article de Wikipédia, Peter Schlemihl. [Note de Menahem Macina.]

3 Il s'agit de Pope Pius XII and World War II : The Documented Truth. A Compilation of International Evidence Revealing the Wartime Acts of the Vatican, dont le contenu est consultable en ligne sur Google book. [Note de Menahem Macina.]

4 Publié le 28 décembre 2009 sous le titre significatif Friend to the Jews, l'article est une libre opinion non signée, très favorable à Pie XII et extrêmement laudative de Krupp, outre que son auteur anonyme s'appuie exclusivement sur l'ouvrage de ce dernier dont référence en note 3, ci-dessus. [Note de Menahem Macina.]

5 Voir en particulier son livre intitulé A Cross too Heavy: Eugenio Pacelli, Politics and the Jews of Europe 1917-1943, et la recommandation que fait l'Anti-Defamation League (ADL) de l'ouvrage et de son auteur : Recommended Reading: A Cross Too Heavy' by Paul O'Shea”.

6 Je crois utile d'éclairer cette phrase sibylline par le commentaire qui figure dans la fiche que consacre Wikipédia à ce film : « Une plume s'envole et atterrit aux pieds de Forrest Gump, un "simple d'esprit", assis sur un banc en attendant le bus à Savannah, en Géorgie. Il va raconter la fabuleuse histoire qu'est sa vie aux passants qui viendront s'asseoir tour-à-tour sur le banc. La vie de Forrest Gump sera à l'image de la plume, que l'on aperçoit au début et à la fin du film, qui se laisse porter par le vent tout comme Forrest Gump se laisse porter par les événements qu'il traverse dans l'Amérique de la seconde moitié du XXe siècle. » [Note de Menahem Macina. La mise en italiques est de moi.]